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​Médina de Casablanca : Le spleen de la mémoire

Pour Abdelkébir Rabi', l'Œil en éveil




​Médina de Casablanca : Le spleen de la mémoire
Une modernité clinquante livrée clé en main domine de nos jours le Grand Casablanca. Seule la vieille médina résiste, vaille que vaille intra muros, à la tyrannie du nouveau, vécue au-delà des murailles comme un culte grégaire rendu à la déesse Apparence. Cette modernité en trompe-l’œil ne leurre en réalité que celles et ceux qui, obnubilés par le seul jeu aliénant des simulacres, ne savent plus se souvenir et sont, par là même, incapables d’aller à la rencontre de l’essentiel qui gît au cœur de l’espace médinal. Mais les Casablancais, de souche ou d’adoption, peuvent-ils se dérober infiniment à ce qui ne cesse de leur faire signe? Quelques fragments de souvenir les orienteront à coup sûr.

In memoriam

Si l’on se fie aux indications des historiens et des géographes arabes du Moyen Âge, l’actuelle médina est construite sur le site de l’antique Anfa. Les mentions européennes évoquent le lieu sous des noms qui varient de texte en texte : «Anafa» ou «Anafé», «Anif», «Nafé»… Les chroniqueurs génois parlent de la fine laine «mérinos», alors que les Portugais mentionnent le «blé d’Anafil». Depuis la haute Antiquité, le site a servi de lieu de vie et de séjour à des populations autochtones ou venues d'ailleurs : Phéniciens, Romains, Berghouatas… Les Portugais occupent Anfa en 1468 et s'y livrèrent à un pillage dévastateur. Léon l’Africain, qui visita le lieu au milieu du XVIème siècle, exhala sa détresse devant les ruines désolées de la cité détruite. En 1770, le Sultan Sidi Mohamed Ben Abdallah (1757-1790) reconstruit la cité, consolide ses remparts, lui confère une administration structurée et accueille des tribus pour la repeupler. Elle devint  «Dar el-Bayda», Casablanca, en souvenir, selon plusieurs sources concordantes, d'une haute bâtisse blanchie à la chaux et bien repérable par les vaisseaux qui sillonnaient le rivage.  

