Abdelmajid Fennich, un Slaoui authentique qui a fait éclore un théâtre à l'ombre du patrimoine


Libé
Lundi 13 Avril 2026

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L’appartenance d’Abdelmajid Fennich à l'univers du patrimoine, dont il est un digne porteur de voix, aussi bien en théâtre qu'en musique et chant, n'a été en rien un choix doctrinal dans le parcours de ce dramaturge et acteur majeur du paysage artistique et créatif national. C’est plutôt la source même dont il s'est abreuvé, l'air qu'il a humé dès une enfance précoce, vive et éveillée, dans les venelles de Salé l’ancienne, l’authentique.

Peut-être a-t-il pressenti que la pérennité des expressions culturelles immatérielles patrimoniales, menacées de déclin, advient lorsqu’elles se métamorphosent en un spectacle visuel sans cesse renouvelé sur les scènes ?

Du côté paternel, le descendant de cette lignée andalouse – qui a débarqué des siècles plus tôt sur les rives de Bouregreg – s’est vu confier le secret et le goût d’un milieu familial où se transmet, de génération en génération, la passion de la musique andalouse. De sa mère, il eut pour héritage la lignée des Al Soufiani, qui s’illustrèrent, dès l’époque mérinide, dans l’artisanat, puis, à partir du 18ème siècle, dans les arts du Madih et du Samaa'.

Dès l’âge de sept ans, il a développé la faculté de mémorisation, nourrie par une éducation bercée par les soirées de musique andalouse et les séances de Madih. Cette aptitude s’affina grâce à la tradition du "Doha du vendredi", qui commence le matin par des groupes de louange au Prophète et du Samaa à la Grande Mosquée, avant la lecture collective du hizb coranique, qui précède l’appel à la prière.

Au milieu des années soixante, dans le célèbre quartier de Boutouil, la ruelle de Sania Bou’alou, fermée à la circulation, se faisait prolongement des maisons, un espace où les enfants s’amusaient du matin au soir.

Abdelmajid y donnait rendez-vous à ses camarades, et le spectacle se transformait en un jeu joyeux, une "mise en scène" imaginée du drame radiophonique qu’il dévorait avec passion, tandis que la télévision n’en était encore qu’aux balbutiements du noir et blanc.

A sept ans, il se glissait dans les rôles, récitant à voix haute "Sirat Sayf ibn Dhi Yazan", des extraits des "Mille et Une Nuits", de "Shéhérazade"’ et d’autres œuvres radiophoniques qui avaient façonné la culture de l’écoute au Maroc, puisant largement dans le patrimoine.

L’exaltation de l’enfant pour le spectacle allait si loin que, le jour de son premier jeûne -à la tradition de Salé-, il demanda avec insistance que ses parents ouvrent l’étage supérieur de la maison pour y organiser une représentation avec ses compagnons. Les pièces d’Abdelraouf servaient alors de matière à leurs imitations.

Avant l’univers professionnel, Fennich tient à rappeler le mérite de son maître, qui avait confié aux enfants l’interprétation d’un texte théâtral sur le compagnon du Prophète, Bilal Ibn Rabah. Plus tard, au collège, l’établissement Salah Eddine Al Ayoubi, situé à proximité, lui offrit la chance de rencontrer un directeur passionné de théâtre, Mohamed Belmamoun Alaoui, qui encouragea la création d’un club de théâtre.

Au fil des ans, la passion s’intensifia et le talent mûrit dans l’enceinte du lycée An-Nahda au cours du premier semestre des années soixante-dix. Les rencontres se suivent avec des figures qui deviendront plus tard des étoiles de la scène artistique nationale, telles que Mohamed Al-Atir et Amal Attammar. Certains projets font même appel à des comédiens confirmés comme Mohamed El Jem, Mohamed Ennaji, Mohamed Khadi, Mohamed Al-Atifi, tandis qu’au théâtre pour enfants, Abdelmajid fait la rencontre avec le duo qui a marqué la mémoire des enfants marocains sous le nom de "Naqous wa Snisla" (Mohamed Touirto et Moulay Sliman Alaoui).

Le parcours de Fennich se confond avec des étapes déterminantes dans le développement de la pratique théâtrale à Salé. Il s’agit notamment de la création de l’Association des amateurs d’art dramatique, qui l’a embarqué dans l’aventure du professionnalisme, participant, pour la première fois, en 1979, au Festival national du théâtre amateur, un rendez-vous qui devint un vivier essentiel pour les créateurs de l’art dramatique au Maroc, à la télévision, au théâtre et au cinéma. Car, la pratique amateur constituait ce fleuve éternel d’où émergeaient acteurs, auteurs et metteurs en scène, avant le lancement des institutions de formation reconnues. L’esprit du "jeu" affinait les compétences au sein des maisons de jeunesse, des associations, des camps et des fêtes scolaires.

