Une conférence pour revisiter une mémoire migratoire

Les mineurs marocains en France : une histoire ouvrière longtemps oubliée


Driss Serhan
Lundi 16 Mars 2026

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L’histoire des mineurs marocains en France était au cœur d’une rencontre académique organisée au Maroc dans le cadre du séminaire mensuel «Anthropologie au Maroc : ethnographies, expériences, multimodalités ».

Cette session, tenue lundi 9 mars 2026 de 14h à 16h à l’Institut néerlandais au Maroc (NIMAR) à Rabat, a été organisée par l’Université Hassan II de Casablanca, l’Université Mohammed V de Rabat, le Centre Jacques Berque et Netherlands Institute in Morocco (NIMAR).

Invité à intervenir lors de cette rencontre, Hassan Bentaleb, journaliste et chercheur, membre du comité scientifique du Centre des études internationales de sécurité, des migrations et des flux (CEISMF), a présenté une communication intitulée «Les mineurs marocains en France : histoire sociale et enjeux de mémoire nationale».

L’objectif de cette intervention était de revenir sur une page peu connue de l’histoire migratoire marocaine et de s’interroger sur les raisons pour lesquelles certaines expériences migratoires restent longtemps absentes des récits collectifs.
 
Une contribution majeure à l’histoire industrielle européenne

Pendant plusieurs décennies, des milliers d’hommes originaires principalement du sud du Maroc ont travaillé dans les mines du nord de la France, notamment dans la région du Pas-de-Calais.

Ces travailleurs ont participé à un moment clé de l’histoire économique européenne : la reconstruction et la croissance industrielle de l’après-guerre. Pourtant, malgré cette contribution importante, leur histoire est longtemps restée en marge des récits officiels.
Elle demeure peu visible à la fois dans l’histoire industrielle française et dans les récits nationaux marocains sur l’émigration.

C’est à partir de ce constat qu’est né l’ouvrage « Le charbon de toutes les misères », qui retrace l’expérience sociale de ces travailleurs et analyse les mécanismes qui ont contribué à l’invisibilisation de leur parcours dans la mémoire collective.
 
Une migration organisée entre deux Etats

L’histoire des mineurs marocains ne commence pas dans les galeries de charbon du nord de la France, mais dans les villages du sud marocain. Dans les années 60, des campagnes de recrutement sont organisées dans des régions comme Taroudant, Zagora, Ouarzazate, Tiznit ou Guelmim. Ces territoires, marqués à l’époque par une pauvreté structurelle et un accès limité aux ressources économiques, deviennent des réservoirs de main-d’œuvre pour l’industrie minière française.

Le recrutement est organisé dans le cadre de la Convention franco-marocaine de main-d'œuvre de 1963, un accord bilatéral qui répond à des intérêts convergents.

La France cherche alors une main-d’œuvre robuste pour soutenir une industrie minière en difficulté, tandis que le Maroc voit dans cette migration une solution pour absorber le chômage rural et générer des transferts de devises.
Dans ce système, la migration apparaît moins comme un choix individuel que comme le résultat d’un arrangement entre deux Etats.
 
Des conditions de travail particulièrement pénibles

Une fois arrivés en France, les travailleurs marocains découvrent la réalité du travail minier. Les conditions sont particulièrement difficiles : galeries étroites, humidité permanente, chaleur souterraine et exposition constante à la poussière de charbon.

Beaucoup travaillent accroupis ou allongés dans des espaces réduits, respirant un air chargé de poussières pouvant provoquer des maladies pulmonaires graves comme la silicose.

Ces conditions illustrent ce que les sociologues appellent la segmentation ethnique du marché du travail : un mécanisme qui oriente certains groupes de travailleurs vers les emplois les plus pénibles et les plus dangereux.

Dans les mines du nord de la France, cette division est particulièrement visible : les mineurs marocains sont majoritairement affectés aux postes de fond, les plus risqués, tandis que les postes de surface ou d’encadrement restent largement réservés à d’autres catégories de travailleurs.
 
Entre exploitation et marginalisation sociale

A ces conditions de travail difficiles s’ajoute une forme de ségrégation sociale. Les mineurs marocains sont souvent logés dans des cités minières séparées, éloignées de la société française et parfois même des autres travailleurs.

Leur statut contractuel, souvent temporaire, limite également leur accès à certains droits sociaux dont bénéficient les mineurs de carrière.
Ils se retrouvent ainsi dans une situation de double marginalité : étrangers dans la société française et travailleurs précaires au sein même de l’industrie minière.
 
Des formes de résistance souvent invisibles
Malgré ces conditions, l’histoire des mineurs marocains ne se résume pas à une simple histoire de victimisation.
Des formes de résistance se développent progressivement : solidarités communautaires, entraide entre travailleurs originaires des mêmes régions, recours aux syndicats et démarches juridiques pour contester certaines discriminations.

Ces mobilisations atteignent un moment particulièrement visible lors de la grève des mineurs marocains en 1987, organisée dans un contexte de fermeture progressive des puits.
Cette mobilisation vise notamment à obtenir la reconnaissance de certains droits sociaux et professionnels. Mais le mouvement se déroule dans une situation d’isolement politique et syndical qui limite ses résultats.
 
Une mémoire longtemps silencieuse

Au-delà des conditions de travail et des mobilisations, l’une des questions centrales abordées lors de la conférence concerne la mémoire de cette migration.
Pourquoi cette histoire est-elle restée longtemps marginale dans les récits collectifs ?
Plusieurs facteurs expliquent ce silence : une culture du sacrifice chez les travailleurs eux-mêmes, qui ont souvent privilégié le récit de leur réussite familiale plutôt que celui de la souffrance ; une forme de honte liée aux conditions d’exploitation ; mais aussi l’absence d’un cadre social permettant de transformer ces expériences individuelles en mémoire collective.

Reconnaître une histoire migratoire européenne

Pour les chercheurs travaillant sur ces questions, la reconnaissance de l’histoire des mineurs marocains constitue aujourd’hui un enjeu à la fois historique, moral et politique.
Il s’agit d’abord de réinscrire ces travailleurs dans l’histoire de la reconstruction industrielle de l’Europe. Mais aussi de reconnaître les injustices qu’ils ont subies et les discriminations dont ils ont été victimes.

Car derrière les grandes transformations économiques de l’après-guerre se trouvent souvent des trajectoires individuelles invisibilisées.
Redonner une place à ces hommes dans la mémoire collective revient ainsi à rappeler une réalité fondamentale : l’histoire industrielle européenne est aussi une histoire migratoire.

Driss Serhan

Driss Serhan
Lundi 16 Mars 2026
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