Un sitcom à l'âme marocaine

Abdelhadi Anebarou derrière "El Mardi"

Mardi 14 Avril 2026

Autres articles
Le réalisateur Abdelhadi Anebarou a exprimé, dans le tournage de la série ramadanesque "El Mardi", une volonté affirmée de proposer un sitcom profondément enraciné dans l'identité marocaine, porté par une vision réaliste, et incarné par un mélange harmonieux de générations de comédiens.

Le réalisateur marocain, installé au Canada, semble naturellement attiré par la comédie de situation, en tant que mode d’expression qui naît du réel, convoque la mémoire individuelle et collective, et se nourrit des espaces intimes du quotidien des Marocains et de leurs relations de tous les jours.

Il en mesure pleinement les exigences : un rythme d’une grande précision, une sensibilité artistique élevée. Ici, il ne s’agit pas d’une course contre la montre pour provoquer le rire, mais d’une construction dramatique rigoureuse et d’une mise en scène maîtrisée, appuyées par une écriture consciente.

Et pour cause : le moindre mot de travers impose de reprendre la scène depuis le début. C’est un genre qui exige un respect strict du texte, car le rire n’est pas une finalité permanente, mais un processus intégré à une trame narrative qui porte des messages très sérieux.

Dans un entretien à la MAP, Abdelhadi Anebarou, réalisateur de la série récemment primée au Festival du théâtre télévisuel de Meknès comme meilleure série comique, exprime sa satisfaction de collaborer avec des partenaires capables de capter les contours de la vie sociale marocaine à travers une approche soignée, plaçant le spectateur au cœur de situations finement écrites, loin de la facilité et de la caricature.

La série "El Mardi", en tête des audiences sur la chaîne Al Aoula durant le Ramadan 2026, est le fruit d’une maturation lente et réfléchie, portée par ses créateurs (producteur, scénariste et réalisateur) autour d’une ambition claire : offrir une comédie originale, exigeante et compétitive dans un paysage audiovisuel très concurrentiel durant le mois sacré.

L’accord s’est construit autour de récits profondément ancrés dans l’identité marocaine et de valeurs sociales authentiques : vivre-ensemble, voisinage, solidarité et affection même au cœur des conflits du quotidien, "ces valeurs qui nous accompagnent au pays comme à l’étranger", souligne Anebarou.

Mais quel style de mise en scène pour traduire cette vision ? Le réalisateur privilégie une approche simple et réaliste, sans effets ostentatoires ni surenchère visuelle. Cela se reflète dans la mise en scène des situations, l’éclairage, le cadrage, les costumes et les décors. L’objectif est de supprimer toute barrière avec le spectateur afin de l’immerger totalement dans l’univers social de l’histoire.

Anebarou évoque à ce titre des expériences antérieures telles que "Lalla Fatima", "Aïlat Ssi Mabrouk" ou encore "Dar Lwaratha", dont le point commun est la valorisation de détails du quotidien des quartiers populaires marocains, renforçant la crédibilité des représentations sociales.
Dans "El Mardi", par exemple, des scènes se déroulent dans les escaliers d’immeubles, lieux de rencontres et d’échanges entre voisins.

Autre signature du réalisateur : éviter le format classique du sitcom. Il adopte une approche dynamique qui exige un travail technique minutieux sur le mouvement de la caméra, les dialogues et la mise en espace, afin de renforcer l’immersion du spectateur dans le temps, le lieu et l’action.

Anebarou se fait un motif de fierté de diriger un casting mêlant jeunes talents de la comédie, comme les acteurs principaux Haytham Miftah et Oussama Ramzi, et figures confirmées telles que Hasna Tamtaoui, Khadija Adly, Meryem Zaïmi, Adil Abatourab, Sandia Tajdin, entre autres.

En tant que nouveau venu sur la scène audiovisuelle marocaine, il savait qu’il n’était pas évident de travailler avec des acteurs déjà établis et peu familiers de son parcours. Ce fut une relation d’abord faite de découverte et d’aventure.

Mais après les premières lectures et les échanges de vision, une confiance s’est installée. "Le professionnalisme est essentiel pour construire une relation de confiance et une dynamique positive qui libère les énergies des partenaires du projet", affirme-t-il.

Entre expériences au Maroc et à l’étranger, Anebarou se montre optimiste quant à l’avenir de la création télévisuelle nationale. Il salue le retour à l’authenticité culturelle et fait observer que l’imitation de modèles étrangers recule progressivement, la culture marocaine étant suffisamment riche pour être mise en valeur dans toute sa singularité esthétique et humaine.

"Nous sommes en train de créer une spécificité marocaine et un style comique à part entière", dira-t-il.
S’agissant de la saison ramadanesque, il souligne qu’elle constitue à la fois une opportunité de dynamisation de la production audiovisuelle et un espace de forte pression concurrentielle sur les équipes de création.
Pour le réalisateur, la consécration de "El Mardi" à Meknès revêt une signification particulière, tant il s’agit de sa première œuvre télévisuelle réalisée au Maroc, pays où tout a commencé en 2011 avec un premier court-métrage avant son départ au Canada.

Là-bas, il poursuit une formation à la production audiovisuelle à l’Institut André-Grasset, puis à la réalisation de films documentaires et de fiction à l’Institut national de l’image et du son, ainsi qu’à l’Université de Montréal.
Toujours tourné vers le long terme, Anebarou garde la caméra orientée vers le cinéma. Mais il suit une trajectoire méthodique avant de franchir pleinement ce cap : diversifier ses expériences entre films institutionnels, clips musicaux avec de grands artistes et productions publicitaires, afin de construire un profil de créateur polyvalent alliant vision artistique et maîtrise technique.

Dans ce parcours de maturation, plusieurs jalons marquants émergent : la réalisation du spectacle "Aïn Sebaâ" de Hassan El Fad à Montréal (2017), un clip pour la chanteuse Leïla Gouchi (2019), puis deux courts-métrages et un documentaire intitulé "Derrière les masques" (2024).

Il travaille actuellement sur une mini-série en français au Canada, réunissant des artistes marocains, ainsi que sur un projet de documentaire intitulé "Edderb" qui replongera la caméra au cœur du quartier où il a grandi. Une manière de témoigner que les racines demeurent un appel persistant, une mémoire que l’exil ne parvient jamais à estomper.

Libé
Mardi 14 Avril 2026
Lu 195 fois
Dans la même rubrique :