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Traditions marocaines amazighes en déperdition




Traditions marocaines amazighes en déperdition
La tradition de fêter le Nouvel An amazigh est antique en Afrique du Nord, mais tend à se perdre. Au Maroc, elle se maintient dans l’intimité et la discrétion dans les monts et vallées de l’Atlas. En ville, les Amazighs perdent cette tradition ou la préservent dans la retenue et la discrétion. Par contre,  le Nouvel An officiel est fêté dans l’allégresse, la griserie et en plus déclaré jour férié (calendrier solaire, stable, utile, universel associé à la date de naissance supposée du Christ). De même, le Nouvel An hégirien est encensé et sacré au pays, avec en prime un jour de congé, (calendrier lunaire, instable, religieux, associé à l’exode du Prophète et  ses compagnons en Médine).
Pour les barbus et voilées, fêter le Nouvel An chrétien est une hérésie et une aliénation en Occident. Pour eux, la tradition de fêter le Nouvel An amazigh est une survivance de paganisme abject à combattre. Ils veulent la déraciner et nous savons que ces fanatiques bornés ne plaisantent pas du tout. Le Makhzen à défaut de l’interdire laisse faire car elle ne dérange pas ses choix d’arabité. La tradition de fêter le Nouvel An amazigh va se perdre, être banalisée, folklorisée et non officialisée. Pourtant, le Nouvel An amazigh fait partie de notre patrimoine culturel plusieurs fois millénaire. C’est un attachement, une communion d’âme avec la nature mère et la terre matrice de la vie.
 Les Amazighs ont associé unanimement le point zéro de leur calendrier à leur longue Histoire. En effet, il y a 3000 ans,un roi amazigh (Sheshonq I) fonda la XXII dynastie des Pharaons. Ses descendants avaient gouverné l’Egypte, grande puissance de l’époque, deux siècles durant. Sheshong fut un grand Aglid. Il est même mentionné dans la Bible, livre sacré de l’humanité. Les fêtes du Nouvel An amazigh ont lieu tous les ans à date fixe à la mi-janvier, début de l’hiver. Les anciens du village de mon enfance n’avaient ni montre, ni horloge, ni calendrier. Pourtant, ils nous indiquaient le jour du Nouvel An et ils en parlaient avec l’exactitude des astronomes. Ils nous annonçaient de longues nuits, noires, froides sans connaître le solstice des géographes.
Enfant dans les années 40/50 à Tanalt dans l’Atlas, je me souviens de ces fêtes du Nouvel An. Le jour du marché, le crieur de la tribu annonçait le grand jour et nous incitait à le bien fêter. Pour nous, le temps était non linéaire mais cyclique rythmé par le soleil, les saisons et l’agriculture. Pour moi, cela signifiait un repas bien chaud dans la chaleur de l’intimité familiale de nuit. Les familles du même clan organisaient un dîner spécifique collectif à la veille du Nouvel An. Le repas principal en est Taggoula. C’est une bouillie à base de farine de maïs et d’orge. On y ajoutait un élément de ce que notre terre avait produit tout au long de l’année qui se terminait (grains d’orge, de maïs, lentilles, petits pois, pépins divers, amande, légumes et fruits secs). Tout ceci mijote dans une grande marmite d’argile. Nos mères ajoutaient un noyau de datte. Le repas était servi à chaud dans un grand plat de bois avec au milieu un petit bol d’argan. 
Celle ou celui qui trouvait le noyau était considéré le chanceux de la nouvelle année. C’était souvent ma sœur, nous la taquinions, nous lui prévoyions son mariage proche avec tel cousin. Moi, j’attendais des babouches pour mes pauvres pieds toujours nus, mieux un burnous chaud en laine et poil de chèvres. Nous gardions une boule de la bouillie, elle était déposée en dehors de chaque foyer pour toute la nuit. Si (fait rare) un poil s’y déposait, alors la chance allait visiter le domicile et aussi tout le village. 
Les gens en plaisantaient, mais ils y croyaient fort ; ils se souhaitaient une année sans aléas de climat, sans sauterelles et avec de bonnes récoltes. La chance, le destin, et l’équité feront-ils en sorte que le jour du Nouvel An amazigh soit officiel? C’est là une tradition venue du fond de notre Histoire comme bien d’autres coutumes en déperdition. 


