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​La crise des banlieues françaises




​La crise des banlieues françaises
Permettez-moi de faire quelques retours, à la lumière de mon expérience à l'Association des travailleurs maghrébins de France, des collectifs ou des campagnes électorales successives, dans les quartiers dit «populaires», d'action culturelle, sociale et dans les mouvements contre le racisme, l'islamophobie, l'antisémitisme et la xénophobie, depuis plus d'une trentaine d'années.

Reconnaître pleinement
Lors de chaque campagne électorale, se pose la question du regard que portent les candidats sur les catégories les plus visibles dans les quartiers populaires : les jeunes.
C'est un paramètre important dans la définition des politiques à mener par les élus et les pouvoirs publics. 
Les problèmes que rencontre cette catégorie de la population sont nombreux. Ils touchent de nombreux domaines : l'action sociale, l'emploi, l'éducation, la sécurité, l'économie, la culture....
Les jeunes des quartiers ont développé des capacités à jouer plusieurs rôles en fonction de leurs interlocuteurs : victimes devant les travailleurs sociaux, ayants droit devant les instances municipales, négociateurs devant les commerçants, polis devant les recruteurs, agressifs face à tout représentant de l’ordre public et tout à la fois devant les profs.
Au mieux de leurs intérêts, ils savent donc tirer leur épingle du jeu, jusqu’à un certain point... Car nul n’est dupe, au bout du compte, de ce jeu auquel ils se prennent eux-mêmes au piège. 
D’autant qu’un jeune rencontré seul ne se comportera absolument pas comme lorsqu’il est avec son groupe, qualifié de bande. 
La bande sert de bouclier, comme le verlan en matière de codification de la langue, boucliers qui les protègent et les enferment à la fois. Nicolas Frize, compositeur et musicien, dit très justement que les jeunes des quartiers ne «se définissent que par des extérieurs «(vêtement de marque, voiture de luxe, tchache infernale, tags), faute de considération et de confiance en eux-mêmes. 
Leur côté agité et le fait de ne jamais se fixer, d’être en constant mouvement, sont la marque de cette fuite d’eux-mêmes.
Fuite d’autant plus pressante qu’ils perçoivent :
- la mauvaise image que la société leur renvoie d’eux-mêmes (leurs quartiers ont mauvaise presse, les noms patronymiques sont utilisés comme freins à l’embauche...),
- la mauvaise idée qu’ils se forgent d’eux-mêmes, par leurs rapports faussés aux parents (à qui ils cachent tout, le plus souvent) et aux proches (il n’y a pas de liens amicaux au sein des bandes, mais des rapports de force fondés sur des intérêts fluctuants et cachés),
- la mauvaise image qu’ils se font de leurs parents et en particulier du père, souvent reclus et frustrés lorsqu’il est au chômage : ces jeunes n’ont parfois jamais vu leur père travailler et ont souvent vu leurs grands frères tomber (prison, suicide, drogue).
Là encore, le travail devient un élément restructurant, mais le travail ne va pas sans logement stable (multiplier les foyers de jeunes travailleurs, construire beaucoup plus) ni sans encadrement renforcé (comme pour les ZEP où il  devrait y avoir moins d’élèves par classe et chez l’employeur où il faut des cadres nombreux et qualifiés et le service public seul peut vraiment offrir cela). 
L’apprentissage est un pied à l’étrier intéressant certes, mais il doit se faire dans le droit commun et surtout pas via l’insertion.
- la «rouille » au pied des tours largement entretenue par la consommation des drogues, qui empêche autant le passage à l’acte violent (sauf exception, bien entendu) que la reprise d’une dynamique positive ;
- le fait que la bande et le quartier rattrapent tous ceux qui veulent s’en sortir: ce phénomène magnétique est très puissant et destructeur.
Mais je pense qu’il faut aussi insister et tabler sur l’autre face de cette médaille : leur capacité polyglotte et polyforme d’adaptation aux interlocuteurs et aux situations. 
C’est un de leurs atouts, utile dans bien des cas et qui fait merveille dans le domaine commercial. 
Il faut encourager, valoriser les success-stories individuelles et collectives, récompenser ceux qui réussissent, encourager ceux qui cherchent à s’élever, car nous sommes dans une course de vitesse entre le contre-modèle social qui s’ancre solidement dans ces quartiers (sectes, réseaux illégaux, djihadisme..) et ce qui devrait être le modèle républicain de la réussite fondée certes sur le mérite, mais aussi sur l’égalité et la fraternité en actes.
Il faut le faire avec discernement (les célèbres « beurettes « sur lesquelles nous avons trop porté le projecteur ont été victimes du boomerang de leurs grands frères jaloux) et bien montrer que l’effort, le travail, le salaire gagné même avec peine apportent sécurité, stabilité et reconnaissance comme ils ne l’ont jamais connu jusqu’ici.

