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Stratégies ambitieuses, résultats incertains

Le défi du développement marocain consiste à passer d’une économie d’investissement à une économie de productivité et d’innovation

Mardi 17 Mars 2026

Au Maroc, les stratégies de développement ne manquent pas. Industrialisation, État social, transition énergétique ou souveraineté hydrique : les orientations sont clairement formulées et largement documentées. Pourtant, malgré un niveau d’investissement public parmi les plus élevés des économies émergentes, les résultats économiques et sociaux restent en deçà des attentes. Ce décalage pose une question centrale : le problème du développement marocain réside-t-il dans le choix et la priorisation des stratégies elles-mêmes ou dans la capacité des politiques publiques à produire des transformations concrètes ? A l’approche des échéances de 2026, cette interrogation dépasse le cadre économique pour devenir un enjeu politique majeur.
 
Quand la stratégie se heurte à la réalité
 
Dans le débat public marocain, une idée revient régulièrement : le pays disposerait aujourd’hui d’une vision stratégique claire, mais rencontrerait des difficultés persistantes dans sa mise en œuvre.

Les échanges organisés récemment à Tanger-Assilah par le secrétariat provincial de l’Union socialiste des forces populaires, en présence d’Ali Ghanbouri, membre du Bureau politique et président du Centre de prospective économique et sociale, se sont focalisées sur des interrogations de cet ordre.
Au fil des interventions, une question simple mais décisive s’est imposée : pourquoi un pays qui investit et planifie autant peine-t-il encore à produire une croissance suffisamment forte et inclusive?
Le Maroc s’est inscrit dans un horizon de transformation économique de douze ans, avec l’ambition de doubler le produit intérieur brut et de porter la contribution de l’industrie de 14% aujourd’hui à près de 30% à terme 
Le Maroc s’est inscrit dans un horizon de transformation économique de douze ans, avec l’ambition de doubler le produit intérieur brut et de porter la contribution de l’industrie de 14% aujourd’hui à près de 30% à terme.
Ces orientations sont largement partagées. Elles s’inscrivent dans une ambition plus large : celle de construire un État social capable de réduire les inégalités et de garantir davantage de cohésion sociale.
Mais une stratégie ne produit des effets que si elle s’accompagne d’une gouvernance publique capable de la transformer en politiques efficaces.
C’est précisément sur ce point que les interrogations se multiplient aujourd’hui.
 
Le paradoxe marocain : Investir massivement, croître péniblement
 
Le Maroc consacre chaque année plus de 30% de son PIB à l’investissement, un niveau particulièrement élevé à l’échelle internationale.
Dans de nombreux pays émergents, un tel effort d’investissement se traduit généralement par une croissance économique soutenue. Au Maroc, pourtant, la croissance reste relativement modérée, oscillant entre 3% et 4%.

Ce décalage met en lumière un paradoxe économique : un effort d’investissement considérable mais des résultats limités en termes de productivité et d’emploi.
Chaque année, l’économie nationale doit créer environ 300.000 emplois pour absorber l’arrivée de nouveaux actifs sur le marché du travail. Dans le même temps, le taux de chômage atteint environ 13%, et dépasse 35% chez les jeunes en milieu urbain.
Le taux d’activité lui-même reste relativement faible : 42% seulement de la population en âge de travailler participe au marché du travail.
Ces indicateurs montrent que la question du développement marocain ne se réduit plus à celle de l’investissement, mais à celle de l’efficacité économique de cet investissement.
 
Un modèle de croissance encore inachevé
 
Depuis deux décennies, la stratégie économique marocaine s’est largement appuyée sur les grands projets d’infrastructures : ports, autoroutes, zones industrielles ou plateformes logistiques.
Ces investissements ont indéniablement modernisé le pays et renforcé son attractivité économique.
Mais leur impact sur la transformation du tissu productif reste inégal. Les infrastructures, toutes importantes qu'elles sont, peinent à créer un tissu économique dynamique. La preuve, c'est que les entreprises nationales, notamment les PME, continuent de faire face à des obstacles structurels.
Selon certaines estimations, 85.200 entreprises rencontrent aujourd’hui des difficultés dans le tissu économique national.
Le défi du développement marocain consiste donc désormais à passer d’une économie d’investissement à une économie de productivité et d’innovation.
Chaque année, l’économie nationale doit créer environ 300.000 emplois pour absorber l’arrivée de nouveaux actifs sur le marché du travail. Dans le même temps, le taux de chômage atteint environ 13%, et dépasse 35% chez les jeunes en milieu urbain 
Le miroir européen : Espagne et Portugal
 
L’expérience d’autres pays méditerranéens peut aider à mieux appréhender ce genre de difficultés.
En effet, l’Espagne et le Portugal, confrontés dans les années 80 et 90 à des défis économiques comparables, ont engagé des transformations profondes de leur tissu productif, en investissant dans l’innovation, la formation et l’intégration des PME dans les chaînes de valeur européennes.
Ces pays ont ainsi réussi à atteindre, dans certaines phases de leur rattrapage économique, des taux de croissance supérieurs à 4%, tout en améliorant leur productivité.
Le Maroc, malgré des progrès réels dans plusieurs secteurs industriels, reste confronté à un défi quasi structurel : transformer les investissements en gains durables de compétitivité.
 
Fractures territoriales et tensions sociales
 
Les limites des politiques publiques apparaissent également dans les déséquilibres territoriaux.
Si certaines régions ont bénéficié d’investissements structurants, d’autres territoires continuent de souffrir d’un déficit d’opportunités économiques.
Dans plusieurs zones rurales, la combinaison de la sécheresse et du manque d’activités économiques a entraîné la perte d’environ 140.000 emplois agricoles par an durant certaines périodes.

La crise hydrique accentue ces tensions. Le secteur agricole consomme près de 85% des ressources hydriques disponibles, sans pour autant prémunir le pays contre sa dépendance vis-à-vis de l'étranger pour s'approvisionner en produits de première nécessité. Pire, ces 85% de ressources hydriques sont orientées vers l'agriculture, alors que le pays a connu sept années consécutives de sécheresse.
Ces déséquilibres rappellent que la question du développement économique est indissociable de celle de la justice territoriale.
 
Gouvernance économique : le véritable défi
 
Au-delà des investissements et des stratégies, la question centrale semble être celle de la gouvernance économique.
La multiplication des programmes et des plans sectoriels ne garantit pas leur cohérence ni leur efficacité.
La difficulté à coordonner les politiques publiques, la lenteur administrative et la faiblesse de l’évaluation des politiques économiques limitent souvent l’impact des stratégies adoptées.
Autrement dit, le défi du développement marocain n’est plus seulement celui de la planification, mais celui de la capacité de l’Etat à piloter efficacement la transformation économique.
 
2026 : un moment de clarification
 
Si l'on tient compte de ces réalités, les élections de 2026 ne devraient pas constituer une simple échéance électorale. Elles devraient permettre de lancer un débat plus profond sur l’avenir du modèle de développement marocain.

La question qui doit être posée aux citoyens sera simple :
faut-il poursuivre la gestion progressive des déséquilibres actuels,
ou engager une transformation plus ambitieuse du modèle économique et social ?
Car, au fond, la question du développement ne se résume pas à un débat technique entre experts. Elle renvoie à un choix politique fondamental :
quel type d’économie et de société le Maroc veut-il construire pour les décennies à venir ?
Et peut-être faut-il rappeler une évidence trop souvent oubliée :
une stratégie de développement ne vaut que par les résultats qu’elle produit dans la vie réelle des citoyens.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires
à Tétouan

Mohamed Assouali

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