 

Traditions marocaines amazighes en déperdition
Tiwizi

Tiwizi vient du verbe Iwiss qui signifie s’aider. Il existe dans toutes les variantes du tamazight. Tiwizi évoque la solidarité et l’entraide bénévoles du groupe pour un individu ou pour la collectivité. Je me rappelle avec nostalgie les Tiwizi d’antan. Les formes variaient selon les besoins et les saisons. Ainsi le gaulage des olives se faisait début janvier dans l’oliveraie de Tanalt dite (Targa n’Iznaguen). Elle était pleine pour une semaine, d’équipes joyeuses de Tiwizis. Les jeunes gens grimpaient aux cimes de nos géants oliviers, un long bâton (la gaule) à la main. Ils donnaient de petits coups aux branches surchargées d’olives qui tombaient avec un crépitement continu, signe d’une bonne récolte. 
Les jeunes filles et les femmes se faisaient très belles. Elles participaient au ramassage en chantant. A midi, un grand couscous nous arrivait du village. Au coucher du soleil, c’était le retour aux foyers en groupes derrière des baudets chargés d’olives. Les garçons faisaient des brins de cour aux cousines. Nos olives rentrées, le froid s’installait. Nous célébrions la nouvelle année et une tradition spécifique : les Idrnanes (des beignets frits à l’huile d’arganier ou d’olives et des tagines de moules sèches). Les pluies étaient abondantes autrefois, les printemps étaient un beau réveil de la Nature et de la vie. Les milliers de parcelles en terrasses, semées et labourées (orge) en automne passaient du vert au doré. Les moissons se faisaient en mai en Tiwizi pour les terrains collectifs ou ceux des rares gros terriens. Il fallait ramasser vite l’orge (les orages les pourrissaient, les oiseaux et les écureuils s’en régalaient).
 Mains nues ou armées de faucilles, gestes rythmés, les hommes moissonnaient chacun une parcelle. Les femmes ramassaient les mottes d’orge, les amenaient à dos et les entassaient près des maisons. A midi, un couscous chaud garni  de légumes et une outre de babeurre frais arrivaient du village. Lorsque tous les terrains sont moissonnés, nous laissions alors la terre se reposer pour tout l’été. Chaque famille faisait des amas rectangulaires de son orge près de l’aire de dépiquage pour sécher.  
Au début de juillet, une Tiwizi passait chez chaque famille pour le dépiquage et le vannage. Le dépiquage se faisait par le foulage de l’orge sous les pieds d’une dizaine d’animaux à gros sabots. Ils tournaient autour d’un piquet sur le gros tas de gerbes d’orge. Nous les enfants, nous leur courions derrière avec un chant rituel pour perpétuer la rotation. Ceci durait en général une demi-journée. Un repas collectif était servi à l’ombre d’un arganier ou caroubier proche. 
Le vannage commençait après. Les hommes faisaient de l’orge dépiqué un long tas perpendiculaire à la direction du vent fort d’Ouest. Ils lançaient dans l’air des pelles pleines, les grains d’orge tombaient sur place, les brins de paille à côté. Le vannage durait une journée. La famille réservait toujours le dixième de la récolte aux démunis. La Tiwizi passait alors chez une autre famille pour les mêmes opérations et fêtes collectives de solidarité. Par ailleurs, il y avait souvent des Tiwizi pour le gaulage des amandiers et le ramassage des baies d’arganier.
 Là pour éviter les grosses chaleurs, les Tiwizi commençaient tôt et on arrêtait vers midi. Dès le début de l’été, nos maisons étaient garnies de provisions (orges, foins, amandes, olives, fruits d’arganier...). Nous faisions un repas collectif en sacrifiant un bouc et un veau près de la tombe du marabout local.  Ces Tiwizi saisonnières se répétaient tous les ans et elles faisaient partie de notre cycle du temps. Ma mémoire garde des brins de souvenir des grandes Tiwizi du village entier et qui faisaient date. Ainsi au début des années 50, les travaux de défrichement des collines voisines avaient mobilisé tout le village (des centaines de lopins de terre en terrasses avec aux bords des amandiers et des figuiers), ce qui faisait la fierté de notre village devenu de nos jours règne des sangliers. 
Je me souviens aussi un peu du travail de tous pour un pressoir d’olives, considéré, sacré à l’instar de la mosquée, ou du puits. Je me souviens et là très bien des grandes pluies qui avaient détruit nos maisons et nos terres en 1957. Les politiciens étaient en lutte pour le pouvoir et le butin colonial. Sans rien en attendre et comme à l’accoutumée, nous avions reconstruit en partie ce que les pluies avaient détruit en Tiwizi.