Entrées 

Déambuler dans la médina, arpenter ses dédales, se laisser charmer, au fil des pas, par le mystère de ses ruelles, par le visage altier et fraternel de ses habitants. Respirer à pleins poumons le souffle éthéré des légendes qui l’enrobent et l’animent. L’approcher non par les schèmes de l’intellect, mais par les sensations du tactile. Chercher à l’appréhender sans arrière-pensées ni idées préconçues, sans intention ou attente, sans stratégie ou finalité déterminante. Mais simplement avec le désir désintéressé d’aller à sa rencontre telle qu’elle est, telle qu’elle se présente : proche et lointaine, belle et rebelle, humaine et cruelle, attachante et désespérante, contemporaine et inactuelle. Scandée, comme vous, comme moi, par les fêlures et les hésitations, les moments de grandeur et les instants d’abattement. D’elle pourtant nous vient - quand nous affleure l’éclaircie de l’esprit et nous intrigue l’énigme de ce qui nous excède - l’intuition de l’éternel, l’énigme de l’intemporel. Par la force de sa mémoire, tant humaine qu’architecturale. Strates et traces. Sites et existants. Ainsi en va-t-il pour toute habitation humaine véritable : une contrée, un lieu, une cité où le visible ouvre sur l’invisible, et inversement. Une collectivité d’hommes et de femmes, de vivants et de mortels, d’existants et de minéraux, d’autochtones et d’étrangers, qui s’est efforcée depuis des temps immémoriaux à graver dans les sillons de l’histoire et dans la masse de la pierre, et malgré heurs et malheurs, une communauté d’œuvre et de destin. Sinon comment comprendre les multiples strates, les différents paliers de la mémoire? Quelques lieux et figures rappelés pêle-mêle. 
Le bastion de la Sqala, café/restaurant aujourd'hui juché sur les hauteurs de la médina et ouvert sur l'Atlantique, fut construit par des maîtres ouvriers génois en 1770, sur décision du Sultan Sidi Mohamed ben Abdallah. Ouvrage d’architecture spécialisée, il fut dessiné et réalisé selon les normes de l’ingénierie militaire élaborées par la Renaissance italienne. L’actuelle école Fatéma El Fihriya était un collège qui portait le nom du Général Ballande, l’inoubliable stratège du bombardement de 1907. La résidence du préfet de police Philippe Boniface, qui s’est distingué pendant les événements de décembre 1952 par la répression des syndicalistes, est de nos jours le siège de l’Union marocaine du travail (UMT), cette vénérable centrale syndicale qui a accompagné les luttes ouvrières pendant la domination coloniale. Lalla Taja, la Madone des Limbes, qui, injustement excommuniée à cause de la rumeur salace, n’a pu avoir cette sainte sépulture qui l’honore et l’auréole aujourd’hui que grâce à une Légation «infidèle», belge dit la tradition. Les archives de la Résidence affirment que la construction du mausolée de Lalla Taja remonte à la fin du XIXème siècle. La légende populaire conserve encore de nos jours le souvenir d’une femme sainte qui se distingua par sa piété et sa compassion pour les enfants abandonnés. Le Rick’s Café, ce lieu rétro à partir duquel une certaine Amérique nostalgique tente aujourd'hui de retrouver le fil perdu de son imaginaire oriental, était auparavant une maison de notables puisqu’un ancien gouverneur du Méchouar y a séjourné et un artiste peintre longtemps enseignant aux beaux-arts extra muros y a vu le jour. Venant de nulle part à Anfa frappée par la sécheresse, Sidi Bou Smara exerça, dit la légende, sa baraka en faisant jaillir de la terre une source d’eau douce. Emerveillés, les habitants lui offrirent l’hospitalité. De nomade, il devint sédentaire. Pour sceller son alliance avec les hommes et le lieu, il planta un ficus géant. Depuis, la tradition veut que les déracinés implantent des clous dans le même ficus, espérant ainsi que l’esprit du lieu facilite leur implantation à Casablanca. Comme l'auraient fait peut-être Salim Lahlali, Bouchaïb El Bidaoui, L'Maréchal Kibou, et bien d'autres. Arrêt sur ces figures médinales qui ont marqué la culture populaire.
Salim Lahlali est né à Annaba (Algérie) d’une famille juive affiliée à l’une des plus grandes tribus Chaouia, les Hilali. Il «monta» à Paris dès 1937 pour entamer une fabuleuse carrière de chanteur oriental. En 1940, Si Kaddour Benghabrit, recteur de la Mosquée de Paris le sauva in extremis de la déportation. Au sommet de sa carrière, il décida, en 1949, de s’installer à Casablanca et fonda, dans la médina, le cabaret «Le Coq d’Or». Bouchaïb Bidaoui fut un artiste aux multiples talents (chant et théâtre), il a su, avec une rare originalité, faire de l’Aïta (chant populaire rural) une musique nationale à part entière. Il excella dans le registre marsaoui. Ses rôles de femme de la Chaouia, incarnés dans des comédies théâtrales, sont inoubliables par leur qualité esthétique et le réalisme social qui s’en dégage. Bidaoui a aussi combattu l’occupation par le théâtre. L'Maréchal Kibou fut sans conteste l’inventeur de la jerra. On l’a surnommé "le Maréchal Kibou" tant sa stature sur la scène du chant et du théâtre était imposante. Les «tirailles» (jerra) de son violon n’ont plus quitté l’art de la Aïta. M’Faddel Lahrizi, dit "Mmi El Harnounia" formait un trio harmonieux avec Bouchaïb Bidaoui et le Kibou. Il fut, après leur décès, le conservateur fidèle de leur mémoire. Lahrizi devint célèbre grâce au rôle de la vieille et rusée Oummi El Harnounia. Il a longtemps animé toujours avec talent et enthousiasme une troupe de théâtre amateur au cœur de la médina. On peut évoquer des créateurs plus proches de nous : des poètes (Mostafa Nissabouri), des artistes photographes (Touhami Ennadre)...

Plis

De proche en proche, la médina se présente comme un site archéologique où ce qu’on exhume dissimule plus qu’il ne révèle. L’espace médinal est de part en part enveloppé de mystère, baigné de récits légendaires, mythologiques, épiques, religieux. Il demeure le siège d’une émotion religieuse populaire hiératique fondamentalement hostile à toute forme de totalisation, qu’elle soit théologique ou théorique. Ce que Sidi Bousmara et Lalla Taja nous disent en termes de passion extatique et de quête existentielle se refuse à toute traduction par la langue ou toute explication par la science (anthropologie, sociologie, psychanalyse). D’ailleurs, la langue arabe classique (savante, policée et, par là même, aseptisée et «purgée») ne peut traduire ou exprimer toute cette extase que la ferveur populaire a hérité des abysses de l’Être. Si la langue arabe est impuissante, que dire alors de la langue française ? Car s’il y a un lieu qui peut pourfendre, pour ne pas dire ridiculiser, et le dogme malékite et le bon sens cartésien, c’est bel et bien l’espace médinal comme lieu symbolique. Les paradoxes y triomphent royalement de la raison raisonnante. 
Suivez mon regard. Il n’y a que dans la médina où l’opposition «Vie/Mort» est articulée comme un couple fusionnel ; l’Interdit est toujours récupéré par le Sacral et, de fil en aiguille, le Social ne garantit sa pleine assise que dans le cadre d’une profondeur pénétrée par le Symbolique. La vie sociétale devient ainsi une totalité vivante marquée par la production, la distribution et le partage du Sens. Les éléments pourvoyeurs de vie (l’eau, l’arbre, l’édifice) opèrent en osmose. Les chroniques nous disent que dans ce lieu marqué, de part en part, par l’ordre de l’Invisible, la Sainteté a toujours fait irruption au cœur de la tourmente (famine, disette, guerre, épidémie) et a pu apporter le remède, non par le glaive ou le livre, mais par le Signe. La médina est un réseau de signes… Prudence! Prudence toutefois ! Ne cédons pas aux sirènes du tourisme tous azimuts. La vieille médina casablancaise doit se tenir bien à distance pour ne pas rentrer docilement à son tour dans le rang, comme le firent jadis ses consœurs impériales (Fès, Meknès, Marrakech, Rabat). Elle ne doit pas répéter en chœur avec elles :

