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Le film marocain dans un virage difficilement négociable

Faire des films est à la portée de tout le monde, mais il en va autrement quand il s’agit de faire du cinéma




Le film marocain va-t-il résister, vu ce qui se passe actuellement dans le monde entier ? Va-t-il être à jour et apporter du nouveau ? Va-t-il susciter de l'intérêt chez le spectateur en dehors du fait que le Maroc et le cinéaste marocain font, eux aussi, soi-disant des films ?
Le cinéaste marocain, incapable de devenir indépendant face au peu d'argent injecté par l'Etat, filme sans avoir pratiquement une vraie cible, filme en ciblant tout et rien ou tout simplement filme rien que pour filmer, parce qu'il est obligé ou poussé à le faire par un système plus ou moins rodé et qui favorise cette habitude, une sorte de réflexe répétitif et récurrent sans but précis, permettant au cinéaste marocain de survivre dignement et de progresser dans le bon sens. Je parle notamment du manque de la bonne commercialisation des films et leur non exportation.
Un cercle vicieux dans lequel le cinéaste marocain se perd et devient tel un tireur qui passe son temps à s'entraîner aux tirs dans des clubs spécialisés sans vraiment sortir dans un vrai terrain de chasse. Les tirs à blanc pullulent et des films non aboutis aussi, et cela sans que la boucle ne soit vraiment bouclée. Et le cinéma dans tout cela? Entre faire des films et faire du cinéma il y a tout un monde. De nos jours, tout le monde peut se permettre de faire des films, surtout avec cette technologie moderne devenue facile et accessible, allant de la disponibilité des moyens de production à ceux de la diffusion.
Faire des films est à la portée de tout le monde, mais pas faire du cinéma. Le cinéma, Monsieur-tout-le-Monde ne peut pas le faire, car ceci est un langage expressif très particulier. Il a sa technique propre, ses codes particuliers, ses symboles et son esthétique. Le cinéma est un art d'une dimension universelle et éternelle. C’est aussi un langage avant d’être une industrie ou du showbiz, et c'est cela qui le sauvera et le rendra immortel. Le cinéma ne mourra jamais tant qu’il est un langage expressif. Des films oui, ils risqueront de mourir s’ils sont superficiels, sans maîtrise, ni vision, ni expression qui les soutiendront. On peut faire du bon cinéma même avec son téléphone portable, mais il pourrait nous êtres inaccessible même si on est doté de moyens techniques et financiers les plus sophistiqués. Faire des films s’enseigne partout, faire du cinéma ne s’enseigne nulle part. On l'a ou on ne l'a pas. "Oh combien de cinéastes sont morts avant l'invention du cinéma!", disait une fois si bien Jean-Claude Carrière. Il fut un temps où faire un film au Maroc était en lui-même un événement, peu importe la qualité et la valeur dudit film. Ce n'est plus le cas actuellement.
Le nombre de films produits ces dernières années oblige forcément le cinéaste marocain à se remettre en question et à passer à un autre stade, celui de produire de la qualité, de la valeur, du sens et susciter de l'intérêt chez l'autre, le récepteur. C'est cela le virage difficile dont j'ai parlé et que vit actuellement le film marocain. Le cinéaste marocain se trouve face à un dilemme : continuer à faire des films qui ne parlent à personne, par réflexe professionnel ou bien faire du cinéma, du bon cinéma qui parle à tout le monde et qui permettra à ses films de rayonner et de bien voyager. En est-il capable? Le deuxième choix, je pense, est la seule et unique solution.
Ce virage de la vie ou de la mort ne pourrait être négocié que cinématographiquement, le reste, vous le savez mieux que moi, lui permettra de briller un certain temps pour redevenir plus terne après. C'est le sort tragique que vit malheureusement le cinéaste marocain après chaque sortie de son film. Vu la conjoncture socioculturelle actuelle et qui est plus handicapante qu'encourageante, le cinéaste marocain, après chaque nouvelle expérience, en sort souvent avec des plumes en moins plutôt qu'avec des galons en plus. Il se recroqueville un certain temps, et rebelote.
Dans cette perspective quasi tragique, seules les grandes œuvres, profondes, sincères et biens ciblées dans leur traitement et leur approche résisteront au jugement impitoyable du temps et seront sauvées de l'éphémère, mais celles-ci sont rares, très rares et sont incapables de sauver notre cinéma déjà agonisant. Les dix/quinze films qui sortiront fin 2017 et début 2018 vont être déterminants dans leur négociation de ce virage  difficile. Ils vont annoncer la couleur des années à venir aussi.  Nous les attendons avec impatience pour les regarder, les analyser et les discuter. Vont-ils apporter du nouveau? Personne ne le sait encore. En attendant, nous leur souhaitons bonne chance, bon accueil et bonne réception.

Par Mohamed Mouftakir Réalisateur
Jeudi 14 Septembre 2017

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