Mariages

A Tanalt, pays de mon enfance, les jeunes se mariaient tôt, la société d’antan ignorait la délinquance. Les nouveaux mariés dépassaient à peine la vingtaine et les jeunes mariées en avaient un peu moins. Ils étaient en pleine période de l’épanouissement de leur sexualité et ils y répondaient selon la nature. La prostitution était inexistante, vécue comme une atteinte au village ; elle était vite combattue par tous. 
A 20 ans, les hommes étaient déjà des paysans, des artisans, des négociants, ou guerriers au besoin. A 20 ans, les filles étaient déjà des épouses, mères, paysannes, et intégrées dans la famille de l’époux. En général, on se mariait entre cousins et cousines proches ou lointains sans se soucier de la génétique. Les futurs époux se connaissaient et s’étaient vus à maintes occasions et s’étaient aimés sans en parler. Les filles des monts étaient (et sont toujours) très belles, sveltes, espiègles, impossible de leur résister. Peu ou pas de contacts directs, mais les jeunes s’exprimaient par des regards, sourires et gestes sûrs. Vénus, déesse de l’amour, les visitait pour quelques mois et s’en allait après les avoir unis pour la vie. 
Les parents soupçonnaient que les visites fréquentes des jeunes cachaient des sentiments généreux. Le garçon faisait savoir à ses parents son désir de se marier et indiquait le nom de la préférée. Les mères faisaient les premiers contacts de façon discrète, histoire de vérifier si la fille n’était pas promise. Les jeunes filles consultées par les mères étaient souvent d’accord ; en cas de réticence, tout était arrêté. Les pères s’en mêlaient ensuite par des visites, des pourparlers et se mettaient d’accord ; sans peine. Il était indigne d’un père amazigh de demander des sous pour la main de sa fille sauf le minimum légal. De plus, le père se devait de constituer un grand trousseau de beaux habits et de bijoux pour sa fille. 
Les filles étaient choyées au foyer, vues comme des invitées qui allaient s’envoler loin des parents. Elles partaient et quittaient la famille avec tristesse, leurs rires et chants continuaient à résonner au foyer. A Tanalt, les fêtes de mariage, au temps de ma jeunesse déjà lointaine, duraient trois belles journées. Du lever au coucher de  soleil, nous ne souffrions pas de ces tapages nocturnes actuels de cité.
Tous les habitants du village et les membres proches ou lointains de la famille étaient invités d’office. Personne ne s’absentait, les travaux et voyages étaient annulés, les disputes et conflits bien oubliés. Vendredi, premier jour des fêtes, la mariée et sa famille arrivaient le matin, accompagnées de chants de copines à la maison du futur époux. 
Les chants louaient la beauté de la jeune mariée. Les chants venant des filles du côté du marié vantaient les vertus du jeune mari. Toute une série de rituels invariables, mais spécifiques se faisaient avec chansons, réception avec amandes et date, bienvenue souhaitée en chants, (montrer la richesse du mari, les jeunes époux se servent la nourriture entourés d’un chœur chantant).
     Un grand repas collectif était servi dans une belle convivialité suivi d’un thé cérémonial et chansons. Les jeunes du village organisaient gratis dans la  joie des danses de filles ou garçons pour l’après-midi. Les deux jeunes époux avaient la nuit du vendredi pour découvrir l’intimité de leur corps et leur âme.
Le samedi, la famille de la mariée et des gens de son village venaient la voir et passaient la journée. La mariée heureuse se faisait très belle (longue chevelure, henné et khôl, bijoux en argent, parfumée au girofle et basilic, Tswik dans la bouche donc une haleine agréable et un léger rouge à lèvres naturel). La journée se passait en intimité avec les copines de la mariée et copains du mari encore célibataires. Le dimanche, la famille du marié et son épouse passaient une journée chez les parents de la mariée. La maman, les tantes en profitaient pour lui donner des conseils et le père prodiguait sa bénédiction.
 Dès le lendemain lundi, les époux débutaient leur nouvelle vie dans le labeur au milieu de la famille. C’est dans le travail, la lutte pour la vie, la famille et les enfants que se construisait l’amour mutuel. Les divorces étaient très rares et la bigamie exceptionnelle sauf en cas de stérilité de l’un des époux. Chaque village était en fait une grande famille de cousins proches, jeunes adultes et vieux.  

