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Kais Marzouk El Ouariachi : L’avenir de la politique marocaine est tributaire de l’implication des jeunes et des femmes




Observateur assidu des changements qui surviennent dans nos structures sociétales profondes, K-M El Ouariachi est un sociologue qui vient de 
quitter l’amphi de l’université, mais affine davantage son regard pertinent sur notre quotidien à la fois complexe et compliqué. Sur les questions des jeunes, des femmes, de la natalité … mais aussi sur ce qui se passe au Rif, d’autant plus qu’il 
est natif de cette région qui vit au rythme d’une 
contestation sans précédent. Libé l’a rencontré pour parler de tout cela …


Libé : Quelle lecture peut-on faire sur les changements sociologiques majeurs depuis le nouveau 
millénaire ? 
K-M-El Ouariachi : Le nouveau millénaire reste marqué, sans doute, par une expansion sans précédent du phénomène de la globalisation. Qu’on le veuille ou non, et indépendamment de toute idéologie ou résistance, le Maroc fait partie de ce monde globalisé où les frontières sont diffuses et où le marché domine toute les structures, sociales, politiques et culturelles. Le Maroc n’est qu’une partie d’un grand ensemble où prédominent le capital et la technologie. Grâce (ou à cause, difficile de trancher) à l’hégémonie du capital et de la technologie, le Maroc est entré dans une phase irréversible: l’ère de la révolution.
En effet, trois révolutions se dessinent devant nous, à savoir les révolutions démographique, communication et culturelle.
Au bout d’une seule génération, le taux de fécondité est passé au Maroc de 5,52 enfants par femme en 1982 à 2,21 enfants par femme en 2014 (cf. HCP), tout près de celui de la France (2,01). Cette diminution du taux de fécondité traduit des réalités cachées d’une extrême importance dont le changement survenu au niveau du comportement sexuel (et donc re-questionnement de l’ordre moral), le vieillissement de la population et l’apparition de nouveaux conflits inter-générationnels, entre autres.
La révolution de la communication, fruit de l’introduction massive des produits des NTIC, touche actuellement toutes les couches de la population : hommes et femmes, jeunes et adultes, instruits et non instruits, citadins et villageois, pauvres et riches. C’est l’ère de la connexion totale. Nul n’échappe à ce petit monstre portable qui porte la métaphore de «smartphone». Cette révolution commence à avoir des conséquences énormes, depuis l’éveil de la libido jusqu’à la remise en question des valeurs dominantes et même du pouvoir politique !
Quant à la révolution culturelle, même si celle-ci ne paraît qu’un point dans l’agenda de certains intellectuels engagés, elle se dessine lentement mais sûrement, non pas parce qu’une élite d’intellectuels en est derrière, tel le cas des révolutions du XIXème et XXème siècles, mais parce que la révolution démographique et la révolution de la communication y jouent un rôle de concaténation. Les NTIC, largement répandues et démocratisées, tout en échappant objectivement aux démons des censeurs classiques, sont en train de bouleverser les rapports, les valeurs, les mœurs, les libertés et les énergies de citoyens et citoyennes considérés jusqu’alors comme des énergies passives. L’émergence de nouvelles formes de contestation et de mouvements sociaux dans le Rif, très vite captées et appropriées partout au Maroc, n’est, à mon avis, que le prélude à cette révolution culturelle.
Qu’en est-il du rôle des jeunes et des femmes dans la société marocaine de demain ? 
Les jeunes et les femmes (en y ajoutant les jeunes femmes, car elles ont une double condition), tout en les reléguant à l’arrière-plan de la vie publique, émergent avec force sur la scène aujourd’hui. Cette couche de la population, tout en traduisant dans la réalité la théorie des grands nombres (car elle représente  60% de la population, soit environ 21 millions), est source d’une énergie inépuisable prête à être libérée dans un sens ou un autre. La libération des énergies de jeunes peut être à l’origine de l’édification d’une nouvelle société plus ouverte, plus libre et plus équitable si la société se montre apte à les écouter et les intégrer. Par contre, si la société et son corollaire l’Etat restent fétichisés et ankylosés, si le système politique persiste dans son confinement  les jeunes, hommes et femmes, se transformeront en énergie dévastatrice dont les conséquences seront douloureuses à moyen et long termes.
