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Le modèle économique marocain n’est pas soutenable


Yasser Yeddir Tamsamani Si l’on veut une ociété plus juste et un appareil productif plus efficace, il faut faire face à l’économie de rente



Le Maroc doit-il revoir son modèle économique ? Si les recherches sur ce sujet sont très anciennes, les récentes analyses et réflexions sur sa nature même et ses performances relancent le débat sur son évolution. 
Ceci d’autant plus qu’en dépit des faibles taux de croissance qu’il a générés au cours des trente dernières années, les rapports officiels l’ont récemment qualifié de performant et satisfaisant.
Cette question a été récemment au centre d’un débat organisé dans le cadre du rendez-vous «Les jeudis cultuels du Club COC Tennis», en collaboration avec la revue «Réflexions économiques».
Economiste et chercheur affilié à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)-Sciences Po et au DIAL à l’Université Paris-Dauphine, Yasser Yeddir Tamsamani était l’invité de ce débat citoyen placé sous le thème « Le modèle économique marocain en question ». L’orateur qui a braqué plus d’une heure durant les projecteurs sur ce sujet d’actualité et dont la réflexion sur cette même problématique date de 5 ans, a d’entrée de jeu posé un diagnostic sans concession en se basant sur deux critères d’évaluation.
Le premier, à savoir celui de l’efficacité, permet d’apprécier la capacité du modèle actuel à créer de la richesse; alors que le deuxième, celui de la justice et de l’équité, renvoie à la redistribution de la richesse créée.
Mais avant d’entrer dans le vif du sujet,  Yasser Yeddir Tamsamani a rappelé que durant toute la période d’après la crise, c’est-à-dire de 2009 jusqu’à aujourd’hui, tous les rapports de l’administration (excepté le rapport de Bank Al Maghrib de 2016) ont jugé le modèle économique actuel comme étant «performant et satisfaisant ».
D’après lui, on en est arrivé même à parler d’un modèle résilient entre 2009 et 2013-14 du fait que le Royaume n’a pas subi de plein fouet l’impact de la crise et a continué à enregistrer un taux de croissance autour de 3 à 4%; alors qu’ils étaient négatifs en Europe et que le taux de chômage avait culminé à 25% en Espagne.
Une thèse que l’orateur s’est empressé de réfuter estimant que le terme résilient serait, dans ce contexte, abusif et inapproprié à la situation du modèle marocain. Et pour cause, le Maroc n’est pas un acteur remarquable de la scène internationale, il ne va pas bénéficier des bienfaits de la prospérité; comme il ne va pas subir le choc de cette sous-performance à l’échelle internationale, a-t-il expliqué. Pour Yasser Yeddir, le Maroc est commercialement ouvert au monde par ses importations, mais cette ouverture reste passive. Du coup, le revenu des  produits qu’il exporte, notamment agroalimentaires et agricoles, demeure très peu élastique.
Ainsi, il a soutenu que la baisse de revenus dans les pays du Nord ne pouvait affecter massivement les produits agroalimentaires et agricoles, excepté ceux qui sont industrialisés.
Revenant sur les critères d’évaluation du modèle actuel, l’intervenant a précisé qu’en cas d’adoption du critère d’efficacité, celui-ci sera-t-il à même de générer assez de croissance pour faire baisser le taux de chômage dans des proportions notables? C’est-à-dire rapporter du travail aux 1.100.000 chômeurs, 2.000.000 de personnes en sous-emplois ou qui travaillent sans être  rémunérées, les 6.500.000 personnes qui ne sont ni étudiants, ni retraités, qui ne travaillent pas et dont l’âge se situe entre 25 et 60 ans.
Etant donné que le modèle actuel induit une croissance de 4% en moyenne, l’orateur a estimé que celle-ci parait faible si l’on adopte comme objectif la réduction de la précarité et de la marginalité du travail.
En adoptant un autre critère pour l’efficacité, celui du rattrapage de l’économie du bien-être au Maroc par rapport aux pays avancés, il ressort des estimations qu’il faut 77 ans pour que le niveau de vie du Marocain moyen rattrape celui du citoyen moyen des pays de l’OCDE.
