Bayân et figures de style



Arman Soldin, Immuable sourire malgré la guerre


Libé
Mercredi 17 Mai 2023

Arman Soldin était un enfant de la guerre. Elle l'a marqué de son sceau quand il fuyait Sarajevo dans les bras de sa mère. Elle l'a fauché dans l'Est ukrainien. Entre les deux, ce journaliste a dévoré la vie en souriant.


Loué par tous pour son humanisme, son courage et son professionnalisme, le journaliste français de 32 ans avait achevé quelques jours plus tôt ses derniers sujets, où il racontait tant la violence des combats que l'extrême vulnérabilité des sans-voix.


A Siversk, il avait suivi l'un des milliers de héros ordinaires engendrés par la guerre : Oleksandre, ancien soudeur, qui chevauche son scooter pétaradant pour livrer du pain aux personnes âgées de cette petite ville proche du front Est ukrainien.


Près de Bakhmout, il avait passé une partie de la nuit avec des soldats ukrainiens blessés recevant de premier soins. Le 1er mai, il tweetait ses moments de "terreur à l'état pur", alors qu'une salve de roquettes russes s'était écrasée à quelques dizaines de mètres de l'équipe de l'Agence France Presse.


Panique, destructions, morts. Des qualificatifs autrefois associés à la Bosnie, son pays d'origine, qu'il fuit dans les bras de sa mère, à l'âge d'un an.
 Le 25 avril 1992, les caméras de la télévision publique française captent son arrivée à l'aéroport parisien d'Orly, bouclettes blondes sur un petit pull noir, sa maman à ses côtés.


Une centaine de mères bosniennes et leurs enfants viennent d'atterrir dans un vol militaire affrété par le ministre français de la Santé et de l'Action humanitaire d'alors, Bernard Kouchner. "Des obus avaient fracassé les escaliers de notre maison de Sarajevo. J'avais pu monter dans l'avion. Kouchner était assis près de moi. On avait passé le vol par terre, Arman dans mes bras", raconte Oksana Soldin, 59 ans aujourd'hui, qui vit à Rennes.


Après six ans en France, la famille retourne en Bosnie, enfin en paix après une sanglante guerre interethnique qui a tué plus de 100.000 personnes. "Sarajevo était dévastée. Arman nous posait tout le temps des questions. Nous avions le même âge mais il était plus vieux dans sa tête", se souvient Aldin Suljevic, son ami "pour la vie" depuis "le 2 septembre 1998" précisément, jour où les deux compères se sont retrouvés assis côte à côte à l'école primaire.


Ils n'ont jamais perdu le contact, malgré un nouveau départ en France d'Arman, en 2002, après la séparation de ses parents. Oksana et ses trois enfants, Arman, Sven le benjamin, et Ena l'aînée retrouvent la Bretagne."On a eu cette épreuve du déracinement. On s'est retrouvé tout en bas de l'échelle, en tant que réfugiés.

C'est ce qui fait que notre famille est très proche, qu'on se parle tous les jours", explique Sven, 26 ans, qui voyait en Arman "une idole" "invincible", "la personne la plus importante de (sa) vie".
 Chaque été, le trio retourne au pays voir le père Sulejman Soldin, un journaliste reconnu. "Arman était Français mais la Bosnie était dans son coeur", estime Aldin Suljevic, pour qui le conflit bosnien, qu'il n'a pas vécu mais auquel il était si sensible, a "joué" dans sa volonté de couvrir celui en Ukraine.


A 11 ans, Arman joue à écrire des flashs d'actualité dans sa chambre rennaise. A 16 ans, il compile trois minutes d'images insoutenables, accompagnées du très triste adagio d'Albinoni, qu'il poste sur sa chaîne You Tube. Il intitule le tout "Sarajevo in war" (Sarajevo en guerre). "Arman avait un oeil de journaliste qui a fait l'autopsie de la Bosnie. S'il n'a pas forcément fait de lien avec l'Ukraine, il a choisi de s'y rendre parce qu'il voulait se rendre utile, il voulait chercher la vérité", poursuit Oksana, "un prénom venant d'Ukraine", glisse cette professeure de philosophie et sociologie.


Adolescent, Arman, très bon élève, est aussi passionné de foot. Il intègre les équipes de jeunes du Stade rennais, un club de Ligue 1 française, entre 2006 et 2008. Mais des blessures récurrentes à un genou l'empêchent d'aller plus loin. "Le foot, c'est une partie importante de sa vie, dit Sven. Il était extrêmement fort, extrêmement talentueux.

