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Ces mondes qui nous troublent

«En finir avec Eddy Bellegueule» un roman d’Edouard Louis paru aux éditions du Seuil




Il y a des romans qu’il faut lire trop tôt ou trop tard. Lorsque le livre d’Edouard Louis a été publié, nous n’avons pas eu forcément envie de nous y plonger. La couverture médiatique dont il a fait l’objet nous a donné l’impression de connaître déjà ce qu’il y avait dedans : un transfuge de classe, une description de la misère sociale des classes populaires et une évocation douloureuse de l’homosexualité. Nous avions déjà lu les textes de Didier Eribon (Retour à Reims), Rachid O. (L’enfant ébloui), de Abdellah Taïa (L’Armée du salut ; Mélancolie arabe) ou de Hicham Tahir (Jaabouq) évoquant à leur façon des parcours nous semblant, sans doute à tort, analogues. Et puis en avril 2015, lors d’un passage éclair à Paris pour siéger dans le jury de thèse de Ludovic Mohamed Zahed à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, j’ai acheté le roman d’Edouard Louis. Je me souviens très bien du moment. J’étais avec mon épouse. Nous avions passé la fin de l’après-midi à faire les bouquinistes sur les quais et à retomber amoureux l’un de l’autre. Ça a son charme.  Le soir même, à la librairie Violetta, j’ai eu de surcroît le plaisir de me faire dédicacer En finir avec Eddy Bellegueule par l’auteur, qui était là pour présenter et discuter le dernier essai de Didier Eribon Théorie de la littérature.
Ce soir-là, j’ai pu discuter une dizaine de minutes avec Edouard Louis. C’est quelqu’un de très sympa. J’ai appris qu’il avait suivi les cours de Pascale Laborier (ma directrice de thèse) à l’Université d’Amiens. Pour éviter de proférer des bêtises au sujet de la polémique autour d’un article de Gérard Mauger sur Edouard Louis, paru dans la revue Savoir Agir, je n’ai rien dit sur cette histoire et sur les débats suscités, hormis tout le soutien que je peux apporter à Frédéric Lebaron, qui m’a invité à proposer un texte sur les transidentités dans la littérature marocaine au sein de cette même revue et qui a également siégé dans le jury de Ludovic Mohamed Zahed. J’ai également dit toute la liberté des chercheurs à pouvoir déconstruire intellectuellement les productions scientifiques de leurs pairs, quelle que soit la place occupée dans l’échelle de grandeur du monde universitaire (doctorant ou directeur CNRS, chercheur du public ou du privé). Le mot « intelligentsia gay » pose effectivement problème mais l’appellation « homophobe » reste à utiliser avec prudence, tant le rapport des gens à l’égard des homosexualités reste complexe.
C’est d’ailleurs cela qui nous a séduits dans le roman d’Edouard Louis, lu cet été 2015 à Rabat. L’ambivalence des gens à l’égard des modes de vie qui leur sont étrangers. Le père d’Eddy exprime un discours et une attitude homophobes à l’égard de son fils, tant les structures sociales qu’il a incorporées l’amènent à reproduire – et cela de manière non déterministe (Edouard Louis a très bien saisi Bourdieu à ce niveau, notamment ses propos dans Les médiations pascaliennes) – des attitudes hétéronormatives. Au fur et à mesure que son fils grandit en adoptant un côté efféminé, un malaise s’installe : « A mesure que je grandissais, je sentais les regards de plus en plus  pesants de mon père sur moi, la terreur qui montait en lui, son impuissance devant le monstre qu’il avait créé, et qui chaque jour, confirmait un peu plus son anomalie ». Un soir, alors qu’Eddy rentre à la maison après ses cours de théâtre, le père et deux de ses amis saouls au pastis se moquent d’un homme efféminé à la télévision et font l’analogie avec lui. Le gamin intériorise cette violence symbolique par corps et la gardera ancrée en lui, au même titre que les violences physiques homophobes que lui font subir deux ados au collège en l’obligeant à lécher les mollards verts qu’ils crachent sur son blouson en le traitant de « pédé ».
Le roman montre la violence de mondes sociaux où l’hétérosexualité est la norme dominante imposée socialement et à laquelle il faut se conformer, à l’image du père prétendant s’inscrire dans ce que Raewyn Connell appelle les « masculinités hégémoniques » Mais c’est aussi un homme qui aime ses enfants, à sa façon. Lorsqu’Eddie a besoin d’être emmené en voiture pour prendre le train et passer une audition à Amiens afin d’être admis au lycée Michelis, le père finit par l’accompagner à la gare, en pestant. Toutefois, sur le quai, il lui donne un billet de vingt euros et l’invite à être comme les autres enfants ne manquant de rien (pp. 206-207).
Cette fragilité et cette ambivalence des sentiments nous ont fait tomber sous le charme du roman. Il n’y a pas de racisme de classe dans le livre d’Edouard Louis. Ce dernier n’a peut-être pas tort de dire que ceux qui l’ont accusé de pratiquer un racisme de classe sont aussi ceux qui projettent leur propre racisme de classe sur son roman. Par contre, il y a une violence exprimée à l’état pur, sans chercher à idéaliser les personnages autour d’une ontologie humaniste. Lorsque le père sent qu’il va mourir, il donne son alliance à son fils. Ce dernier a tellement intériorisé la honte d’être ce qu’il est, l’envie de fuir son milieu et le sentiment d’être stigmatisé comme déviant, que son cœur est fermé à cet élan de tendresse, à cette fragilité exprimée de la part d’un homme censé incarner la dureté et s’affirmant socialement comme tel. La déclaration d’amour du père à son fils est jugée par ce dernier comme étant « répugnante » et « incestueuse » (p. 58). C’est sans doute l’un des passages les plus troublants du livre.