Plus tard, le moment vint de rassembler les forces dispersées du théâtre dans la ville, avec la création du Groupe d'action théâtrale, qui, à partir de 1999, devint le "Théâtre Initiative" professionnel.

L’enjeu était alors de conférer une identité propre au théâtre de Salé, à l’instar du théâtre de Marrakech avec "Al-Wafa" et "Chabibat al-Hamra", ou du théâtre de Meknès à travers les expériences du défunt Mohamed Timoud…L’on s’orienta alors vers la mise en valeur et l’exploitation du patrimoine culturel, qui devint la matière principale de l’expérience théâtrale d’Abdelmajid Fennich. Ce penchant pour le contenu et la forme patrimoniale se trouva renforcé par l’engagement au sein de la Troupe de théâtre festif, dirigée par l’auteur Abdelkarim Berrchid.

Dans ce cadre, Salé donna naissance à un corpus abondant de treize œuvres théâtrales, écrites par Berrchid et mises en scène par Fennich, toutes inspirées du patrimoine arabe en général et marocain en particulier, ainsi que des croisements entre les traditions locales et arabes et le patrimoine universel. Cette expérience se développa davantage avec l’engagement dans la recherche sur le patrimoine musical du Melhoun à partir de 1985, année où Fennich présenta la pièce "Cinq nuits en présence d’Al-Jilali".

Dans le parcours de Fennich, le travail théâtral va de pair avec la recherche sur le théâtre lui-même : sa forme, son contenu et sa fonction. Il fut ainsi un partenaire principal de l’Académie du Royaume du Maroc dans la publication d’une Encyclopédie qui compta quinze recueils de Melhoun, transformés en œuvres scéniques où se mêlent interprétation vocale, musique et jeu dramatique.

Cependant, Fennich insiste pour que l’appartenance au domaine du théâtre traditionnel ne soit ni une obsession ni un choix calculé. Il s’agit d’une harmonie avec soi-même, avec sa formation personnelle et son environnement social et culturel, qui a forgé une identité ouverte et réceptive, attentive aux expériences et aux différentes approches, plutôt que fermée sur elle-même.

Abdelmajid Fennich, lauréat de l’Institut supérieur de l’Information et de la Communication, a traversé pendant un demi-siècle les grandes étapes du théâtre marocain dans son rapport avec le public.

Il affirme que les spectacles ayant su conquérir un large auditoire sont ceux qui ont su allier discours populaire et traitement des problématiques sociales à travers la comédie. Après des figures telles que Taieb Alj, Al-Badaoui et la troupe Al-Wafa de Marrakech, vinrent les expériences du "théâtre Al Hay" à Casablanca et celles de la troupe nationale de théâtre, avec la notoriété de Mohamed El Jem, ainsi que d’autres projets dirigés par des jeunes, qui réussirent à créer une comédie sociale fédératrice et populaire.

"La performance d’aujourd’hui ne ressemblera jamais à celle de demain, et le théâtre reste l’art de la rencontre en direct avec le public", répète l’homme qui a professionnalisé sa pratique, tout en conservant l’esprit de la passion amateur, le doigt posé avec regret sur le déclin des traditions collectives du spectacle.

"Aujourd’hui, les arts se déplacent aux téléphones des gens", observe-t-il, estimant que cette crise de désaffection mérite une profonde réflexion. Il dit suivre de nombreuses œuvres de jeunes troupes primées dans les festivals arabes, mais "c’est un printemps théâtral incomplet". Des pièces qui ont exigé un effort littéraire, artistique et technique se jouent hélas devant des sièges vides. Les chiffres de fréquentation dans les années soixante-dix, quatre-vingt et même quatre-vingt-dix semblent désormais un objectif hors de portée, constate-t-il.

Cependant, il ne se résigne pas à l’inéluctable détachement du public, citant en exemple les spectacles à guichets fermés d’artistes tels que Hassan El Fad ou Hanane Fadili.
Abdelmajid Fennich nourrit un espoir confiant, observant depuis le Complexe culturel de Tabriquet à Salé l’ardeur de jeunes qui posent les dernières touches avant que ne s’élève le rideau du festival d’improvisation théâtrale, qui l’a célébré cette année en tant que visage emblématique représentatif de toute une génération de pionniers. "J’ai résisté à la maladie, et je me suis déplacé pour ces jeunes qui continuent d’allumer les lumières sur des scènes sombres", dit-il.

Par Nizar Lafraoui (MAP)

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