Fissurer la bande pour 
une réelle désaffiliation

Il existe des affiliations de substitution : la bande, les réseaux, le pays d’origine pour les jeunes issus de l’immigration, les familles.
La bande et les réseaux sont des groupements d’intérêts où se nouent les rapports de force ; rares sont les fraternisations vraies ; ces affiliations sont temporaires, souvent contraintes et assignent des tâches à ses membres plus qu’ils ne les émancipent ; en plus, ils encouragent les comportements les plus radicaux pour qui veut s’en montrer le chef. 
A ce sujet, une peine de prison est une victoire car celui qui sort de prison est auréolé de gloire dans son quartier. Il ne purge donc pas de peine, il prépare sa reconnaissance par ses pairs. 
En matière de justice, il est beaucoup plus efficace de porter atteinte à une réputation, car la culture des quartiers est fondée sur la logique de l’honneur (et du petit casse minable, aussi...). Pascal Paoli avait parfaitement compris cela lorsqu’il fonda son système de justice en Corse au XVIIIème siècle. Il mettait les malfrats au pilori au cœur des villages, portant atteinte à leur honneur et à celui de leurs familles. C’était très efficace et aujourd’hui cela pourrait consister à multiplier les peines en milieu ouvert : faire nettoyer les plate bandes dans les quartiers, repeindre les cages d’escalier.
 Ils seraient ainsi vus en train de travailler, moqués par leur bande mais aussi en train d’apprendre un métier et de faire enfin quelque chose de positif pour la collectivité. 
La logique de l’honneur fondée sur la multiplication des méfaits est substituée par une progressive découverte de soi et des autres. 
Les familles. J’ai beaucoup de doutes sur le discours autour de l’autorité parentale. Car cette autorité est fondée sur le père, souvent affaibli (plus d’emploi, maîtrise parfois mal la langue, vit reclus), voire sur le grand frère (les leaders associatifs ont parfois réussi à se caser dans un placard municipal mais beaucoup sont déjà tombés ; d’autres gardent en mémoire leur récupération par les politiques et ce depuis la « Marche des beurs « voici 30 ans...). 
L’autorité parentale ne se décrète pas et ne peut, de mon point de vue, n’être confortée que par la combinaison de politiques de développement social urbain et de forte relance au plan national. 
Je ne crois pas aux dispositifs qui s’attachent directement à redresser pareille autorité. Il faut un détour par différentes politiques dont l’effet sera positif sur celle-ci. J’ai souvent vu des conseillères sociales et familiales se substituer aux parents - souvent en toute bonne foi - et donner aux enfants des messages contradictoires aux leurs, ce qui est gravissime. 
Enfin, ne sous-estimons pas le poids de l’Histoire et sa répercussion directe au cœur des familles. 
Malheureusement, le débat sur le contentieux colonial et sur celui de nos relations avec les anciennes colonies -sans oublier les questions de l'islam et de la Palestine - est fort mal engagé.
Cependant, je considère qu’une source essentielle de la violence des jeunes réside dans le traitement réservé à leurs parents : les jeunes ont vu leurs pères s’épuiser au boulot (routes, bâtiment, industrie depuis les années 60) et perdre les premiers leur emploi. Ils ne veulent pas revivre cette expérience et en veulent à la société de les avoir traités ainsi.
Leur violence et leur refus d’obéir aux règles caractérisent non seulement une volonté de redresser les torts commis à l’égard de leurs parents (voire de leurs grands-parents qui ont combattu pour la France en 1940 ou contre la France entre 1954 et 1962), mais aussi de ne jamais le vivre pour eux-mêmes. 
La fête nationale ou la fête du travail devraient être le moment symbolique de cette reconnaissance, incluant l’apport de tous dont celui de l’immigration.

Solder le contentieux 
politico-social et relancer

Le temps perdu, les vaines promesses, les récupérations de tous ordres, les effets d’annonce sans suite, la ghettoïsation, l'apartheid social, l’abandon de la volonté politique au service de la nation toute entière sont la cause des violences dans les quartiers. 
La question est de savoir comment les relancer, plutôt que d’affirmer qu’il a définitivement échoué. 
Je ne crois pas aux entreprises insérantes - comme à l’insertion en général (pour laquelle nos association contribuent, qui repose sur une discrimination « positive « selon des critères arbitraires, menée par certains devenus rentiers de la pauvreté. 
Elles enferment les « bénéficiaires « dans des circuits parallèles dont ils ne sortent plus. En outre, les jeunes des quartiers sont bien trop vifs et débrouillards pour ne pas savoir que le domaine de l’insertion n’est pas pour eux, qu’il marginalise, stigmatise aux yeux des employeurs du secteur privé et ne rémunère pas convenablement.
La crise des banlieues est à la pointe de la question sociale engendrée par le libéralisme et l’abandon de la volonté politique.
Les jeunes qui agissent ne vivent parfois que dans le rapport de force au service d’un intérêt immédiat, ce qui est la définition même du marché.
Ils incarnent le résultat de la logique destructrice du libéralisme. Et les maigres garde-fous sociaux ne la tempèrent que fort peu...
Donc je crois à une relance de type keynésien au plan national et à un effort particulier pour rééquiper et restaurer les cités (une sorte de discrimination positive sans le dire) de façon massive. 
L’ensemble doit relancer le progrès social. Seul ce progrès redonnera une fluidité aux cités, les habitants enrichis par le travail accédant à la propriété hors de ces quartiers. 
Le temps n’est absolument plus aux petites mesures. Le coût de l’inaction sera beaucoup plus lourd demain, aux plans psychologique (la peur croissante dope les extrêmes), économique, et même diplomatique. 

Par Mohamed Bentahar Consultant
Mardi 17 Février 2015

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