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Une femme qui croit en l’amour

«Santo Sospir», paru en 2015 aux éditions «La cheminante» (Paris)




«Santo Sospir» signifie Saint
soupir. C’est le soupir que
l’on pousse lorsque le fait
d’aimer nous rend vulnérables.
 Il y a des moments dans
la vie où notre histoire
d’amour est entre chien
et loup. On aime toujours
l’autre mais qu’on sait que
l’amour n’est plus là.
C’est cela que raconte
Maï-Do Hamisultane.

 
 
Comme dans son premier roman « La Blanche », paru également aux éditions de la Cheminante, il y a quelque chose dans « Santo Sospir » qui relève de l’anéantissement littéraire des êtres. Les personnages se désintègrent, se perdent, s’abandonnent, se défragmentent. Maï-Do Hamisultane aime bien détruire les spatialités et les temporalités pour construire avec sa plume talentueuse des espaces et des linéarités autres. Le roman raconte l’histoire d’une femme qui attend son amant. Celui-ci est en voyage. Il lui envoie des SMS. Il va bientôt arriver. Elle l’attend dans une chambre d’hôtel à Nice. Au numéro 21. A moins que ce ne soit au Caire. Ou à Tanger. Le cours Saleya ressemble aux Médinas du Maroc. Peut-être même fusionne-t-il avec elles. L’identité de l’amant se désintègre aussi. A qui parle la narratrice lorsqu’elle exprime son attente, telle Pénélope guettant le retour d’Ulysse ? A Victor ? A Luc ? A quelqu’un d’autre ? Au lecteur ?
L’amour reste en transit. Les temps se fragmentent. Ils ne s’écoulent pas de la même façon selon qu’on se trouve dans la chambre d’hôtel, dans l’avion, dans la villa de son enfance, devant une pièce de théâtre avec un journaliste ou bien à Kiev avant la révolution. Le temps a quelque chose de particulier lorsqu’on sent décliner son amour pour l’autre, en errant seule dans la nuit glacée : « Je marchais dans la nuit froide qui tombait et ce téléphone silencieux. Je tremblais de froid et non de toi. Le froid est plus fort que toi. Le froid est plus fort que mon amour pour toi. Le froid est plus fort que mon attente d'amour pour toi ». Elle l’a aimé au début. Elle lui a même donné son exemplaire du « Marin de Gibraltar » de Marguerite Duras. Elle a senti avec lui le « parfum impalpable du bonheur merveilleux », en pressentant très vite son évanouissement. Santo Sospir signifie Saint soupir. C’est le soupir que l’on pousse lorsque le fait d’aimer nous rend vulnérable. Il y a des moments dans la vie où notre histoire d’amour est entre chien et loup. On aime toujours l’autre mais qu’on sait que l’amour n’est plus là. C’est cela que raconte Maï-Do Hamisultane. La narratrice se sent comme Pénélope connaissant par cœur le mouvement des vagues. Mais elle en a marre d’attendre quelque chose qui n’arrivera jamais : « Je ne résisterai pas aux autres hommes comme Pénélope. Je ne crois pas à la fidélité. Je crois en l’amour, c’est très différent ». Elle remplace les caresses de l’homme absent par des bains de mer. Elle remplace la tristesse de l’attente par les beautés du rêve. Son absence serait-elle un mensonge baudelairien ? Pénélope ne craint pas les sirènes. Au contraire, elle apprend leur chant pour attirer Ulysse, pour qu’il vienne la retrouver dans la chambre d’hôtel avant qu’il ne soit trop tard. Avant qu’elle ne sombre dans la folie. La confusion est son seule remède contre la violence de son absence, qui meurtrit sa chair. La confusion et l’infidélité. Elle se perd dans la nuit, de peur qu’il ne l’oublie. Elle se perd avec d’autres hommes mais c’est pour continuer à aimer. Comme le sucre dans un verre de thé, elle se dissout dans l’amour et donne à ses amants un avant-goût de paradis. L’important n’est pas de comprendre mais de ressentir : « Je me suis réveillée en sueur comme d’un mauvais rêve. La réalité faisait vaciller le décor de cette chambre pleine de ces ailleurs où je t’aurais rejoint si tu me l’avais permis. Il était presque vingt-trois heures et je devais rejoindre le journaliste. Je t’ai laissé dans les draps moites de pleurs et d’étreintes ». L’attente est une arme que les femmes savent utiliser à merveille. La chambre d’hôtel appartient désormais au passé. Les SMS qui portaient entre les lignes tout le poids de leur amour ne sont désormais que des souvenirs. Peut-on retourner dans le passé et courir de nouveau vers l’être aimé ? Ou la meilleure solution, choisie par Proust dans La recherche, serait de commencer un nouvel amour, une nouvelle vie, une nouvelle histoire… Les choses ne reviennent peut-être jamais, Maï-Do, mais parfois, certains instants ont un goût d’éternité… C’est ce que j’ai ressenti dimanche soir en rentrant du festival du livre de Marrakech, après un long voyage en train au cours duquel j’ai lu « Santo Sospir », et en retrouvant le tendre sourire de Zineb venue me chercher à la gare de Rabat.

 * Enseignant-chercheur CRESC/UM6P
(Cercle de Littérature Contemporaine)

Jean Zaganiaris *
Samedi 7 Novembre 2015

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