A cet égard, nous avons dans l’actuel mouvement social du Rif (région largement considérée comme la plus conservatrice du Maroc) le plus bel exemple pour construire des scénarios possibles. En effet, les marches, manifestations et sit-in de contestation interminables, initiés depuis maintenant huit mois, ont détruit radicalement les clichés des intellectuels et des acteurs politiques : les hommes et les femmes se côtoient sans complexe dans des rassemblements de dizaines de milliers pour exiger leurs droits à une vie de justice et de dignité. L’encadrement de la mouvance n’a jamais été aussi jeune et aussi féminisé que dans le mouvement social du Rif. Le mouvement social d’Assamer (Sud-est marocain), essentiellement dans la commune d’Imider, n’est que l’autre version du mouvement du Rif.
Malheureusement, très peu d’analystes (y compris les « analystes » les plus gâtés de l’Etat), se sont intéressés aux résultats des dernières élections : un taux de participation brut de 43% et net de 25% n’est, à mon avis, qu’un signe d’alarme traduisant un mécontentement profond des jeunes et des femmes essentiellement. Pourtant, l’avenir de la politique au Maroc dépend de ces deux énergies, celles des jeunes et  des femmes.
Quelle évaluation faites-vous des rapports entre le pouvoir central et les régions du pays ? 
Le pouvoir central reste hautement centralisé, à mon avis. Peu de choses ont changé. Le transfert des compétences vers les régions reste très faible par rapport à l’esprit de la Constitution, ce qui entrave la mise en place d’une vraie politique régionale, essentiellement en matière  d’éducation, de  santé et de développement économique et social.
Outre le problème du transfert des compétences du centre  vers la région, la nature de la régionalisation-même, telle que conçue et appliquée au Maroc, génère un autre niveau de centralisation du pouvoir : celui de l’apparition du centre et de la périphérie au niveau de la région. En effet, nous assistons à une reproduction des équilibres et des disparités au niveau de la région-même : les efforts de développement sont centrés sur la capitale de la région au détriment du reste de l’espace régional.
Certains observateurs constatent une régression par rapport aux promesses du 9 mars 2011, qu’en pensez-vous ? 
Comme nous le savons bien, la vie du mouvement du 20 Février a été très courte. Ce mouvement a été vite court-circuité par une certaine intelligence de l’Etat. Les circonstances de l’époque ont poussé le pouvoir à désamorcer le plus vite possible le mouvement en prenant l’initiative. Tout le monde avait salué le courage d’avoir pris des mesures immédiates pour éviter le pire. 
Mais les promesses, exprimées dans le discours du 9 mars 2011 et rapportées dans la Constitution, n’ont eu, malheureusement, pas de suivi sérieux. L’opinion publique marocaine, y compris celle de certains partis politiques, ne cesse de revendiquer l’opérationnalisation ou la mise en œuvre de la Constitution, ce qui donne l’impression que celle-ci était destinée à désamorcer un mécontentement social beaucoup plus qu’à ériger un Etat   de droit. Le sort de la Constitution résidait déjà dans la nature de la formation de la Commission de révision de ladite Constitution et la formation du gouvernement post-référendaire.
L’ère de la nouvelle Constitution reste marquée par un déficit démocratique au niveau de l’application de l’esprit de la Loi fondamentale. Le plus grand déficit est celui relatif aux espaces des libertés démocratiques et à l’autonomie du champ politique face au pouvoir des cartels économiques. La séparation du politique et de l’économique, ainsi que la reconsidération du système partisan (condition de l’émergence de gouvernements forts et responsables), constituent le grand défi pour une accélération de la transition vers la démocratie.
Y a-t-il, selon vous, une réelle volonté officielle de changement de cette relation vers une décentralisation voire une régionalisation élargie? 
Tant le champ politique reste marqué par un pouvoir hybride (on parle de l’hégémonie d’un Etat « profond » face à un gouvernement réduit à un instrument administratif), l’autonomisation des régions est loin d’être au rendez-vous. Le monopole de l’économie par les castes au pouvoir ne permet que de faibles marges pour l’épanouissement des régions.
Quels sont, selon vous, les grands projets sociétaux que connaît la société marocaine ? 
Ce serait une sorte de nihilisme si j’ose dire que nous n’avons pas encore de projets de société. Plusieurs projets se disputent l’avenir du Maroc, mais le plus en vue reste le projet islamiste, les autres essaient difficilement de se forger leur propre chemin, essentiellement le projet socialiste et le projet ethnico-amazigh.

