Volontaires à l’insu de leur plein gré

Ils sont plus de 1500 migrants marocains rentrés au pays sans l’avoir vraiment choisi


Hassan Bentaleb
Vendredi 27 Mars 2026

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«En 2025, 1.565 migrants marocains ont été accompagnés dans le cadre du programme de retour volontaire et de réintégration des migrants en situation irrégulière. La Turquie se distingue très nettement comme principal pays de départ, concentrant à elle seule 1.421 retours. Par ailleurs, la grande majorité des personnes concernées sont jeunes : 77% ont entre 19 et 35 ans.

Enfin, les femmes restent très faiblement représentées, ne constituant que 6% des bénéficiaires». C’est ce qui ressort des données communiquées par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), à travers son bureau au Maroc, mettant en lumière une réalité migratoire souvent peu explorée : celle du retour volontaire, une notion largement mobilisée par les organisations internationales, ainsi que par de nombreux Etats européens. Présentée comme une alternative «humaine» à l’expulsion forcée, elle mérite cependant une lecture critique approfondie, tant ses fondements, ses usages politiques et ses effets concrets sont ambivalents. Analyse.
 
Une géographie des retours dominée par les espaces de transit
 
Un élément particulièrement marquant réside dans la concentration géographique des retours. En effet, la Turquie apparaît de manière écrasante comme principal pays de départ, avec 1.421 retours enregistrés, soit plus de 90% du total. Loin derrière, on retrouve les Pays-Bas (40 retours), l’Allemagne (27), la Belgique (20) et la Grèce (14). Cette distribution n’est pas anodine : elle reflète une transformation progressive des routes migratoires, où certains pays de transit, à l’image de la Turquie, deviennent des espaces d’attente, voire de blocage, pour les migrants en route vers l’Europe.
 
Une jeunesse en première ligne des trajectoires migratoires
 
Sur le plan démographique, les données révèlent que 77% des migrants de retour sont âgés de 19 à 35 ans, ce qui correspond à la tranche la plus active de la population. Cette surreprésentation des jeunes adultes suggère que la migration s’inscrit toujours comme une stratégie centrale d’insertion socioéconomique. Toutefois, leur retour massif interroge : il peut être interprété non pas comme un simple choix, mais souvent comme le résultat d’un échec migratoire, d’une impasse administrative ou encore de conditions de vie précaires dans les pays de transit ou de destination.
 
Une migration largement masculinisée
 
Par ailleurs, la faible proportion de femmes — seulement 6% des bénéficiaires — met en évidence le caractère fortement masculin de ces trajectoires migratoires. Cela renvoie à des formes de migration plus risquées, souvent irrégulières, où les hommes sont majoritaires, notamment dans les parcours impliquant des passages prolongés dans des zones de transit instables.
 
  Des trajectoires de retour fragilisées par un accompagnement partiel
 
En ce qui concerne la réintégration, les chiffres appellent également à une lecture critique. Sur les 1.565 migrants de retour, seuls 567 ont bénéficié d’un accompagnement à la réinsertion. Ce décalage significatif soulève une question essentielle : que deviennent les autres ? L’absence d’un suivi systématique peut fragiliser les trajectoires post-retour et accroître le risque de remigration.

Les dispositifs d’aide proposés restent, par ailleurs, relativement limités au regard des besoins. Si 461 migrants ont reçu une aide financière directe, et 72 ont pu bénéficier de projets générateurs de revenus, ces initiatives demeurent quantitativement insuffisantes. De même, seuls 13 bénéficiaires ont accédé à des formations en entrepreneuriat, ce qui souligne le manque d’investissement dans des solutions durables d’autonomisation économique.

Un autre point de fragilité concerne le soutien psychosocial. A peine 13 migrants ont bénéficié d’un accompagnement psychologique et social, alors même que les parcours migratoires sont souvent marqués par des expériences de violence, de précarité ou d’échec. Cette dimension apparaît largement sous-estimée dans les politiques de retour.
 
