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​Ayouch n’ira pas au Paradis




​Ayouch n’ira pas au Paradis
Je n’ai pas vu le film de Nabil Ayouch, je ne peux donc porter un jugement. D’aucuns, ils sont légion comme d’habitude à tirer plus vite que leur ombre,  se sont suffis d’un extrait savamment ou vicieusement choisi pour être diffusé sur le Net pour crier avec les loups. 
L’histoire du cinéma est riche en scènes osées, voire même très osées dont quelques unes devenues cultes attestent du talent de leurs auteurs. N. Oshima, R. Vadim, P. Pasolini, S. Kubrick, JJ. Beinex, D. Lynch, B. Bertolucci et bien d’autres cinéastes s’y sont illustrés jusqu’à féconder le septième art d’œuvres honorables. Ces exemples recouvrent un éventail d’intentions allant d’une recherche pure de l’érotisme à l’instrumentalisation du corps et du désir à des fins esthétiques. Tant que l’auteur n’use pas gratuitement du sexe, il s’évite les affres des bas-fonds de la pornographie. Dans ce registre de la transgression, la littérature et les autres formes culturelles ont connu les mêmes foudres poussant les uns à l’exil (A. Miller) vers de lieux plus cléments, d’autres à connaître les geôles humides de leurs censeurs (le divin Marquis). Songez que même le génial Michel Ange s’est vu reprocher ses représentations du sexe dans ses fresques ornant la chapelle Sixtine. 
Qu’en est-il du Much Loved ? Glissons sur le droit de chacun de baliser son espace de repères moraux ; Exit les prêts-à-s’offusquer de toute nudité poussant la perversité visuelle jusqu’à grimacer devant la sculpturale Serena Williams, les rondeurs de Beyoncé ou le délicieux parkinsonisme de Shakira, et interrogeons-nous sur la légitimité de cette contestation. Toute véritable lecture d’une œuvre artistique exige un pré requis. Ce n’est pas un hasard si sous d’autres cieux l’Education artistique fait partie du cursus éducatif. A coup sûr, le niveau d’instructions, le milieu familial, l’infrastructure culturelle, les voyages, tous ces éléments attisent la curiosité, indispensable ingrédient pour tout accueil de la Chose culturelle. Notre environnement ne nous y prépare pas. Le constat vaut encore plus pour la jeunesse actuelle nourrie de football et de fatwas, deux référents étrangers au monde fleuri de l’Art. Elle confond grand et petit écran et pourrait voir un Barry Lyndon (S. Kubrick) ou un Dreams (A. Kurasawa) sur leur  celui de leur portable. Sans le moindre regret. 
Que les autorités du pays s’érigent en censeurs, elles sont dans leur rôle. Je ne leur jette pas la pierre. Mon étonnement vise ces supposés amateurs, nombreux à donner leur avis. Où sont-ils ? Et s’ils existent, qu’ils nous expliquent l’indigence qui frappe le Culturel. 15,50 DH  de dépense par habitant, 21 conservatoires de musique et de danse, 40 bibliothèques, moins de 100 librairies, un tirage de livres de 1500 exemplaires, 65 salles de cinéma contre 242 en 1982, avec  une baisse de fréquentation de 45 millions à 2,1 millions, alors que la population a atteint 33 millions. Le culturel s’écroule parce que des millions de compatriotes se dérobent à leur rôle qu’ils justifient par la qualité du produit local, supposé moins bon que l’étranger. Cruelle conclusion. Car, en épousant cette logique, seules quelques minuscules parcelles de notre économie soutiendrait la comparaison avec le made in Ailleurs. Et si cette allergie-sévérité du jugement venait d’une conflictuelle relation avec son identité ? Cette dernière étant reflétée par le livre, le film, le feuilleton ou la chanson, ne pas les consommer équivaut à un rejet. Le rapport à la langue, l’envie pressante d’émigrer, l’usage abusif de prénoms à connotation étrangère, voilà quelques indicateurs d’une identité mal assumée. Les Français, les Espagnols, les Américains et bien d’autres critiquent les leurs mais les consomment. Leurs auteurs ne sont pas tous bons, mais chacun peut s’enorgueillir d’avoir son public. Prenons-en de  la graine: consommons d’abord et critiquons ensuite. Dans cet ordre, nos avis gagneront en légitimité.  
Nabil Ayouch n’ira pas au paradis, ai-je prophétisé plus haut. Qu’il se rassure, son film ne sera pas son Dernier Tango. Là où il sera, il y aura un écran animé de 50 Nuances, de Fauves, d’Emmanuelle, de Lunes de fiel… et nous serons nombreux à lui tenir compagnie.    

Par Habib Mazini . Romancier
Vendredi 29 Mai 2015

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