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L’autocensure, ce mal qui ronge les jeunes

Une « ligne rouge » à ne pas dépasser ?




L’autocensure, ce mal qui ronge les jeunes
L’autocensure est fortement présente dans la société marocaine. Etre sous une menace potentielle, ne nécessite pas de réprimer un interdit qui s’impose  spontanément. Tel est le quotidien des  jeunes étudiants, qui connaissent déjà, aux balbutiements de leur carrière, une neutralité coupable, qui s’érige en frein à la créativité artistique.
Lors du Festival international du cinéma d’animation de Meknès (FICAM), Delphine Maury, productrice et directrice d’écriture pour le cinéma d’animation, ainsi que Jean Regnaud, scénariste de dessins animés, ont animé pendant cinq jours un atelier autour de l’élaboration du scénario avec des étudiants d’écoles d’art. 
Lors de cet atelier, la salle de classe se transforme en véritable laboratoire d’idées. Les étudiants sont très concentrés et chacun présente ses projets et sa production. L’inspiration est puisée dans les conversations, et les ébauches prennent forme. Les étudiants bouillonnants et spontanés souhaitent souvent traiter des sujets considérés comme «tabous» dans la société marocaine. Les questions religieuses, les rapports hommes-femmes ou encore la sexualité s’imposent comme sujets de prédilection. Mais une fois ces sujets énoncés, une rétractation notoire apparait dès qu’il est question d’écrire et de concrétiser.
Les idées dévient et les sujets considérés comme prohibés et interdits s’estompent au profit d’autres, plus communs et surtout, plus «halal». Cette impulsivité est contrastée par ce repli, cette autocensure directe et immédiate. Selon Delphine Maury, il y a «une réelle schizophrénie chez les jeunes. Ils veulent dénoncer ou montrer des choses qui les révoltent, mais inconsciemment ils s’autocensurent».
Faire face à cette jeunesse perdue, qui souhaiterait discuter de sujets «qui fâchent» mais qui ne sait comment aborder cela, est dramatique. L’étudiant subit une pression sociale qui l’empêche de donner libre cours à son imagination et ainsi, finit par s’autodiscipliner. Omar, en première année de l’Ecole supérieure des arts visuels de Meknès, se confie le dernier jour de l’atelier organisé par Delphine Maury et Jean Regnaud : «Au début, je suis venu avec des idées en tête, mais j’avais peur de les exprimer devant les camarades et surtout, vis-à-vis des autres».
Forte autocensure sur des sujets politiques, privés, religieux ou même sociaux pour ces jeunes qui cherchent pourtant à véhiculer des messages. Est-ce par pudeur, crainte de représailles ou même par défaitisme ? L’étudiant n’est en rien à blâmer, car le respect des règles de bon goût et de la sensibilité du public sont des limites intériorisées et normalisées. Le pire est que personne n’est responsable : il s’agit d’un héritage qui se perpétue, d’un véritable drame soutenu par l’engrenage de notre société. Une maladie marocaine qui puise ses racines dans le plus solide des liens sociaux : la tradition. Ainsi, la censure est anticipée en s’imposant ses propres limites : cette fameuse «ligne rouge» à ne pas dépasser. Un processus suffisamment ancré dans les esprits et les comportements pour que les étudiants s’imposent des limites sur des sujets brûlants.
Un étudiant en première année de cinéma nous a expliqué que les thèmes récurrents étaient «les problèmes de société, le manque de liberté et l’incompréhension… bref, tout ce qui dérange». S’autocensurer pour éviter la censure, mais pas seulement?
En cause, l’école et l’éducation, qui pose des limites à ne pas dépasser ni transgresser. Subjectivement, aucune pression n’est faite, mais s’opère mentalement et intimement. Pour le réalisateur Nour-Eddine Lakhmari, l’entité sociale en cause serait la famille : «L’autocensure est le pire ennemi de la création. Aujourd’hui, la famille est à la base de toutes nos autocensures», nous a-t-il précisé.
Après cinq jours d’atelier, les étudiants étaient plus motivés que jamais, et ont confié ériger Delphine et Jean en modèle. Un étudiant nous a expliqué avoir retrouvé sa motivation : «L’atelier m’a aidé à me projeter. C’était très motivant de rencontrer de jeunes cinéphiles, et d’avoir confiance en soi. Dans ma formation, je n’ai aucun exemple, je ne savais pas si mon enseignement était bon ou pas. Je ne sais même pas si je suis fait pour le cinéma… » Un atelier qui a permis aux jeunes de concrétiser leurs idées, et de passer outre les préconçus et les préjugés. Une belle expérience et un véritable bouillon d’idées.

Danaé Pol
Vendredi 11 Avril 2014

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