Traditions marocaines amazighes en déperdition
Famille

Dans l’anti Atlas, nous avons de la bonne pierre (granit, quartzite, schiste) et de l’argile pour bâtir. Nous avions quelques maçons maîtres de leur art. Ils nous construisaient de belles et solides demeures. Elles avaient des murs épais et étaient fraîches en été, chaudes en hiver et agréables au printemps. Toutes les maisons là-haut à Tanalt étaient orientées vers le lever du soleil, pour faciliter les prières. Le rez-de-chaussée nous servait d’étable et de poulailler. Malgré l’obscurité, cette faune vivait en paix. Le premier étage était notre grenier (orge, maïs, lentilles, amandes, olives, figues, caroube, foins.) Le deuxième étage mieux éclairé se composait de chambres à fenêtres basses et de deux belles terrasses.
 Mon grand-père avait une grande maison, plus de terres, un cheptel, un puits et une grande famille. Tout ce monde se réveillait tôt avec les chants des coqs et les appels à la prière du fquih du village. Tous se grattaient et allaient se soulager à côté des bêtes domestiques et enrichir le fumier familial. Tous se faisaient un petit brin de toilette sous forme d’ablutions à l’eau tiède préparée par grand-mère. La prière était obligatoire pour tous, c’était un rituel nécessaire sans quoi la journée tournerait mal. Le petit déjeuner se composait d’une bouillie de semoule chaude, de figues du pain d’orge et d’huile. Le travail quotidien invariable était distribué tous les matins par le grand-père, signe de son autorité. 
Ma jeune tante Mamasse, moi, et un chien, nous conduisions les chèvres paître un peu loin du village. Femmes et filles devaient allaiter les bébés, subir grand-mère, apporter l’eau du puits, chercher du vieux bois d’arganier ou du foin pour les bêtes, aider aux travaux des champs et préparer les repas. Les hommes de la maison avaient à faire des travaux pénibles, variables selon les saisons et les besoins. Vers midi, nous sommes tous de retour à la maison pour un grand couscous suivi d’un thé cérémonial. Là, on discutait des champs, des gens, des incidents du village, on rigolait, on se disputait et on se  réconciliait. Les voisines se réunissaient dans un préau après le repas pour jaser, médire et au besoin se dépouiller. Certaines en duo moulaient de l’orge et chantaient, d’autres faisaient d’agréables siestes avec époux.
 L’après-midi, muni de figues sèches, tous allaient à l’oliveraie pour les petits travaux et parades. La journée finissait le soir par un petit tagine, avec peu ou pas de viande et tous fatigués, on se couchait tôt.  

Contes

Mais nous les enfants, nous attendions tous les merveilleux contes de grand-mère pour nous endormir. Elle racontait d’une voix douce, chansons, poèmes, proverbes à l’appui, nous étions dès lors en rêves : Pas loin du village, le rusé hérisson, petite boule de piquants se jouait pourtant du cobra et du chacal. Le bouc faisait le fort devant son sérail de chèvres et s’enfuyait à la vue des oreilles du malin chacal. A côté de chez nous, le chien déjouait les malices du renard et de l’hermine qui en voulaient à notre volaille. Le matou simulait la paix avec les rats et les serpents pour mieux les capturer et les manger. Le scorpion symbole de la traitrise était toujours armé de son dard et prêt à piquer fort et à se cacher. L’araignée en félonne tissait ses toiles, guettait patiemment ses petites victimes, les attrapait, les suçait. L’âne simulait le stupide et se vengeait des coups de bâton par des ruades à coups de sabots mortels. Le dromadaire réputé pour sa mémoire dans ces contes était rancunier et pouvait se venger en atroce. Dans ces conte les bergers et bergères se lançaient des romances et parfois se faisaient de l’amour. Le voleur volait les animaux, les bijoux ou autres sans bruit aucun en se cachant, jamais de violence. 
Le fquih donnait des grigris aux femmes pour mâter des maris volages ou les tromper et se venger d’eux. Les marabouts de la région en vie dans ses contes s’envolaient, faisaient des miracles et des amours. Les juifs étaient des sorciers, des artisans habiles, des négociants malins et riches amazighs.    
Tanmirt à tous !

Par Mohamed Azergui Professeur universitaire retraité
Lundi 4 Mai 2015

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