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Mariages coutumiers ou viol ”légal” ?




L'estafilade d'Anfgou

Mariages coutumiers ou viol ”légal” ?
La campagne nationale de sensibilisation sur l'article 16 du Code de la famille dont la durée a été prorogée en vue de régulariser les mariages non encore déclarés officiellement,
poursuit sa tournée.
Après Taroudant et Kalaat Sraghna, les participants à cette campagne viennent de faire escale à Errachidia où Tayeb Cherkaoui, ministre de la Justice, a affirmé que celle-ci est sur la bonne voie et que l'Etat est déterminé à endiguer le phénomène de mariages non authentifiés avant février 2014, date d'échéance de la prorogation de l'article 16.
Le ministre a rappelé que le nombre de
jugements prononcés en la matière est en évolution constante. Ils sont passés de 6.918 en 2004 à 18.751 en 2007, avant d'atteindre 32.3390 jugements en 2008 et 30.439 dossiers en 2010.
Pourtant, la sensibilisation concernant l'article 16 ne date pas d'aujourd'hui.
La Fondation Ytto pour l'hébergement et la réhabilitation des femmes victimes de violence, en coordination avec d'autres associations de la société civile, a sillonné la région depuis 2003 pour sensibiliser les habitants de ces régions enclavées à l'application des dispositions du nouveau Code
de la famille, notamment celles relatives à la régularisation des mariages coutumiers. Retour sur son
passage à Anfgou, un des points noirs où cette Fondation a pu constater un grand nombre de mariages contractés sans la présence d'un adoul. Reportage.

Ce matin, ça bouge dans le no man’s land appelé Anfgou. Une bourgade de 2.000 habitants qui a défrayé la chronique pendant l'hiver de 2006, avec la mort de 26 enfants de froid.
Un mouvement intense anime la grande place du village où deux grandes tentes dressées par les autorités locales ont été prises d'assaut par une foule qui cherchait à comprendre ce qui se passait.
Aujourd'hui démarre la campagne de sensibilisation aux nouvelles dispositions du Code de la famille, initiée par la Fondation Ytto en partenariat avec d'autres ONG. Elle vise à sensibiliser les habitants et particulièrement les jeunes du village sur les effets néfastes des mariages contractés sans adouls et l'obligation de ne marier les filles qu'à partir de 18 ans ainsi que les enjeux de leur scolarisation.

Mariages et divorces à tout bout de champ
En effet, à Anfgou, les mariages non authentifiés font la loi et la majorité des unions se font et se défont selon la tradition. Il suffit de la présence du tuteur de la future mariée, de deux témoins et de la récitation de la Fatiha pour contracter un mariage.
Pas besoin d'adoul ni de dot. Une petite fête et quelques cadeaux suffisent à faire plaisir à la famille de la mariée. Une formule souple et non contraignante largement répandue chez les futurs mariés, notamment les jeunes de moins 30 ans.
Mais le mariage à Anfgou a une autre particularité : il peut durer un jour, une semaine, un mois et parfois toute une vie.
Ici, on change les épouses comme on change d'habits. Un individu peut contracter trois à quatre mariages dans la vie, voire plus comme c'est le cas de ce quinquagénaire qui avait épousé 12 femmes. « Tant que je me sens en bonne santé, pourquoi pas deux épouses ou quatre en plus ? », ironise-t-il.
La virginité de la femme n'est pas une condition sine qua non et une femme divorcée peut se marier à plusieurs reprises. Seules, celles qui ont été répudiées avec des enfants posent problème.
Les filles sont sollicitées et désirées dès leur jeune âge. Elles sont repérées et réservées, parfois dès l'âge de quatre ans et c'est à l'homme de décider plus tard de la conserver ou de la quitter. Mais, une fois réservée, elle reste chez ses parents et le mariage ne peut être consommé que lorsque la fille montre certains signes « de maturité physique ».
Pourtant, cette limite ne semble pas être souvent respectée et plusieurs cas de violences sexuelles ont été constatés et entourés d'un silence complice de la tribu.
Dans cette bourgade, une fille doit se marier tôt, voire très tôt et à n'importe quel prix. Celle qui dépasse les 14 ans, sans se marier, devient un fardeau pour sa famille et un objet de moquerie de toute la tribu.