Il avait un truc en plus."
Après des études universitaires à Londres, Lyon et Sarajevo, ce francophone, anglophone et italophone fait ses premiers pas en 2015 au bureau de l'AFP de Rome, où il s'impose comme "le stagiaire de rêve", se souvient Sonia Logre, qui l'a formé. "Il avait l'envie de tout faire, de tout voir, de tout connaître, une envie d'apprendre humblement, une volonté de découvrir l'Italie, avec une profonde joie de vivre", loue cette vidéo-reporter.


Ancien correspondant sportif de l'AFP à Rome, Emmanuel Barranguet raconte un collègue "rayonnant tout le temps". "Même quand il jouait au foot, il souriait. Il m'a dribblé un nombre incalculable de fois, toujours avec le sourire.

"
La même année, il est embauché par l'AFP à Londres, où il croque la vie, "fait beaucoup la fête, du vendredi soir au dimanche", s'entoure d'un cercle d'amis très proches, couvre le Brexit... mais se frustre de "ne pas être suffisamment sur le terrain", se rappelle son ex-petite amie Diane Dupré.


En 2019, il devient, en parallèle, correspondant sportif au Royaume-Uni pour Canal+, où "sa légèreté", son "charme fou", font que "tout le monde l'adorait, professionnellement et humainement", commente David Barouh, le directeur adjoint de la rédaction des sports de la chaîne. "Il faisait l'unanimité", affirme-t-il.

A chaque retour d'Ukraine, s'il repasse par Londres, Arman retrouve, dans un grand écart presque inconcevable pour l'oeil extérieur, le luxe de la Premier League pour la chaîne cryptée, quelques jours après avoir quitté les bombes. "C'était peut-être sa respiration", juge M. Barouh, lui qui avait abandonné du jour au lendemain son confort londonien quelques jours avant l'invasion ukrainienne.


Arman se porte ainsi volontaire pour faire partie des premiers envoyés spéciaux de l'Agence, comme il l'avait été pour couvrir les premiers mois du Covid-19 en Italie, alors que la pandémie y faisait une hécatombe.


Dimitar Dilkoff, photographe de l'AFP, "rencontre Arman le 24 février 2022", le jour où démarre la guerre. "Nous sommes entrés ensemble en Ukraine", se souvient ce Bulgare, qui souligne son côté "solaire" et de "sa volonté d'être le premier" sur le terrain.


Emmanuel Peuchot, basé à Kaboul, les rejoint en octobre. Ce journaliste, rompu aux terrains hostiles, est également séduit par son cadet, un reporter "de la jeune génération, un réseau social à lui tout seul. Tout le temps sur Twitter, mais pas du tout dans le selfie".


Chaque jour, il constate "sa franchise quand il salue les gens", car fondamentalement, "il aimait les gens, il était tourné vers l'autre".


Fin avril, l'équipe découvre un hérisson à l'agonie au fond d'une tranchée. Arman prend sur lui de le ramener à la maison où loge l'AFP. Quelques jours plus tard, "Lucky" (chanceux), retapé, retrouve sa liberté, non sans être devenu une petite célébrité sur Twitter, grâce au vidéo journaliste. "Cette histoire est mignonne, mais n'oubliez pas qu'une guerre sanglante est en cours et que des millions de gens sont déplacés. Aidez en donnant aux ONG", conclut Arman dans ce qui sera l'un de ses derniers posts.


En parallèle, le gai luron aux grandes lunettes rondes, qui "voulait incarner la guerre, mais sans se mettre en avant", avait entamé une collaboration avec un dessinateur pour faire une BD sur l'Ukraine, afin de "faire comprendre aux gens ce qui se passe sur le terrain", relate Diane Dupré.


Le 9 mai 2023, une attaque de roquettes Grad l'a fauché dans les environs de Tchassiv Iar, localité proche de Bakhmout (Est). Le reste de l'équipe est physiquement indemne.
 L'instant d'avant, "il était comme toujours, il plaisantait", se rappelle Dimitar Dilkoff. Puis il est parti avec un "beau visage" ne trahissant aucune souffrance, relate Emmanuel Peuchot, "la caméra à la main".


Né à Sarajevo, mort dans le Donbass, Arman Soldin était avant tout "un grand sensible, un grand émotif", sanglote sa mère. "Il m'avait cueilli toutes les fleurs du monde."



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