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Mohamed Sassi: Un islamiste averti dans la peau d’un démocrate

Quel débat avec l’islam politique, à l’heure de Da3ech ?




Mohamed Sassi: Un islamiste averti  dans la peau d’un démocrate
 
Il devient urgent de discuter avec le militant de gauche Mohamed Sassi. Lui dire par exemple que ses tentatives d’initier un débat démocratique avec les courants islamistes au Maroc ne passera plus désormais sans qu’on puisse lui dire un mot sur ce projet ambigu. D’autant plus que ce débat n’a pas encore révélé toutes ses motivations occultes, ni tous ses bailleurs de fonds.
Son dernier écrit paru à deux reprises lundi et mardi 4 et 5 août à “Akhbar Al Youm”, comme intervention lors d’un forum islamo-gaucho-laïcisant, initié à cet effet, mérite un traitement conséquent. Car il me paraît peu innocent, voire inadmissible de soutenir des thèses aussi farfelues à ce sujet et d’instituer un tel discours, dans notre pays, à un moment où les désastres militaires et politiques induits par l’islam politique via le Printemps arabe, continuent de ravager la vie de milliers d’innocents, en Irak, en Syrie, au Yémen, au Sinai, en Libye... 
Monsieur Sassi laisse entendre au fil de de ses idées forgées dans la fabrique intelligente et de mise en place de cette plateforme, que c’est la quiétude et la garantie d’un meilleur avenir politique pour le Maroc qui orientent de telles préoccupations. On le croit, car on le dit sincère. Mais, en politique, on a le droit de lui demander s’il n’est pas simpliste d’emprunter de telles voies au moment précis où il faudrait procéder à une mise en lumière de la véritable identité dangereuse qui profile derrière l’islam politique. Car il était temps.  Mohamed Sassi place ce débat entre islamistes et hommes de gauche sous le signe d’une possible “officialisation". Qui veut dire un échange reconnu et assumé par les protagonistes de gauche comme ceux des adeptes du califat. Il le place dans ce contexte pour, si j’ai bien compris, un ancrage dans le temps. Je ne sais pas s’il a pris avis auprès de tous les hommes de gauche ou s’il a pris suffisamment du recul de réfléchir aux conséquences lointaines de cette lourde responsabilité. .. Par ailleurs et tout au début de son intervention, il ouvre des rubriques assorties de concepts pouvant recevoir le cadre de ce débat contre nature (nous dirons pourquoi). Ainsi, comme débat et ses dérivés connexes, il agence le terme de coordination, d’alliance, celui d’intégration... 
Dans l’esprit de Mohamed Sassi, lorsque les militants des deux camps, laïcs d’un côté et islamistes de l’autre, auront dépassé leurs classiques ressentiments et souscrit ainsi à l’intérêt d’établir ce débat et ce, dans le respect de leurs différences respectives et de leurs référents, ils pourraient dès lors passer à la normalisation de leurs rapports. Ils peuvent ainsi s’inviter dans des congrès, accepter dans la même structure de la société civile ou le même syndicat la présence de l’une ou l’autre partie.  A ce stade de reconnaissance mutuelle, Sassi voit que l’on peut se mettre d’accord sur les règles d’actions concertées à travers une Charte qui sauvegarde les différences sans pour autant inscrire des ruptures au point que l’un ou l’autre ressent que l’on pratique la politique d’une manière excessive ou inacceptable. Puisqu’ avec ce sentiment, nous dit-il, le débat souhaité perdrait de son sens.  Mohamed Sassi qui espère par ce billet instaurer les conditions de « succès » de ce débat entre islamistes et laïcs, procède, ensuite en théoricien de ce vaste chantier problématique, à passer en revue les critères susceptibles d’asseoir les exigences de ce même succès, ces critères ou conditions de gauche, comme il les appelle, se répartissent en quatre rubriques. Il rappelle, en guise de clin d’oeil aux islamistes, que les partis de gauche refusent tout débat avec les organisations politiques qui ne se reconnaissent pas dans ces normes:  la première condition concerne l’autonomie à l’égard de l’Etat.  