Mariage des mineures
Zineb fait partie des heureuses élues. Avec son foulard autour de la tête et une tenue ample, elle fait plus que son âge. Pourtant, elle n'a que 12 ans.
Elle s'est fiancée à son cousin à l'âge de cinq ans et elle a convolé en justes noces à 11 ans. Depuis, elle vit chez ses beaux-parents.
Zineb n'a pourtant pas l'air d'être heureuse. Même à son âge, elle pense que ce mariage a été contracté très tôt et sans son consentement. La jeune mariée a d'autres projets : elle veut poursuivre ses études et avoir son bac. Elle rêve de devenir institutrice. Un désir que son mari, un jeune de 18 ans, ne semble pas partager.
Pour lui, toute femme n'a pas d'avenir en dehors de sa maison et loin de son mari. Elle est faite pour lui obéir et veiller sur lui.
Son union avec Zineb s'était faite elle aussi en famille, sans dot et sans être déclarée. L'authentification de son acte de mariage ne semble pas le préoccuper. Comme une majorité de gens du village, il pense que faire rédiger un acte par un adoul est un vrai casse-tête.
Les villageois redoutent l'arrogance des adouls et des juges, les tonnes de paperasse demandées pour constituer un dossier de mariage, les lenteurs des procédures administratives et les multiples rendez-vous reportés sans fin. « Un de mes amis a été contraint de prendre 15 rendez-vous pour simplement répudier sa femme. Pour s'en sortir, il a fini par trouver un arrangement avec elle en lui accordant 7.500 DH contre une promesse de divorce», se rappelle Ahmed.
Il y a également le problème lié aux cartes d'identité nationale et le carnet d'état civil, notamment pour les filles âgées entre 16 et 17 ans et qui ont besoin de ces documents pour prétendre à un acte de mariage en bonne et due forme. « Notre premier problème c'est d'abord celui des CIN. Si vous n'avez pas votre CIN ou celle de votre fille, les adouls refusent de rédiger l'acte du mariage », a tenu à préciser Moh.
Et ce n'est pas tout, les habitants d'Anfgou pensent également aux coûts exorbitants qu'exige le voyage vers Midelt, la ville la plus proche, pour authentifier un acte de mariage.
« Pour se déplacer vers Midelt, il faut prévoir 100 DH par personne et si on compte les deux conjoints, leurs parents et deux témoins. Cela fait 1.200 DH sans oublier les 600 DH de frais de rédaction de l'acte de mariage. Et si par malchance, le juge est absent, vous devez compter également les allers-retours ou l'hébergement sur place dans un hôtel. Faites le calcul et vous vous rendrez compte de la somme colossale demandée à des gens qui n'ont même pas de quoi manger», a précisé Hocine, 40 ans, qui suit avec mécontentement les activités de ces femmes activistes qui sillonnent les quatre coins du village. Il est persuadé que cette campagne va engendrer plus de problèmes que d'en résoudre.
Il s'interroge sur l'identité de ces citadines venues de nulle part pour encourager les femmes à faire authentifier leurs actes pour garantir leurs droits et les préserver en cas de divorce. Il croit qu'elles perturbent les équilibres sociaux et le quotidien des gens qui vivent en harmonie avec leurs coutumes depuis des siècles.

Ne touche pas à mon territoire
Hocine n'est pas le seul à manifester sa colère. L'ensemble des hommes de la tribu ne semblent pas apprécier cette ingérence dans leurs affaires personnelles. Ils pensent que leur pouvoir patriarcal est en jeu et leur domination menacée. Les résistances n'ont pas tardé à se manifester.
Hassou, 60 ans, chef de Jmaàn, est le prototype idéal du patriarche, hors des temps, qui lutte avec acharnement pour faire perdurer le statu quo. Il ne semble pas apprécier le déparquement de ces citadines et n'arrive pas à digérer leur intrusion dans les affaires de la tribu.
Depuis les premières heures du lancement de cette campagne, Hassou n'a pas cessé de multiplier les manœuvres et les stratagèmes pour mettre des bâtons dans les roues de la caravane. Il a tenu tête aux organisatrices et a refusé de donner son feu vert pour que l'ensemble des villageois participent à la réussite de ce projet.
Sous cette tente aménagée pour recevoir les dossiers des mariages non déclarés, le débat est animé et intense entre les membres de la Fondation Ytto et les gens de village. On ne parle pas le même langage. La communication fait défaut. Si Saida, membre de la Fondation, parle droits et devoirs, Hassou évoque coutumes et traditions. Parfois ça dérape et parfois ça bloque. Pourtant Saida est imperturbable. Elle est claire dans ses idées et exigences. Elle refuse les demi-solutions.
Face à elle, Hmad, vice-président de la commune d'Anfgou, est assis en qualité d'officier d'état civil. Il a également l'air dérangé, voire agacé. Car Saida a plusieurs fois remis sa parole en cause et à plusieurs fois, elle lui a coupé la parole.
Hmad sent que son autorité et son rang dans la tribu sont menacés. Mais il ne savait pas quoi faire et Saida ne cessait de le taquiner. Son intransigeance et son inflexibilité ont fait d'elle l'ennemi numéro 1 des hommes de la tribu.
Saida multiplie les tentatives pour convaincre et persuader les villageois de l'utilité de la chose. Elle argumente, donne des exemples et suscite le débat. Elle n'a pas cessé de marteler que le mariage coutumier posait problème : «Il suffit d'observer le nombre de femmes célibataires abandonnées qui sont parfois contraintes de quitter leur village et leurs enfants considérés comme illégitimes, pour constater que l'acte de mariage constitue une garantie pour les droits de la femme et des enfants et une protection en cas de divorce ou de décès. Un mariage non authentifié signifie que la femme n'aura pas droit à sa pension alimentaire en cas de divorce, ni à l'héritage en cas de décès et que ses enfants ne seront pas considérés comme légitimes, de même qu'ils seront privés de leur droit à la scolarisation du fait qu'ils ne sont pas enregistrés sur les registres de l'état civil». Saida ne mâche pas ses mots. Elle déclare haut et fort et à qui veut l'entendre que le mariage non authentifié n'est que l'arbre qui cache la forêt, celle du mariage des mineures. « Comment peut-on accepter au nom de la tradition que des fillettes de 7-8 ans voire 4-5 ans se marient et aient leur premier enfant à l'âge de 12 ou 13 ans ? Il est temps de mettre fin à cette tragédie », a-t-elle conclu.
Cependant, Saida est persuadée qu'une seule campagne ne suffit pas à tout régler. Si les gens du village ont l'air convaincus, les vieilles habitudes ont la peau dure et le changement semble demander énormément de temps. A Anfgou, les concepts d'égalité des sexes, de droits des femmes, de Code de la famille sonnent mal. Ils ne font pas partie du lexique des gens de la région. Le débat sur les droits de la femme semble loin, très loin dans ce Maroc d'en bas. Les habitants d'ici ont d'autres chats à fouetter. L'exclusion, la pauvreté et l'analphabétisme ont fait des ravages. Peut-être faut-il donner du temps au temps pour que les plaies actuelles cicatrisent.

Hassan Bentaleb
Mercredi 6 Avril 2011

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