Une «volontarité» sous contrainte : un paradoxe central
 
Mais au-delà de ces constats statistiques, ces données invitent à déplacer le regard : il ne s’agit plus seulement d’analyser qui revient, d’où et dans quelles conditions, mais de questionner le sens même du retour. Derrière les chiffres se dessine une réalité plus complexe, où la notion de «retour volontaire» mérite d’être interrogée dans ses fondements, ses usages politiques et ses implications concrètes pour les migrants eux-mêmes.

Le premier problème réside dans le caractère même du terme «volontaire». En théorie, il désigne une décision libre et éclairée du migrant. En pratique, cette décision s’inscrit souvent dans un contexte de contraintes multiples (précarité économique extrême, absence de statut juridique, risque d’arrestation ou d’expulsion et conditions de vie dégradées dans les pays de transit).

Dans ces conditions, le choix de rentrer ne relève pas toujours d’une réelle autonomie, mais plutôt d’un arbitrage sous pression. On peut alors parler de «volontariat contraint» ou de «pseudo-volontariat». Cette ambiguïté est au cœur des critiques formulées par de nombreux chercheurs en études migratoires. Autrement dit, le retour volontaire est souvent moins un choix qu’une issue par défaut face à une impasse migratoire.
 
Un instrument de gestion migratoire externalisée
 
Le retour volontaire s’inscrit dans une logique plus large de gouvernance migratoire externalisée, notamment dans le cadre des politiques européennes. Les Etats du Nord encouragent ces programmes pour plusieurs raisons (réduire les coûts politiques et juridiques des expulsions forcées, éviter les critiques liées aux violations des droits humains et déléguer la gestion des retours à des acteurs comme l’OIM).

Dans ce cadre, le retour volontaire devient un outil de régulation des flux migratoires, qui permet de maintenir une image humanitaire tout en poursuivant des objectifs de contrôle. Il ne s’agit donc pas seulement d’un dispositif d’aide, mais aussi d’un instrument politique au service des Etats.
 
Une dimension normative : produire le « bon migrant »
 
Les programmes de retour volontaire véhiculent implicitement une norme : celle du migrant «responsable», qui accepte de rentrer «dignement». Cette logique pose plusieurs problèmes : elle individualise l’échec migratoire, en le ramenant à une décision personnelle; elle invisibilise les responsabilités structurelles (politiques migratoires restrictives, inégalités globales, fermeture des frontières) et elle contribue à distinguer entre «bons» et «mauvais» migrants. Le migrant qui accepte de rentrer est valorisé, tandis que celui qui résiste est implicitement disqualifié.
 
Les limites des dispositifs de réintégration
 
Un autre point critique concerne la phase post-retour. Les programmes incluent souvent une aide à la réintégration (financière, économique, sociale), mais celle-ci reste  limitée dans le temps, insuffisante face aux réalités locales (chômage, informalité, marginalisation) et parfois mal adaptée aux profils des bénéficiaires.

De nombreuses études montrent que ces dispositifs peinent à garantir une réinsertion durable, ce qui entraîne des situations de précarité persistante, un sentiment d’échec ou de stigmatisation et parfois une re-migration (retour vers les routes migratoires). Le retour n’est donc pas nécessairement une «fin de parcours», mais souvent une étape dans une trajectoire migratoire circulaire.
 
Une invisibilisation des violences migratoires
 
Le cadrage du retour comme «volontaire» tend aussi à atténuer la perception des violences subies par les migrants (violences aux frontières, exploitation économique, discriminations, conditions de vie indignes dans certains pays de transit…). En mettant l’accent sur le retour, on détourne l’attention des causes profondes de la migration et des conditions qui rendent le départ puis le retour presque inévitables.

En somme, la notion de retour volontaire, bien qu’elle repose sur une intention humanitaire affichée, est traversée par de profondes contradictions. Elle oscille entre aide et contrôle, entre choix individuel et contrainte structurelle, entre discours humanitaire et rationalité politique.
Une analyse rigoureuse invite donc à ne pas prendre cette notion au pied de la lettre, mais à la considérer comme une catégorie construite, révélatrice des rapports de pouvoir qui structurent les politiques migratoires contemporaines.

Hassan Bentaleb

Hassan Bentaleb
Vendredi 27 Mars 2026
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