Cette rubrique permet à Sassi de promouvoir une risible conception du parti politique dans ses rapports à l’Etat. Celui-ci, dans la logique de cette représentation primaire n’est bon que pour assurer la sécurité de ces " bavards" nuls qui le méprisent. Le parti politique, dans ce sens, dépouillé de la contagion diabolique de l’Etat, doit être en mesure de prendre par lui-même ses décisions. Autrement dit, sans sollicitations particulières venant des sphères plus ou moins occultes des services de l’Administration. Ce n’est pas là, la mission du parti de gauche, mais celle des partis dits libéraux. Sassi et ses invités de l’islam politique sont bien au-delà de "ces considérations retardataires". Le parti politique, le vrai, ne peut être un agent de service de l’Etat ni l’une de ses branches. Il n’est pas non plus le support qui diffuse son discours, ses valeurs ou ses projets. Comme si les lois organiques de création des partis politiques, au Maroc, exigeaient des instances partisanes d’entreprendre ces œuvres serviles entièrement en discordance avec les faits que tout un chacun sait. La deuxième condition se rapporte à la probité des moyens mis en œuvre dans la pratique politique. Elle signifie l’idéal immaculé où s’inscrit le type d’action prônée par Mohamed Sassi. 
Ce versant «intégriste» des principes invoqués par un certain esprit de gauche doublé d’un puritanisme rarement repérable dans les performances de ses promoteurs, augure des exacerbations futures relativement à un champ politique incapable, pour le moment, de rénover le cadre de ses expressions. De la manière, préférant se cacher derrière des modalités éthiques, identiques à celles du fanatisme religieux, pour fuir les efforts d’innovation en matière politique. Le troisième point traite de ce que Mohamed Sassi appelle, l'adhésion à l’idéal démocratique. Ici, il nuance les types de positionnement par rapport à ce point précis et distingue la pratique démocratique effective de celle qui utilise uniquement «la démocratie «comme slogan» pour des objectifs autres, faciles à deviner. Le quatrième point relève de la cohésion entre les choix et les positions affichées par les organes politiques et les fondements de leur gouvernance interne. Ce volet est largement développé par Mohamed Sassi pour mettre en exergue la contradiction entre le discours public des partis politiques et ce qu’il en est de la réalité au sein des rouages et des circuits internes. 
Au terme de ces conditions posées, pour suggérer le cadre où pourrait se mouvoir l'action politique découlant d’une définition moralisatrice de la gauche, en mesure de cohabiter avec la gauche khawaridjite de l’islam politique, puisque, elle aussi, exhibant des valeurs morales qu’elle met au tiroir une fois au pouvoir (exemple l’Egypte de Morsi, la Tunisie de Ghannouchi ), M. Sassi s'attaque à d’autres repères du référent démocratique. Ainsi en est-il du sens de la démocratie lui-même, en tant qu’un vécu militant; les signes de bonne foi qui doivent régir le débat et les rapports avec ses invités de l'islam politique, en passant par l'édification d’un front commun de combat, chargé d’opérer la transition démocratique et non (s’il vous plaît) la révolution idéologique et la prise de pouvoir…
Un front en mesure d’élaborer et de finaliser une Constitution commune où les islamo-laïcs peuvent à leur aise jouir délibérément de leur différence… Enfin, tout un discours qui puise dans le registre démocratique ambiant pour construire "ce système officialisé de débat" entre les démocrates et les islamistes : libertés individuelles, Monarchie parlementaire, laïcité modérée, identité religieuse…  Que dire de plus, après ce tour d’horizon, à M. Sassi ? Cette question posée, nous n’hésiterons pas à dire que ce discours ,à travers cette intervention, nous paraît relever d’un anachronisme dangereusement trompeur. Anachronisme dans le sens de son inadéquation avec la réalité et la vérité de l’islam politique comme il se présente à l’heure actuelle dans le monde arabe. La conception du débat avec cet islam-là, voulu par Sassi, ne nous dit pas ni ne précise les nuances nécessaires à la validation d’un tel débat. Et ce discours est dangereux parce qu’il ne dit rien sur les filiations politiques internationales de cet islamisme. Au Maroc, une certaine «naïveté» de la gauche a toujours traité l’islam politique comme un produit local. Ce qui est une bavure politique impardonnable. Il y en a même des intellectuels qui renforcent cette tendance ayant toujours su déguiser ses ramifications idéologiques et militaires planétaires.
