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Quand la ville de Machiavel accueille Hassan II et Ben Barka




Quand la ville de Machiavel accueille Hassan II et Ben Barka
Les deux hommes, Hassan II, Prince Héritier Moulay El Hassan à l’époque, et Mehdi Ben Barka, président du Conseil consultatif, se sont rencontrés à Florence lors du premier colloque sur la Méditerranée, entre le 3 et le 6 octobre 1958, à l’initiative du Prince héritier Moulay Hassan et du professeur Giorgio La Pira. Plus de cinquante ans après, les thèses des deux hommes sont toujours d’actualité. Hassan II parle de dialogue des civilisations et fait le distinguo entre l’Islam et ceux qui prétendent parler en son nom, alors que Mehdi Ben Barka parle de nouveaux rapports entre les deux rives de la Méditerranée, sans omettre le Sahara, le Sahel que Ben Barka voyait arrimé à l’Afrique du Nord pour parer à toute source d’instabilité. Les interventions des deux hommes n’ont pas pris une ride quant à leur pertinence et n’appellent que quelques petites retouches, en termes de terminologie, de transmutation des acteurs et de l’actualité. Rappelons que la rencontre avait lieu sur fond de guerre en Algérie, encore sous-domination française, et qui constituait à l’époque la pierre d’achoppement de relations de paix et de coopération entre les deux rives.

Extraits :

