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Le sursaut de l'Europe




Dans ma dernière chronique sur la crise grecque, j'ai souligné l'effet désastreux des tergiversations des Etats européens à apporter une solution concertée à un pays de la zone euro, menacé par l'insolvabilité. L'indécision des dirigeants européens a miné la confiance des marchés et la sanction a été immédiate: les Bourses ont connu un mini krach, l'euro a enregistré un repli important face à la devise américaine. L'effet domino tant redouté  hantait tous les esprits. Il ne pouvait en être autrement : quand la décision politique est lente, les marchés s'affolent. C'est une question de rythme : le rythme de la prise de décision  politique au sein de l'UE est généralement lent, mais les marchés fonctionnent à un rythme plus rapide.
Face à ce qui apparaissait comme une menace existentielle pour la politique monétaire européenne, la monnaie unique, et la zone euro, l'UE n'avait pas guère beaucoup de choix.
Soit elle traîne le pas, et dans ce cas, elle fait planer le doute quant à sa crédibilité et sa viabilité en tant que projet collectif, elle fait le jeu des spéculateurs dont le goût du lucre facile est insatiable, et elle envoie un signal négatif aux marchés ; soit, l'UE se ressaisit, accélère le rythme, serre les coudes, met une sourdine  à ses différends internes, et s'engage résolument à venir en aide aux Etats membres fiévreux, et par conséquent, sauve la zone euro d'une mort certaine, et dans ce cas, elle prend les spéculateurs de vitesse, rassure les marchés, endigue la chute de l'euro et, finalement, lève l'hypothèque qui pèse sur l'avenir même de l'Europe.
Fort heureusement, c'est cette deuxième voie qui a été empruntée. Le chemin est certes escarpé, mais,  dans la conjoncture actuelle, tout autre choix aurait eu des effets catastrophiques.
Les tractations diplomatiques du week-end du 8 au 9 mai  ont été couronnées de succès: les chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro, puis l'ensemble des ministres des Finances, semblent avoir pris la mesure de la gravité de la situation. En peu de temps, les ministres ont mis sur pied un plan d'aide financier d'un montant de 750 milliards d'euros pouvant être utilisés par les pays de la zone euro en difficulté, en échange d'un engagement  à procéder à un assainissement  budgétaire. Le plan comprend 60 milliards qui seraient octroyés par la Commission européenne. Tandis que la BCE, la Banque centrale européenne, sans doute contrainte et forcée, s'est engagée à acheter la dette publique des Etats en difficulté. Ces décisions sont inédites dans l'histoire de l'UE, puisque ni les traités européens, ni les objectifs assignés à la Banque centrale européenne, ne contiennent rien de ce qui a été décidé. Le Traité constitutionnel, en l'occurrence, ne parle pas de «solidarité budgétaire». A une crise systémique, la réponse a été, en quelque sorte, systématique, c'est-à-dire innovante, rapide, concertée, et solidaire.
Dans cette mobilisation générale, la France a joué un rôle d'impulsion. Quant à la chancelière allemande dont les yeux étaient surtout braqués sur une élection régionale décisive, elle a finalement préféré sauver  l'Europe avant de penser à sauver sa peau. C'est à cela d'ailleurs qu'on distingue le politicien du véritable chef d'Etat.
Ainsi, le week-end dernier, l'UE a démontré qu'elle n'est ni sénile, ni moribonde, mais qu'elle est capable de sursaut lorsqu'elle est tenaillée par l'adversité et confrontée à un risque existentiel. Le message a été capté: l'euro s'est raffermi, les Bourses ont été euphoriques …A la lecture des commentaires des experts les plus avisés, en début de cette semaine, on a le sentiment que l'Europe a frôlé le désastre et qu'elle l'a échappé belle.
Mais ne nous leurrons pas trop. Mettre sur pied, dans l'urgence, un mécanisme de stabilisation c'est bien, mais empêcher la reproduction de crises de cette ampleur c'est encore mieux. C'est sans doute pour cela que les ministres des Finances ont décidé de renforcer la surveillance économique et la coordination des politiques dans la zone euro…D'autres mesures ont été évoquées comme la surveillance des marchés et la création d'une agence européenne de notation.