L’exigence de clarté nous oblige maintenant à dire que l’encadrement des envois des jihadistes au Proche-Orient est une préparation militaire à long terme des jeunes qui n’hésiteront pas à prendre les armes contre les forces de sécurité de leur pays quand cela leur sera demandé par les émirs de sang. La chose, on l’a vue partout où cette formation militaire parallèle des jeunes préparés au jihad a eu lieu: Tunisie, Libye, Egypte…  
M.  Sassi nous dira que ce volet ne concerne pas son approche. Nous lui donnerons raison à condition qu’il consente à sortir un peu du cadre imprudent de sa thèse de délibération politique avec l’islamisme pour examiner les implications de proximité de son discours. Par exemple, nous dire s’il peut répondre à la question de l’identité politique et organisationnelle des initiateurs des envois de volontaires jihadistes au Proche-Orient. Sur ce point précis, du rapport de l’islamisme modéré et du terrorisme international, nous ne pensons pas que les inquiétudes du secrétaire général de l’Istiqlal, M. Chabat, exprimées au Parlement, soient totalement dénuées de sens. Au contraire, l’actualité géopolitique dans le monde arabe lui donne entièrement raison.  Et ce discours paraphrastique qui puise dans le registre du débat public l’essentiel de ses modes de pensée, s’écartant rarement de la question des droits de l’Homme, ne montre pas de compétence particulière. Par exemple, une compétence capable de voir les menaces réelles qui guettent les acquis démocratiques et l’édifice de l’Etat lui-même. Il continue de ressasser les sempiternelles équations classiques des discussions entre étudiants à la fac sur «l’islam et la laïcité» sans pouvoir deviner les risques que comporte le renforcement d’une pensée fasciste, sérieusement déstabilisatrice déguisée malicieusement sous l’étiquette de courant démocrate. Le discours de Mohamed Sassi est une bouée de sauvetage pour cette idéologie agressive et violente actuellement en panne dans le monde arabe. Pire, vouée à une exclusion sans retour, une exclusion décisive sans espoir d’ambitionner une reprise activiste sur la scène politique.
L’auteur, à cet égard, ne mesure pas, à long terme, la force de nuisance de ce discours, voire sa capacité de destruction. Visiblement, il n’en a ni les moyens ni les instruments. Mais la chose envisagée en termes d’actualité brûlante nous paraît impardonnable. Il ne s’agit pas là, à travers cette approche critique, de chercher à gommer les islamistes de l’espace public, ni de les inviter à des révisons idéologiques hypocrites qu’ils ont toujours oubliées une fois proches du pouvoir. Il s’agit désormais de présenter fidèlement aux Marocains le sens d’une pensée politique ambiguë au service d’une autorité occulte qui ne réside pas au Maroc et qui s’intéresse à leur destin. Les islamistes, pour leur part, ont toujours nié cette allégeance à l’extérieur. Ils ont toujours fait du dédoublement et des jeux de rôle dissimulateurs leur fonds de commerce. Mais l’on est sûr que lorsque les Marocains, une fois au courant de l’identité de cet islam aux contours terrifiants; cet islam s’écartant de la vocation de la doctrine malékite, ils décideront en connaissance de cause, de son avenir politique. M. Sassi, discutant du débat entre islamistes et laïcs, ne veut pas voir que les éléments qu’il promeut à l’intégration du champ politique portent, en considération de ce que nous avons vu au Maghreb et au Proche-Orient, des modes de déstabilisation tyranniques en mesure d’imploser notre cohésion sociale voire l’édifice même de l’Etat. Le projet du califat, qui est le vœu cher des islamistes, et tel qu’il est conçu dans sa forme géopolitique expansionniste est en contradiction avec la Constitution marocaine et, de surcroît, incompatible avec la vision moderne de l’Etat. 
