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Festival du documentaire arabo-africain de Zagora

Un thème d’actualité pour un festival pas comme les autres




Sans paillettes ni fanfare, mais grâce à un sérieux et à une qualité de contenu qui forcent l’admiration, un petit festival vient de s’affirmer comme une pièce importante sinon nécessaire dans l’édifice des manifestations cinématographiques de notre pays. Le Festival de Zagora n’est certes pas un nouveau venu dans le paysage  des festivals de cinéma, mais cette cinquième édition,  qui s’est déroulée du 17 au 20 novembre 2016,  est la première du genre,  puisque, après quatre éditions «internationales», elle a inauguré le nouveau créneau du «documentaire  arabo-africain». Et de toute évidence, circonscrire  un thème pour mieux le maîtriser et le servir est  un choix gagnant,  au vu du travail accompli et du succès rencontré.
En se consacrant à la diffusion et la promotion du film documentaire, genre peu diffusé et peu soutenu, malgré son extrême utilité et  dans cette aire géographique organiquement liée qu’est le monde arabo-africain,  le Festival de Zagora  est, en effet,  venu répondre à un réel besoin et combler une lacune qui ne peut plus durer, au moment où le Maroc se mobilise tous azimuts et par tous les moyens pour affirmer son appartenance séculaire au continent africain,  
L’édition a été   exceptionnelle, car elle a fait  faire un  bond qualitatif remarquable à la manifestation.  D’abord par une programmation riche et équilibrée, à la mesure des attentes des Zagouris,  des  ambitions des organisateurs, mais aussi  des moyens modestes dont ils ont disposé.
La sélection de films en compétition, le volet le plus important de la manifestation,  a permis de voir des œuvres neuves,  intéressantes et d’excellente facture dont la majorité de ces films ont été sélectionnés de par le monde et qui ont reçu de nombreux  prix. Le  jury était composé de Mme Osvalde Lewat, grande cinéaste camerounaise dont les films et,  notamment «Une affaire de nègres »,   ont  eu un retentissement international  et plus d’une dizaine de prix,  de Mohamed Salman Al Kindi, du Sultanat d’Oman, réalisateur de documentaires, fondateur,  animateur et membre de plusieurs institutions, de nombre de manifestations dans son pays, et des Marocains Touda Bouanani, artiste plasticienne et documentariste, fille du grand artiste  Ahmed Bouanani et Hicham Bahfid, réalisateur et enseignant de cinéma.
Une des caractéristiques de la sélection, est que la plupart de ces films sont des premières œuvres de jeunes talents que festival contribue à faire connaître. Une autre est que sur les dix films programmés, sept sont réalisés  par des femmes. Le jury a déclaré avoir eu des difficultés à départager les films en lice, tant la qualité et l’innovation étaient au rendez-vous.
Ainsi de «Samir dans la poussière»  de l’Algérien Mohamed Ouzine, lauréat du grand prix du Festival, qui vient d’être  projeté dans une vingtaine de festivals et qui a été distingué  par nombre d’entre eux. Le film met en scène les aspirations et les angoisses d'un jeune contrebandier algérien qui transporte à dos de mules du carburant, de son village jusqu'à la frontière marocaine. A travers la vie de Samir, c’est le destin incertain de toute une jeunesse qui est évoqué en filigrane.  Le jury de Zagora a couronné le film «pour l’exceptionnelle beauté de ses images, pour la force de son récit, pour ses choix esthétiques et narratifs qui nous ont bouleversés».  
Les autres films ont été au diapason C’est aussi vrai pour  d’autres films comme «L’arbre sans fruit» de la Nigérienne Aïcha Macky qui traite de la stérilité et ses conséquences sur la vie des jeunes Africaines,  qui a reçu le   prix de la meilleure réalisation «parce la réalisatrice  lève le voile sur un sujet difficile,  voire même tabou, parce qu’elle utilise avec adresse le cinéma comme art mais aussi comme arme pour aider à  dépasser les préjugés».