Le rapport à la mère est analogue. Celle-ci est également partagée entre « le désarroi, la honte, l’agacement » et les sentiments affectifs à l’égard de son fils. Lorsqu’il progresse à l’école et est admis au lycée, l’expression de sa tendresse est réelle. Mais là encore, il y a les réactions de rejet d’Eddy balançant à la poubelle la veste ridicule offerte par sa mère, qui verse des larmes amères lorsqu’il tente de lui mentir en disant qu’il l’a perdue. Les situations anodines de l’existence exprimant cette incommunicable intensité de la vie évoquée par Virginia Woolf dans Les vagues sont omniprésentes dans le roman d’Edouard Louis, via notamment cette dimension sociologique.
Ce n’est pas ce que l’on s’attend à trouver dans En finir avec Eddy Bellegueule, c’est-à-dire une description sociologique des classes populaires de Picardie (qu’il ne s’agit pas d’analyser dans ce roman à partir de la grille d’interprétation « misérabilisme/populisme » proposée par Grignon et Passeron, mettant le sociologue en surplomb de l’auteur et biaisant l’objectivation en amenant presque le chercheur à corriger l’auteur), qui en fait l’intérêt mais plutôt ces moments d’émotion décrits pudiquement mais intensément, ces troubles vécus par un adolescent qui essaie de bricoler son identité en rupture avec un monde dont il est pourtant partie prenante, ces errances et ces souffrances proprement littéraires que l’on a entre les lignes. Les masculinités hégémoniques sont des modèles aliénants, auxquels peu de gens arrivent à se conformer (y compris chez les hétéros).
Eddy le comprend. A un moment, il essaie de sortir avec des filles alors qu’il est attiré par des hommes. Il arrive même à avoir une érection avec une de ses petites amies : « Je n’avais jamais bandé pour une fille. J’y voyais l’aboutissement de mon projet : mon corps avait plié devant ma volonté. On ne cesse de jouer des rôles mais il y a bien une vérité des masques. La vérité du mien était cette volonté d’exister autrement ». Eddy prend conscience de son attirance pour les autres hommes en flirtant avec des filles juste pour avoir l’air d’être « normal », d’être « hétéro ». Cependant ses orgasmes, ce sera avec des corps masculins qu’il les aura, y compris en se masturbant tout seul.  Lorsqu’il va retrouver les garçons dans le hangar pour se livrer à des jeux homo-érotiques, il s’imagine – à l’image de « Assim », un des personnages de Jaabouq de Hicham Tahir – devenir une femme : « Je rêvais de voir mon corps changer, de constater un jour par surprise la disparition de mon sexe. Je l’imaginais se faner dans la nuit pour laisser place à un sexe de fille au matin. Plus une étoile filante sans que je ne fasse le vœu de ne plus être un garçon. Plus une page de mon journal dans lequel je ne faisais référence à ma volonté secrète de devenir fille – et la peur, toujours présente elle aussi, que ma mère découvre ce journal ». Là encore, il ne s’agit pas de corriger l’auteur en lui reprochant de verser dans les clichés de l’homosexualité féminisée ou bien en confondant le personnage du roman et l’auteur qui l’a écrit. Même si ce passage fait très discrètement référence à un journal intime, il ne faut pas oublier que En finir avec Eddy Bellegueule est un roman. Nous ne l’avons pas lu comme une autobiographie descriptive mais en le considérant comme un texte de fiction (une « fiction » peut-être réelle mais une « fiction » quand même). Ce n’est pas un journal intime publié en l’état. S’il y a une dimension autobiographique, il s’agit peut-être uniquement d’une façon de jouer avec le lecteur, comme dans les textes de Catherine Millet, d’Abdellah Taïa ou de Maryssa Rachel. Dire que l’on parle de sa vie dans un roman est peut-être l’arme la plus redoutable dont puisse se saisir un écrivain. Dire que l’on va parler de la réalité, n’est-ce pas la meilleure façon de raconter une histoire imaginaire?
En expérimentant nous-mêmes les pratiques littéraires suite à un travail sociologique effectué sur les écrivains, et en publiant un roman dont nous avons fait la promotion dans le champ littéraire marocain, nous ne pouvons plus être heurtés en tant que sociologues par ces phrases  figurant dans En finir avec Eddy Bellegueule : «Il me semblerait que je sois né ainsi, personne n’a jamais compris l’origine, la genèse, d’où venait cette force inconnue qui s’était emparée de moi à la naissance, qui me faisait prisonnier de mon propre corps ». C’est un personnage de roman qui exprime cette innéité et peut-être faut-il chercher davantage à la comprendre qu’à la juger. Il ne s’agit pas de passer ce genre de phrase au crible de l’anthropocentrisme sociologique soucieux d’imposer sa compréhension du monde social au détriment de celles de ses enquêtés mais plutôt de la prendre comme un des traits de caractère du personnage inventé (ou construit) par l’auteur, en la rattachant à une posture compréhensive du sociologue à l’égard du travail littéraire. On peut aussi faire la sociologie de la littérature en tant qu’écrivain, comme Loïc Wacquant a fait la sociologie de la boxe en devenant lui-même pugiliste, et pas uniquement en tant que sociologue, afin de saisir les phrases d’un roman comme des pratiques tant sociales que littéraires, mises en œuvre par des gens qui se définissent avant tout comme des écrivains. Parfois, on comprend mieux les choses en désacralisant sa position de chercheur et en essayant de saisir les phénomènes sociaux par leur intériorité, en étant dans une posture d’écoute empathique des gens.

* Enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat, auteur de Le périple des hommes
amoureux (Casa Express, 2015).

Par Jean Zaganiaris *
Mardi 25 Août 2015

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