Hassan II : le dialogue des civilisations
« ..Quel est notre but ici à Florence ? Est-ce que notre but est d’essayer de réhabiliter le bassin méditerranéen ? Avons-nous tellement mauvaise conscience, nous autres peuples religieux, pour qu’il faille que chacun de nous se justifie devant l’Histoire, de ce qu’il fait et de ce qu’il compte faire ? Avons-nous tellement mauvaise conscience en face des progrès de la science, de la vie, en face des exigences du monde social pour que nous soyons amenés à faire le décompte de nos bonnes actions et de nos mauvaises ?
Nos religions certainement pas, nos pontifes oui. En effet, nos religions, qu’elles soient hébraïques, chrétiennes ou islamiques ont tracé un cadre de vie, et à travers ce cadre elles nous ont laissé toute la liberté d’action. Toute liberté d’action pour faire le bien, pour comprendre nos prochains. C’était à nous de faire que la charité devienne une obligation sociale et non un commandement du Très Haut. C’était à nous de faire qu’en face de l’église, du temple, de la mosquée, se trouve l’usine ; qu’en face des bienfaits de la science se trouve le renouveau de la spiritualité. L’avons-nous fait ? Je crains que non.
Est-ce la faute de nos religions ? Est-ce pour cela qu’il faut que nous nous cachions le visage de honte devant un tel spectacle ?
Je dis non. S’il y a trahison, c’est nous, les hommes, qui avons trahi. Ce ne sont pas nos religions.
(..) Nous devons parler dans le sens de la vérité, je dirai même dans le sens de l’autocritique – ce mot que j’aime par-dessus tout car l’autocritique n’est autre chose que l’invention de sa conscience, décompte ses actes, fait le bilan de ses actions – je considère donc que ces moments d’autocritique sont pour nous une nécessité, voire un bienfait.
Jeune représentant de mon pays, qui lui-même a cette chance d’être jeune et vieux, modeste représentant de mon Auguste Père, je vous adresse Monsieur le Président de la République, ainsi qu’à vous tous Excellences, Mesdames et Messieurs, tous ici présents, un message d’amitié, un message de paix et de fraternité du Maroc, qui, trait d’union entre le passé, entre l’Orient et l’Occident, s’est voué à cette tâche sacrée d’être le point de rencontre non pas de civilisations différentes, mais tout simplement de façons de vivre, de mœurs et de langues qui ne sont pas toujours les mêmes. A cette occasion, je veux apporter à la ville de Florence une déclaration de fraternité et d’amour de sa sœur jumelle qu’est notre ville de Fès. »
Ben Barka : penser la Méditerranée
« (…) Notre volonté de paix et de coopération est issue directement de nécessité de fait. Elle est la même que celle de tous les pays émergents qui ont reconquis ou sont en train de reconquérir leur indépendance et qui ne reculent devant aucun moyen d’y parvenir par la voie de négociations pacifiques, dans la clarté et la dignité.
(..) Notre désir de paix a été fortifié, tout particulièrement au Maroc, par plus de trois siècles d’agressions, venant tantôt de l’Espagne, tantôt du Portugal et même de la Turquie Ottomane alors que notre Patrie connaissait l’une des plus brillantes périodes de son histoire et qu’elle offrait son hospitalité aux communautés juives émigrantes.
(..) Notre pays où ont vécu Ibn Rochd (Averroès), Ibn Khaldoun, et d’autres encore, est devenu, par la suite, le foyer de la superstition et du charlatanisme, ces formes attardées qui seules ont retenu l’attention de certains observateurs étrangers et qui ont conduit aux jugements les plus injustes à l’égard d’un Islam qui, revenu à ses sources, est capable de reprendre son dynamisme et rester fidèles à son idéal progressiste.
Si maintenant nous recueillons avec amertume les fruits de cette période, si nous avons actuellement la plus grande conscience de ce que nous avons perdu à cause de la guerre et de l’isolement, comment pouvons-nous ne pas être attachés passionnément à la paix et à la libre coopération, conditions indispensables à la longue marche que nous devons entreprendre.
La conclusion humiliante de cette période fut la sujétion coloniale, mais avec celle-ci nous n’en avions pas fini de subir les conséquences de l’état de guerre, car l’impérialisme n’a pas été autre chose qu’une agression permanente pour notre peuple..
(..) Nous sommes soucieux de créer les conditions d’épanouissement de cette coopération qui résident, à notre sens, dans l’édification d’une démocratie véritable associant étroitement les masses populaires à l’œuvre entreprise. La plus éclatante manifestation de ce souci n’est-elle pas cette assise fondamentale de notre démocratie que nous voulons être la commune urbaine et rurale, véritable cellule économique et sociale du Maghreb de demain ?
(..) L’instauration en Algérie, comme au Maroc et en Tunisie, de ces conditions, ne vise pas seulement l’accélération du développement économique, social et politique des peuples maghrébins, mais permet aussi le libre épanouissement des collectivités, et particulièrement françaises, qui ont fait souche sur la rive sud de la Méditerranée ou de ceux qui voudraient s’établir sur cette terre d’hospitalité légendaire, dans le respect de sa souveraineté.
(..) Peut-on citer au monde d’aujourd’hui meilleur exemple de dépassement que celui que nous donnons en adoptant, pour notre propre enseignement et notre culture nationale, une orientation qui ouvre une large place aux disciplines et à la langue française ?
Mais toutes ces tâches qui attendent les responsables des trois pays du Maghreb arabe, de nature essentiellement constructive, exigent la paix comme condition de réussite. Toutes les volontés de voir se développer une vie digne, prospère et harmonieuse dans cette portion occidentale de la Méditerranée se doivent d’œuvrer pour éliminer les facteurs de guerre en Algérie, et au Maroc les séquelles de la période de l’Administration coloniale qui constituent un grand handicap dans notre marche vers un plein épanouissement.
(..) Après les trois années d’expérience de l’indépendance marocaine et tunisienne, les chances économiques et culturelles de la France sont, de l’avis de tous les observateurs, plus fortes que par le passé, et la colonie française jouit actuellement d’une situation plus assurée qu’auparavant.
 Aussi l’évacuation des troupes françaises, loin de porter atteinte à l’influence de la France, la met dans de meilleures conditions pour des rapports de coopération et d’assistance sur des bases durables. Il en est de même pour l’Espagne et les Etats-Unis.
La paix dans cette région sera enfin consolidée, d’une manière décisive, par la construction d’un Maghreb arabe qui, non seulement répond à une aspiration fondamentale des peuples d’Afrique du Nord, mais est devenue une nécessité devant la conjoncture tant européenne qu’internationale. (..) Ce sont là autant de bases concrètes pour la consolidation de la paix et de la coopération.
Le Maghreb arabe, libre, uni, adossé au Sahara, devenu facteur de prospérité et d’entente, sera à la hauteur de son destin qui est d’être à la fois un foyer de rayonnante civilisation, un trait d’union entre la Méditerranée et l’Afrique nouvelle, et de constituer ainsi un puissant bastion de paix dans le monde».

Libé
Mardi 29 Octobre 2013

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