En conséquence et sur la base de ces deux critères d’efficacité, le chercheur a indiqué que l’on peut affirmer objectivement que « le modèle de développement économique marocain génère un régime de croissance faible et insuffisant pour répondre au défi de l’économie nationale ».
Selon ce dernier, on  arriverait à la même conclusion si l’on adoptait cette fois-ci le critère de l’équité. Lequel peut être rapporté d’une part à la question de la pauvreté et de la vulnérabilité, qui constituent un frein majeur au choix individuel, et de l’autre à la question de l’inégalité face à l’évolution. 
A ce propos, l’orateur a rappelé que 10 millions de personnes vivent dans la misère et que, entre vulnérabilité et pauvreté, le HCP fait état d’un chiffre oscillant autour de 8 à 9 millions de personnes: 3,9 millions de personnes pauvres et 4,2 millions de personnes vulnérables.
Si l’on prend compte des inscrits au RAMED dont le nombre a atteint les 10 millions de personnes jusqu’à fin 2016 et que l’on y ajoute les personnes à la marge du marché de travail, on arriverait à 1.200.000. Sans compter les chômeurs et les personnes délaissées dans la nature, soit 6 millions et demi d’âmes. Mais au-delà des chiffres, c’est la persistance des inégalités au Maroc qui, de 1984 jusqu’au recensement de 2014, n’ont pas changé. En dépit de toutes les initiatives et les politiques mises en place pour les réduire. 
L’orateur a fait observer que le Maroc a connu une concentration des richesses qui fait que « 33% de la richesse est accaparée par 10% des plus riches. En contre-partie, à peine 3% de la richesse est détenue par les 10% les plus pauvres ». Autrement  dit, les riches détiennent onze fois plus de richesses du pays.
Les raisons  de cette situation se trouveraient dans la nature de la répartition de la valeur ajoutée, a-t-il soutenu expliquant que la richesse créée l’est toujours au profit de ceux qui détiennent le capital à hauteur de 2/3, contre 1/3 pour les salariés, c’est-à-dire, ceux qui vivent de leur travail.
Deuxième explication, c’est le système fiscal qui serait à son entendement  horizontalement et verticalement inéquitable. Abordant la question du financement de l’investissement, notamment public, et des capacités du  Maroc à s’y lancer, Yasser Yeddir Tamsamani a affirmé que  le Maroc a les moyens d’investir davantage, mais il a plaidé pour « un investissement public utile ». 
Pour éviter le problème de l’endettement massif, il faut que le retour sur investissement soit supérieur aux frais financiers générés, ce qui évitera de tomber dans la situation d‘insoutenabilité budgétaire  et d’endettement public, a-t-il dit. Il faut investir là où l’effort d’entraînement est le plus élevé, choisir les secteurs et les branches d’activité les plus reliés en amant et en aval de leur processus de production avec d’autres secteurs existant au Maroc, de sorte que la valeur ajoutée ne sorte pas du pays.
Les investissements doivent se faire dans les secteurs où le Maroc a une certaine maturité dans la production en amont et en aval de la chaîne de valeurs. Aussi, ils doivent aller de pair avec le niveau de développement du pays.
Concluant sur le modèle économique souhaité pour le Maroc, il a défendu la méthodologie privilégiant l’ouverture vers le citoyen pour qu’il s’approprie et pense par lui-même le modèle nécessaire au pays et cela ne relève pas d’une commission d’experts, d’un bureau d’étude international mais d’une réflexion et d’un choix de société.
Si l’on veut une société plus juste et un appareil productif efficace, il faut faire face  à l’économie de rente qui est notoirement inefficace. 
Enfin, l’interlocuteur a prévenu que le modèle actuel présente quelques points négatifs et que s’il était maintenu en l’état, le Maroc pourrait avoir de sérieux problèmes. 


Alain Bouithy
Lundi 23 Octobre 2017

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