Risques (ou périls) du tout touristique

Certes, les chiffres parlent d’eux-mêmes : le tourisme a le vent en poupe. Il engendre, à l’échelle mondiale, un véritable pactole (500 milliards d’euros en 2002) et sa progression suit une courbe ascendante (457 millions d’entrées en 1990, 715 millions en 2002, 1,5 milliard prévues en 2020). Les élites des pays sous-développés sont convaincues : le bâton magique qui permettra de traverser la mer hostile de la précarité pour mener les peuples «maudits» vers les rivages de la prospérité n’est autre que le tourisme. 
On expose alors peuples et territoires dans la grande braderie de la mondialisation. Une immense offrande à ciel ouvert. Potlatch sans contrepartie. Car plus rien à voir avec l’échange symbolique, décrit naguère par Marcel Mauss. Echange qui  permettait à des communautés archaïques, par dons et contre-dons interposés, de neutraliser la violence, renforcer la coexistence pacifiée et perpétuer ainsi des traditions immémoriales. De la paix, il est bien question dans le jargon pompeux de l’OMT (Organisation mondiale du tourisme). Entendre par là : les autochtones miséreux n’ont qu’à «ficher la paix aux braves touristes !» La sommation ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Un boulevard est tracé aux  adeptes du tout sécuritaire : une brigade touristique est installée à Marrakech. Horizon 2020, elle sera généralisée ailleurs. Vous voulez plus? «Purifier» la vieille médina de son peuple de gueux et de casse-pieds ? Pas de problème, une ville nouvelle leur sera réservée (Tamansourt), loin des murailles. En attendant – disent les clichés racoleurs galvaudés par les tour-opérateurs - restez entre vous, en club fermé, dehors c’est un peu dangereux, du sale pays, la misère, la mendicité, le vol. Vous pouvez faire des visites guidées, mais en car climatisé et sous bonne escorte. Mais vous serez mieux en paix à l’intérieur, dans vos ghettos dorés, loin de ces regards envieux, éteints par la frustration : riads, palmiers, piscine, soleil, sauna, hammam ; filles en kaftan, garçons en fez et pantalons bouffants, saveurs d’Orient, massage et plus si affinités ; danse orientale, couscous royal, pastilla aux pigeons de l’Atlas.
Régalez-vous, le peuple marocain est brave, généreux, tolérant, accueillant (dixit toujours les communicants de la «touristicité», la construction imaginaire du voyage). Oui, ce peuple accepte tout ; tout et son contraire. Congrès mondiaux sur tout et n'importe quoi : sida, femmes battues, chats errants, pêche sous-marine, oiseaux migrateurs. Festival du cinéma, des arts populaires, tables rondes sur les effets bénéfiques du henné, des babouches et autres pacotilles de bazar. Les élites ont bien intériorisé, comme le bon croyant son catéchisme, les images stéréotypées propagées par les multinationales (ces vraies «fabriques de l’opinion», Noam Chomsky) : le tourisme tous azimuts offre la solution miracle à la problématique du sous-développement. Peu importe si l’agriculture, secteur pourtant vital pour la majorité, est au bord de l’asphyxie, peu importe si l’éducation, la santé sont incessamment déléguées, voire bradées,  à des "moul chkara" ignorants mais voraces qui condamnent la masse humble et démunie à plus d’analphabétisme, de vulnérabilité et de dépendance. Mais depuis quand sommes-nous indépendants? 
Et qui s’en souvient d’ailleurs? Et à quoi bon? Un fragment d’Henry de Montherlant me vient à l’esprit et il fait idéalement écho à la situation actuelle, situation dite «postcoloniale» par simple euphémisme ou cruel cynisme : «En Afrique du Nord, il faut que tu marches dans un rêve, sinon ce que tu vois te donne le cafard. Soit le rêve «français» : réduire, gouverner, exploiter. Soit le rêve «artiste» : danseuses, jasmin, petits garçons. Soit le rêve «humain» : assimilation, fraternité, justice». (La Rose de Sable, Gallimard, p. 526). Longtemps après, le rêve humain est toujours suspendu… 

 * Professeur de philosophie 
et d'esthétique
Ecrivain/critique d'art

Par Mostafa Chebbak *
Mercredi 20 Mai 2015

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1.Posté par jaramb le 20/05/2015 21:56
waouhh wili wili !
Monsieur, je suis des vôtres !
Merci pour ce texte, merci pour ce(s) regard(s).

"Les paradoxes y triomphent royalement de la raison raisonnante" ;

J'ai mon content avec ces mots, je sais maintenant pourquoi j'aime cette médina - qui n'usurpe pas son qualificatif !

nous sommes assis sur les siècles des siècles.

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