Ahmed Bouzfour et Abdelkader Ouassat, deux maîtres du verbe marocain en conversation

Les chevaux ne meurent pas sous le toit


Salim Benomar
Vendredi 8 Mai 2026

Disponible au Salon international de l'édition et du livre de Rabat, aux Editions Toubkal.
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Réédité dans une nouvelle version élégante aux Editions Toubkal, «Les chevaux ne meurent pas sous le toit» est disponible actuellement au Salon international de l'édition et du livre de Rabat. L'ouvrage, fruit d'un dialogue entre le nouvelliste Ahmed Bouzfour, figure emblématique de la nouvelle marocaine contemporaine, et l’écrivain-poète Abdelkader Ouassat, homme de culture à l'appétit intellectuel sans bornes, avait été salué dès sa parution par la critique comme l'un des entretiens les plus importants de la littérature marocaine contemporaine. Sa réédition offre l'occasion de revenir sur un livre qui mérite, plus que jamais, d'être lu.  
 
Le titre, d'abord. Les chevaux ne meurent pas sous le toit. Il y a dans cette formule quelque chose de souverain, de fièrement archaïque, qui résonne comme un vers de la poésie préislamique dont Bouzfour et Ouassat sont des amoureux absolus. Ce titre n'est pas une métaphore gratuite. Il renvoie à une scène vécue par Bouzfour, à un souvenir d'enfance d'une intensité rare : la mort du cheval bai de son père, ce cheval que l'écrivain décrit avec une tendresse bouleversante — «long, la tête haute, noble comme un lord anglais» —, qui a refusé de rendre son âme dans l'obscurité d'une écurie, préférant expirer sous le ciel ouvert, dans une ultime manifestation de dignité animale. Ce cheval est, depuis lors, derrière tous les chevaux que Bouzfour a écrits. Et ce livre est, en un sens, un hommage à cette bête platonicienne qui lui a appris que la mort elle-même peut avoir de l'allure.

Ce qui est admirable dans ce livre, c'est qu'il n'est pas simplement un portrait d’Ahmed Bouzfour dressé par Abdelkader Ouassat. C'est une véritable œuvre à quatre mains, où le questionneur est lui-même un créateur, où chaque question porte en elle l'empreinte d'une sensibilité littéraire authentique. Abdelkader Ouassat — médecin psychiatre, écrivain, poète, traducteur et encyclopédiste — est un de ces hommes pour qui la culture n'est pas une posture, mais une manière d'être au monde. Ahmed Bouzfour lui-même le dit avec admiration: «J'ai eu la chance de rencontrer l’homme de lettres Abdelkader Ouassat. J'ai découvert un continent, une encyclopédie de culture et de pensée humaine. Son universalité m'a époustouflé».  

L'idée de ce dialogue est née dans l'esprit d'Abdelkader Ouassat, après une lecture du recueil «Chasseur d'autruches» de Bouzfour, dont il avait été particulièrement frappé par l'usage intelligent et subtil que l'auteur fait de l'héritage populaire, notamment dans le choix de ses titres. Mais convaincre Bouzfour de se livrer n'était pas mince affaire. L'homme est connu pour sa modestie légendaire, pour ce recul naturel qu'il maintient vis-à-vis de lui-même et de son œuvre. «Il n'a accepté l'idée qu'après de longues hésitations», reconnaît Ouassat. Et Bouzfour lui-même, avec cet humour doux et subtil qui le caractérise, confie : «Et parce qu'il est médecin psychiatre, il m'a installé sur le divan et m'a posé toutes les questions qu'il voulait».

Le dialogue s'est mené par courrier électronique, ce qui lui confère une qualité d'écriture rare, une densité réfléchie que l'oralité n'aurait peut-être pas permise. Quarante-cinq questions réparties en sept chapitres, autant de portes ouvertes sur l'univers intérieur d'un écrivain que l'on croyait connaître et que l'on découvre, en réalité, pour la première fois.

Ce qui frappe d'emblée à la lecture de cet ouvrage, c'est sa richesse foisonnante : citations, références, allusions, le texte regorge d'une matière culturelle dense qui témoigne d'une extraordinaire capacité à choisir les mots et à y glisser, en filigrane, des messages et des vérités que le lecteur attentif seul saura décoder.
Mais le livre vaut aussi, et peut-être surtout, pour la sincérité désarmante avec laquelle Bouzfour s'y confie. Il plonge au plus profond de lui-même avec une honnêteté que l'on ne rencontre pas souvent dans ce genre d'exercice. C'est un aveu rare, presque pudique, d'un homme qui a longtemps préféré se cacher derrière ses personnages.

Enfin, l'ouvrage possède une dimension archivistique précieuse : il constitue un témoignage de première main sur une époque, une génération, une sensibilité, un document littéraire et culturel que les historiens de la littérature marocaine ne pourront ignorer.

On découvre dans ces pages une enfance qui fut tout : la source, le terreau, la matière première de toute une œuvre. Bouzfour a grandi entre un père paysan et une mère sévère qui, avec une lucidité visionnaire et une sévérité aimante, a arraché son fils à la rudesse de la campagne pour l'envoyer étudier à la Quaraouiyine de Fès. Il y a aussi un oncle, roi de la narration orale, dont la présence fantomatique traverse tout le livre. Et il y a ces images d'enfance — le corbeau, la neige, les chevaux — qui reviendront, inlassablement, comme des leitmotivs dans toute son œuvre.

Le dialogue révèle également un Bouzfour politique, militant dès sa jeunesse dans les rangs de l'Union nationale des forces populaires, emprisonné dans la vingtaine, et qui a choisi, après l'épreuve de la prison, de consacrer toute son énergie à la littérature plutôt qu'à la politique.

Quiconque connaît Ahmed Bouzfour et Abdelkader Ouassat sait que leur passion pour la poésie préislamique confine à la dévotion. Ils citent ses vers avec une jubilation visible, racontent autour d'eux des anecdotes qui vous donnent envie de relire ce que vous pensiez avoir déjà lu.

Ce n'est pas un hasard si Ahmed Bouzfour a consacré, il y a un quart de siècle, un ouvrage entier à une étude analytique de la poésie préislamique. Dans ses propres écrits, il puise dans les dictionnaires anciens, dans le lexique coranique, dans la prosodie classique, pour composer une langue qui lui est absolument propre, une langue qu’Abdelkader Ouassat qualifie de «teinte particulière que l'on ne retrouve chez aucun autre nouvelliste marocain».

Cette réédition chez Toubkal tombe à point nommé. Dans un paysage éditorial marocain souvent traversé de modes éphémères, «Les chevaux ne meurent pas sous les toits» s'impose comme une œuvre durable, un de ces livres qui résistent au temps parce qu'ils parlent de ce qui, en l'homme, ne change pas : l'enfance, la création, l'amour, la mort et la beauté étrange de vivre.

Salim Benomar

Salim Benomar
Vendredi 8 Mai 2026
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