Ceci sans soulever les complications belliqueuses que ce califat est susceptible d’engendrer relativement au droit international. Travailler sous des prétextes divers, en invoquant notamment le registre démocratique, pour l’ancrage d’une tradition civile et citoyenne dans l’intérêt du pays est toujours le bienvenu. Mais les enjeux de politique internationale à l’heure actuelle sont d’une telle complexité qu’il faut s’arrêter un moment pour méditer avec plus de profondeur et de clairvoyance la nature d’un discours devenu pour le moment la source d’une hécatombe apocalyptique qui couvre l’ensemble des pays arabes. Ce qui veut tout simplement dire qu’au lieu de travailler à renforcer cet islam politique, il faut au moins le comprendre.  
L’histoire de l’islam politique au Maroc date des années 60. Les amis des assassins de Omar Benjelloun jouissent désormais de pans de pouvoir qui les rendent vraisemblablement invulnérables à un certain type de questionnement. D’autres sont dans la salle d’attente du passage à la gouvernance publique usant du même discours démocratique à des fins que l’on sait.  Soutenus en cela par des plateformes de presse, des pare-chocs de médiatisation qui les innocentent de compromissions suspectes en émettant des ondes de parasitage et de désinformation pour complexifier la tâche de les saisir dans leur réelle identité. Dans le même ordre d’idées, la convergence des deux modes de pensée, démocrate et islamiste, pour le mise en forme d‘échanges intellectuels porteurs, nous paraît stérile, voire contre nature, autant les modes de positionnement envers les problèmes de notre époque, les référents idéologiques, les objectifs politiques... demeurent antithétiques. 
Pire, le projet du califat n’a jamais révélé entièrement ses visées, ses véritables décideurs, son bras armé, ses soldats, les circuits opaques de son financement... Il a toujours dissimulé ses intentions de déstabilisation,  l’envie implacable de tout renverser. Nous dirons que l’’adhésion de Mohamed Sassi aux thèses islamistes de débat public ne porte pas uniquement sur leur droit à l’expression politique dans la perspective de coordination et d’alliance stratégique, mais sur l’usage des mêmes référents idéologiques. Ainsi, en est-il d’une traversée du jargon Makassidi de Raissouni qui fissure bizarrement la parole de Sassi comme si celui-ci était tombé sous le charme d’une pensée radicale et qu’il ruse maintenant à vouloir l’introduire dans l’espace public.  Mais le hiatus le plus surprenant dans la pensée de Mohamed Sassi se produit le jeudi 5 août. Le promoteur du débat islmo-laïc nous gave d’un nouveau article, cette fois, dans le journal “Al Massae”; article aux antipodes de ce qu’il défendait dans son intervention publiée le 4 et 5 août à “Akhbar Al Youm”. C’est un fait spectaculaire qui risque de passer inaperçu dans la chaleur torride de l’été et où l’on voit notre auteur opérer un revirement lamentable remettant en cause et sans préalable l’idéologie politique des islamistes. Son billet s’intitule: «Les côtés obscurs». Comprendre: les territoires ambigus dans la pensée de l’islam politique. Ah, bon ! Les alliés virtuels de Sassi se métamorphosent, par un coup de baguette dû à je ne sais quels remords, en fantômes suscitant inquiétude et méfiance auprès de la réception publique. En lui-même, cet acte scandaleux d’écriture constitue un dédoublement douloureux. Car comment nous inviter à instituer un débat public avec des acteurs que l’auteur sait être «ambigus et obscurs?». Pourquoi cette distanciation surprise et cette étonnante pirouette? Que s’est-il passé entre le 16 avril, date réelle de la communication politique de Sassi relative à «La potion réussie» du débat islamisto-laïc», et le 7 août; date de la remise en question de la crédibilité de l’islamisme politique; et donc son inaptitude à être un partenaire politique digne de foi? Autre question légitime: pourquoi avoir consenti à sa publication lundi et mardi 4 et 5 août? Mystère. Résultat final : deux discours, deux positions contradictoires de Mohamed Sassi à l’égard de cet acteur encombrant et tragique se référant à un islam politique qui a chamboulé l’ensemble de la scène et de l’intelligence arabes. Ce double discours est révélateur d’un malaise intellectuel, signe d’un mode de pensée islamiste qui complaît dans la défense de la chose et de son contraire, en attendant Da3ech...  
 

Par Kinini Abdellatif
Lundi 1 Septembre 2014

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