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Souk el Gharb à Casablanca: Le mauvais sort des voyantes




Chaque jour, hommes ou femmes, aussi bien illettrés qu'instruits, envahissent Souk Al Gharb, plus connu sous le nom Marché Jemaâ, situé à Derb Soltane. Ici, il n’y a pas que les courses qui se font mais aussi les tatouages au henné et surtout des pratiques liées au charlatanisme.
Et ce n’est un secret pour personne. La voyance et la sorcellerie y battent leur plein. Les gens en provenance des quatre coins de la métropole viennent presque tous les jours solliciter les "Chouafattes" et les "Sehharrattes" qui officient là-bas. Ces vieilles femmes, dont la pondération proverbiale n’a d’égale que le sérieux auprès de leur clientèle, y volent la vedette. Elles sont bien servies aussi par les tortues, les chauves-souris, les serpents, les types de " bkhour " que l’on vend au Souk Jamaâ. Tout se passe dans les petits locaux jouxtant les échoppes du marché. C’est là où les vieilles sorcières voyantes proposent plusieurs variétés d'huile ou crèmes collantes de matières premières, de plantes pour les rites d’usage, triées et placées dans des bocaux en vue des clients. Un spectacle abracadabrant où les clients, toutes catégories sociales confondues, finissent par s’y immerger, ignorance et crédulité aidant. Mais, quelconque flâne dans les environs s’aperçoit que même des jeunes filles cultivées et urbanisées n'hésitent pas à les solliciter pour accroître une richesse, trouver un emploi, un mari, ou pour exorciser le " mauvais œil ".
C’est pourquoi ces locaux connaissent une grande affluence. Devant chaque maisonnette, il y a comme une salle d'attente où une dizaine de personnes consultent les cartes pour 20dh la séance. A l’intérieur, les voyantes sont assises majestueusement sur une sorte d’estrade qui leur permet de mieux contrôler leurs clients. Sans aucun effort intellectuel ni persuasif, elles arrivent à les convaincre. Mais, elles ne semblent pas particulièrement manipulatrices et sont toutes illettrées mais dotées d'une intelligence et d’une éloquence qui poussent toute personne à croire à leurs boniments. Les "Sehharrattes" ainsi que les voyantes ignorent les répercussions à caractère moral et physique que risquent de provoquer leurs produits voulus «magiques » et toxiques. Pour elles, le plus ardent, c’est de se faire des recettes record.
En attendant toujours leurs tours, les clients ne s’ennuient pas vraiment. Les femmes ouvrent des discussions entre elles. Elles parlent de tout et de rien, évoquent leurs histoires, leurs malheurs, et leurs expériences avec les sorcières. En témoigne cette femme encore célibataire malgré ses quarante printemps. Elle a déjà effectué le tour des "Sehharrattes" partout au Maroc. Dans l’attente de son tour, elle raconte l’histoire d’une certaine Chrifa, connue pour son don dans le domaine de la sorcellerie, qui réside dans une villa luxueuse à Salé.
«Pour pouvoir rencontrer Chrifa, il vous faut une fortune. Elle exige que votre compte bancaire soit bien garni et vous impose mille et un rites et bien sûr une offrande généreuse», explique-t-elle aux autres femmes. On y imagine aussi. L’offrande que les sorcières exigent consiste souvent en quelques poulets, des tranches de viandes ovines, des bougies, du henné etc. Mais dans le cas de Chrifa, «il s’agit au minimum de dix mille dirhams cash en plus de quelques cadeaux», poursuit cette forme. Dix mille dirhams cash, n’est-ce pas trop pour une sorcière? «Non, répond elle. Sa clientèle se constitue essentiellement des officiels et des happy few. En plus, c’est Chrifa qui choisit ses clients. Et elle est très catégorique dans ce cas. Sa réputation est faite. Et c’est nettement perceptible dans ses pratiques». Ici, à Derb Soltane, la situation n’est pas la même. Les clients sont des gens très modestes. Leurs cadeaux ne dépassent guère des bougies et du henné, rehaussés par des billets de 20, 50 ou 100 dirhams au maximum.
Bref, la sorcellerie gagne du terrain de plus en plus. Les rites meublent la vie de ces gens qui y croient encore. Et avec cet esprit, les chouafattes se font de nouveaux clients chaque jour en espérant les garder sous leur emprise. En attendant, ces vieilles femmes continuent de leur donner de faux espoirs. Et un brin de vie. Et comme disait Julian Huxley :"Il sera bientôt aussi impossible à un homme ou à une femme instruits de croire en Dieu qu'il leur est impossible de croire aujourd'hui que la terre est plate, que les mouches apparaissent par génération spontanée, que la maladie est une punition divine ou que la mort est toujours imputable à la sorcellerie. Les dieux sans doute survivront mais sous la protection des droits acquis ou à l'abri d'esprits paresseux, ou comme marionnettes aux mains des politiciens, ou comme refuge pour les âmes malheureuses et ignorantes."

ANAS WARRAK(STAGIAIRE)
Mardi 21 Juillet 2009

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