Le projet islamiste n’est, à mon avis, que l’expression radicale d’un retour en force de ce que j’appelle l’inconscient religieux, nourri, dans une grande mesure, par une appropriation officielle du champ religieux et de sa prédominance au niveau de l’action étatique. Le projet dit islamiste, de par son essence même, est la négation de la démocratie comme modèle universel de consensus et de gestion de l’ordre public. Hormis son discours populiste relativement réussi, le projet islamiste ne se différencie guère de l’esprit du capitalisme néo-libéral, d’où sa tendance à défendre les intérêts capitalistes au détriment des aspirations des couches moyennes et celles plus défavorisées.
Le projet socialiste, traditionnellement revendiqué par un certain nombre de partis de gauche ou dits de gauche a, de toute évidence, moins d’impact dans la société (ils sont tellement nombreux malgré leur proximité idéologique !), il perd de plus en plus de poids dans la société. 
Quant au projet ethnico-amazigh, issu des revendications historiques d’une large frange de citoyens appartenant (ou qui se sentent appartenir) à l’aire culturelle de l’amazighité, n’est pour le moment qu’un amalgame de discours revendicatifs apparemment très hétérogènes, où se mêlent des approches de type socialiste, des approches à caractère raciste et des approches de type libéral et néolibéral. Le seul dénominateur commun reste, à mon avis, celui de la revendication d’une identité plus ou moins moderniste et plus ou moins laïque.
Si le projet islamiste, politiquement soutenu par des forces étrangères essentiellement néolibérales, a donné preuve d’un divorce mortel entre son discours populiste et ses pratiques antipopulaires, les deux autres projets, socialiste et ethnico-amazigh ne peuvent se consolider et avancer comme alternative que dans le cadre d’un rapprochement stratégique visant un projet commun de lutte démocratique et de changement politique au profit des classes moyennes et des couches les plus défavorisées.
A quoi attribuez-vous les grands chevauchements du mouvement 20 Février et du Hirak du Rif ? 
Le nouveau mouvement social apparu dans le Rif et appelé « Hirak du Rif » est un mouvement apparemment sans lien  direct avec le mouvement  du 20 Février et ce à plusieurs niveaux :
- Le hirak du Rif puise son discours dans des revendications historiques d’ordre régional, où la lutte paraît être ouverte entre une région historiquement méconnue et marginalisée et un Etat qui a encore du mal à mettre fin aux blessures du passé, alors que celui du 20 Février le fait dans une perspective de revendication d’une meilleure gouvernance et de transparence des institutions de l’Etat ;
- Le hirak du Rif, même s’il traduit dans son essence un grand malaise ressenti par les jeunes, a vite été approprié par toutes les couches des populations du Rif : hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, paysans et citadins, instruits et non instruits… alors que le mouvement du 20 Février s’inspirait essentiellement des revendications des jeunes élites citadines, soutenues par certaines forces de gauche.
- Même si le hirak du Rif a repris certains mots d’ordre du 20 Février tels ceux de liberté, de dignité et de justice sociale,   les slogans catalyseurs de ce mouvement sont ceux qui mettent en question la nature du fonctionnement de l’Etat-Makhzen, alors que le mouvement du 20 Février limitait ses revendications à la lutte contre la corruption.
Cependant, de nombreux militants ayant été acteurs dans le mouvement du 20 Février sont réapparus dans beaucoup de manifestations de solidarité avec le hirak du Rif dans des dizaines de villes marocaines et ont essayé de donner un nouveau souffle au mouvement en s’appropriant certaines revendications du hirak du Rif.
Pourquoi le plus grand bouleversement social a-t-il eu lieu précisément au Rif et pas dans d’autres régions, peut-être plus pauvres ? 
Même si les sciences sociales ont tendance à expliquer plutôt qu’à prévenir, les événements actuels ne pourraient jaillir que du Rif. J’ai essayé autrefois d’expliquer une certaine tendance revendicatrice de cette région par un concept que j’emprunte au philosophe français Alain Badiou : le site événementiel. En effet, le Rif est un vrai site événementiel. 
Son histoire de l’après-indépendance reste marquée par trois grands événements : le soulèvement de 1958/59, les protestations de 1984 et l’actuel hirak. Si nous analysons ces trois grands événements, nous trouverons nombre de points  communs : une crise chronique des jeunes, des politiques largement en dessous des attentes des citoyens et des pratiques administratives touchant en profondeur la dignité humaine. S’ajoute une culture ancestrale d’esprit citoyen et d’autonomie personnelle. Le Rifain a toujours su supporter des misères et des crises, mais il n’a jamais été prêt à supporter l’atteinte à sa pudeur et à sa dignité.
Comment évaluez-vous la réaction de l’Etat par rapport à ce mouvement protestataire qui dure depuis  huit mois ? 
La réaction de l’Etat ? Quel Etat ? Je trouve beaucoup de difficulté à en parler tant que nous parlons encore d’un Etat et d’un Etat profond d’une part, et d’un gouvernement issu d’élections libres et un autre dit de l’ombre, d’autre part.
Ce que je peux dire à ce propos, c’est qu’il n’y a pas eu de gestion savante de la crise. Dans toute société, il est tout à fait normal qu’une crise puisse s’interposer entre la société et l’Etat; ce qui n’est pas normal, par contre, c’est de laisser la crise perdurer au point de payer très cher son dénouement. 
Le dénouement tragique de la crise, qui  aurait dû être un simple malentendu dans d’autres conditions, et qui a débouché sur plus de 130 détenus et des pratiques d’intimidation et d’atteinte à l’inviolabilité de la personne qu’on a cru révolues, traduit en effet combien notre Etat et notre état d’âme sont tellement étroits à l’heure d’écouter les revendications des citoyens et d’en chercher les solutions les plus satisfaisantes.
Si l’Etat marocain et son gouvernement ont négligé huit mois durant les cris assourdissants, mais pacifiques et merveilleusement organisés, c’est parce que la voie d’une solution juste et durable n’est pas dans l’intérêt de ceux qui détiennent le pouvoir : le hirak du Rif ouvre une nouvelle étape de lutte entre une minorité qui cherche à faire perdurer sa mainmise sur les ressources du pays, et la majorité de citoyens et citoyennes qui commencent à revendiquer le droit à un partage équitable des richesses. L’Etat semble prendre conscience de cette nouvelle donne
 

Entretien réalisé par Mustapha Elouizi
Lundi 3 Juillet 2017

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