Ainsi, au-delà de la Grèce, c'est l'Europe qui a été sauvée de justesse. Mais la crise grecque  a eu un double mérite : elle a servi de révélateur du risque lié au manque de gouvernance économique au sein de la zone euro, mais elle a servi aussi d'accélérateur d'actions collectives européennes en situation d'urgence.
Cette gouvernance de crise  ne doit cependant pas se  substituer  à une gouvernance  préventive. Désormais il faut s'attaquer au problème à la racine, ce qui signifie la création de mécanismes empêchant les dérives et les dérapages. Pourquoi attendre qu'on ait un couac de santé pour se convaincre de l'utilité d'un check-up préventif ?
A quelque chose malheur est bon : la crise grecque a secoué l'Europe de sa torpeur. Le jeu solitaire est suicidaire, voilà la conclusion à laquelle sont arrivés les chefs d'Etat et de gouvernements, y compris les plus récalcitrants. Quand les 16 pays de la zone euro sont  embarqués sur le même bateau, a commenté un journaliste belge, jeter le plus faible par-dessus bord le condamne  à mort mais n'assure pas davantage la survie des autres.
Ainsi la crise a été salvatrice puisqu'elle a permis à l'Europe de se surpasser. Il faut reconnaître qu'il y allait de sa crédibilité, voire même de son existence. Aussi puis-je comprendre le soulagement qu'éprouvent  les dirigeants européens.
Mais que pensent de tout cela, les premiers concernés, les citoyens européens ? Eh bien, c'est le sentiment d'abandon qui prévaut. Les citoyens sont persuadés qu'ils vont devoir payer les pots cassés et qu'une cure d'austérité leur sera imposée. Les couches les plus défavorisées craignent de voir leur situation fragilisée davantage. Le spectre du chômage hante tout un chacun. Il faut s'attendre  à des baisses des pensions, à un allongement de la durée de la carrière, à une réduction des salaires, à une augmentation des prélèvements. Tout cela va se répercuter sur le train de vie des citoyens.
Dans ces conditions, la reprise économique risque de marquer le pas et d'être rachitique et en tout cas incapable d'enrayer le chômage et  de faire baisser les niveaux échevelés de la dette publique. Car n'oublions jamais que c'est la croissance qui permet d'éponger la dette publique. Faire tourner la planche à billets est un palliatif, mais jamais une cure d'assainissement. Et compter sur la simple réduction des dépenses publiques pour alléger le poids de la dette, c'est prendre les vessies pour des lanternes.
Les Etats européens seront donc confrontés à des dilemmes impossibles. Comment s'extraire de la crise sans aggraver la situation sociale ? Comment réduire les dépenses publiques et assurer une croissance soutenable ? Comment  exiger des citoyens qu'ils serrent davantage les ceintures, alors qu'ils sont au bord de l'étouffement ? Peut-on résoudre le problème de la dette par davantage d'endettement ? Et surtout comment imposer une discipline budgétaire sans un gouvernement économique ?
C'est dire que la crise n'est peut-être pas derrière nous. A moins naturellement  de graver dans le marbre l'objectif de réduction des déficits et de l'inscrire, comme l'ont fait les Allemands, dans les constitutions nationales.
Les pays méditerranéens scrutent, avec  préoccupation, le ciel agité de l'Europe. Ils savent qu'un accès de fièvre en Europe peut enrhumer leurs économies. Après tout, l'UE est leur premier partenaire commercial. Sa bonne santé est aussi leur affaire. Il y va non seulement de la poursuite des échanges, mais aussi du développement des flux touristiques et du maintien de l'aide.
Au vu du ralentissement prévisible du rythme de croissance dans les années à venir, on peut s'attendre à plus de difficultés à convaincre l'UE d'accroître l'enveloppe de son aide extérieure aux pays méditerranéens et de mobiliser davantage de ressources pour contribuer aux financements des projets ambitieux de l'Union pour la Méditerranée.

Par Khadr Bichara
Mardi 8 Juin 2010

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