Le prix spécial du jury est allé au bouleversant «Dans l’obscurité», l’obscurité de onze aveugles de la ville de Taroudant filmés par  Rachida El Garani, Marocaine de Belgique, qui revient tout auréolée du prix du public au Festival de Los Angeles. Le prix lui a été décerné «parce qu’elle nous force à ouvrir les yeux sur une réalité qui nous échappe et même nous effraie, parce qu’avec patience et empathie elle nous fait partager le sort d’une famille qui affronte toute seule son destin avec courage».
Une mention spéciale a été accordée à «Tout est  écrit» de la Tunisienne Sonia Ben Slama,  qui dénonce la condition faite aux femmes au nom de la  tradition, par un «traitement intelligent et subtil».
D’autres films,  récemment récompensés dans d’autres festivals,  ont été aussi appréciés, comme «Les tisseuses de rêve»  de la Marocaine Ithri  Iroudane, qui met en scène, dans de belles images,  des femmes du Moyen Atlas, dans une entreprise d’autonomisation et d’auto-  prise en charge par le biais de la création d’une coopérative de tissage. L’occasion, pour la réalisatrice de mettre en valeur le patrimoine amazigh et marocain.   C’est aussi le cas pour le film «Ma famille entre deux terres» de l’Algérienne Nadjat Harek sur le déchirement d’une famille d’immigrés ou de celui, poignant,   pour  «L’or du Faso» du Burkinabé Dragos Ouedraogo, une virulente dénonciation de la dilapidation des ressources naturelles et de destruction de l’environnement naturel des régions minières par les multinationales et aussi pour  «Raja fille du Mellah»,  de Abdelilah El Jaouhari, qui se penche sur la déchéance et l’abandon injuste d’une actrice qui a eu du succès et qui ne peut même pas avoir accès au Festival de Marrakech où elle a eu pourtant le prix d’interprétation féminine.
Une table ronde sur le  rôle du cinéma et particulièrement du film documentaire dans la prise de conscience environnementale a permis aux jeunes, venus nombreux assister à deux  conférences, l’une de l’Omanais Mohamed Salman Al Kindi, et l’autre de l’éminent anthropologue, réalisateur et professeur de cinéma Burkinabé Dragos Ouedraogo, qui ont livré de véritables leçons de cinéma. Les jeunes ont aussi manifesté un engouement remarquable pour les ateliers de formation organisés à leur intention par le festival.
Un moment fort de la manifestation a été la soirée -nostalgie,  émouvante et pleine d’enseignements- organisée en hommage  à l’une des figures les plus emblématiques de la culture marocaine,  feu Ahmed Bouanani, en présence de sa fille Touda qui a présenté son film «Fragments de mémoire», qui rapproche du poète, de l’écrivain et du cinéaste polyvalent que fut le grand disparu.
Et pourtant, l’organisation de cette rencontre n’allait pas de soi et sans difficultés, notamment sur le plan matériel, puisque les premières tranches des subventions des partenaires censées contribuer à la préparation ont fait défaut, aussi bien celle du CCM que celles des conseils d’élus de la ville et de la région et que  ce n’est que grâce à l’abnégation et à la pugnacité des organisateurs que le défi a été relevé et le pari gagné.
S’il est une grande leçon à retenir de cette édition du Festival du documentaire arabo-africain de Zagora, c’est qu’il faut soutenir très fort les manifestations qui apportent une plus-value  à la culture  et à sa diffusion dans les régions, surtout les plus éloignées et les plus enclavées. Le public de ces contrées et particulièrement le plus jeune a absolument besoin de ces fenêtres ouvertes sur le cinéma de valeur, que sont  ces festivals, petits par leur taille mais souvent grands par leurs contenus et leur valeur éducative,  et qui sont de véritables lieux vivants du cinéma et de rencontres avec les gens du cinéma et de la culture par le cinéma en attendant de trouver une solution à la disparition déplorable.

Par Ahmed Fertat
Mardi 6 Décembre 2016

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