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Le “tourisme des bidonvilles” entre voyeurisme et aide au développement




Le “tourisme des bidonvilles” entre voyeurisme et aide au développement
“Je voulais voir le vrai Jakarta”, explique un touriste se faufilant entre des eaux putrides et des immondices, mettant un rat en fuite: en Indonésie, une ONG fait visiter les bidonvilles, reversant les profits aux habitants. De l’aide au développement, selon elle. Du voyeurisme, jugent d’autres.
A moins d’un mètre de la voie de chemin de fer, les cabanes s’alignent dans un chaos organisé, occupant le moindre espace entre le rail et une clôture de béton marquant le début de la ville “officielle”. Une bâche de plastique bleu, rempart ridicule contre les pluies tropicales, est tendue entre quelques bouts de planches de contreplaqué rafistolés, offrant un abri rudimentaire à un homme en short élimé, avachi sur un matelas à la couleur douteuse.
Quelques centaines de familles s’entassent ainsi dans le quartier de Tanah Abang, à quelques minutes des centres commerciaux au marbre rutilant où les Gucci et Louis Vuitton se disputent les nouveaux riches du miracle économique indonésien.
Dans une allée boueuse, une petite fille la tête recouverte de pustules jaunâtres a ramassé une bouteille de jus vide qu’elle lèche à la recherche d’un goût sucré. Non loin de là, une mère lave son bébé dans une bassine de plastique ébréchée posée de guingois entre deux rails, à même le ballast irrégulier.
Rohaizad Abu Bakar, 28 ans, touriste de Singapour, n’en croit pas ses yeux. “Je voulais voir le vrai Jakarta”, explique cet employé de banque. En vacances à Jakarta, le touriste a choisi de sortir des paysages de cartes postales pour rejoindre une visite organisée par “Jakarta Hidden Tours” (“Excursions dans le Jakarta caché”).
“Les touristes restent dans leur ghetto. Nous, on montre le vrai Jakarta”, explique Ronny Poluan, 59 ans, un documentariste indonésien qui a créé l’organisation à but non lucratif en 2008. Depuis, le “tourisme de la misère” s’est largement développé, des favelas du Brésil aux bidonvilles de Dharavi, à Bombay, popularisés par le film “Slumdog Millionaire”.
“Nous avons de plus en plus de touristes, pas seulement des routards, mais des hommes d’affaires aussi, des banquiers...”, explique Ronny, avant d’être interrompu par des cris fusant des taudis.
“Kereta!”, “Kereta!” (“Un train, un train”) lancent les mères apeurées à leurs enfants en culotte jouant à même les rails. Déboulant dans un vacarme assourdissant, un immense convoi ferroviaire frôle les taudis, dans un nuage de poussière et de détritus. Tout récemment, une petite fille est morte happée par le train, tandis qu’elle courait après son chat.
Les résidents des bidonvilles vivent avec moins de deux dollars par jour, comme la moitié des Indonésiens. C’est pour eux que les visites sont organisées, assure Ronny. Chaque touriste paie 500.000 roupies indonésiennes (42 euros): la moitié revient à l’association, l’autre sert à payer des consultations chez le médecin, permettre des projets de micro-finance ou construire une école.
“Je ne donne jamais de liquide directement. Je paie moi-même le docteur par exemple”, précise Ronny.
Mais cela ne rassure pas certaines ONG. “On ne doit pas exposer la pauvreté comme des singes dans un zoo”, estime Wardah Hafidz, de l’association “Urban Poor”, qui lutte pour la résorption des bidonvilles à Jakarta. “On en fait des mendiants et ils deviennent dépendants de l’aide”, déclare-t-elle à l’AFP.
Les habitants, eux, disent être ravis de pouvoir montrer leur quotidien aux étrangers. “J’aime bien que les étrangers cherchent à savoir comment on vit”, explique Djoko, père de famille dans la cinquantaine, assis devant une pile de verres et bouteilles de plastique qu’il débarrasse méticuleusement de toute étiquette pour les revendre au recyclage. Quant au voyeurisme, les touristes s’en défendent. Ou alors un “voyeurisme nécessaire”, estime Caroline Bourget. “Si je n’avais pas vu, je n’aurais rien fait”, explique la Française. Après une visite dans les bidonvilles, l’enseignante vivant à Jakarta a décidé d’aider bénévolement Ronny à réaliser son rêve: créer une école ambulante qui irait au-devant des enfants les plus défavorisés. L’expatriée évoque une “prise de conscience”. “On sait que la pauvreté existe. On la voit un petit peu quand on traverse la ville, mais on détourne les yeux”, avoue-t-elle, assaillie par des grappes d’enfants tendant la main en criant “susu, susu” (“du lait, du lait”). “Là, on est au cœur de la réalité”.

Libé
Mercredi 6 Juin 2012

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