Un chiffre : 11 millions de Marocains sous assistance. Loin d'être flatteur

La majorité gouverne-t-elle le pays ou administre-t-elle la pauvreté ?


Mohamed Assouali
Jeudi 26 Mars 2026

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Quand près d’un tiers des citoyens dépend d’un soutien social direct, la question n’est plus seulement sociale : elle devient profondément politique.

Rares sont les gouvernements qui ont le privilège de disposer d’une majorité aussi large que celle d’Akhannouch. Une telle configuration garantit au gouvernement d’appliquer son programme sans être obligé de composer avec d’autres acteurs politiques. Autrement dit, la majorité actuelle a eu, tout au long de la période de son investiture, toute la latitude pour honorer les engagements qu’elle avait pris devant les électeurs.

Cette majorité large et confortable  aurait pu constituer un levier puissant pour engager des réformes économiques profondes et réduire durablement les inégalités sociales. Cependant, un paradoxe s’impose aujourd’hui : alors que l’économie devrait produire davantage d’emplois et d’opportunités, le nombre de bénéficiaires du soutien social direct dépasse désormais 11 millions de Marocains. Ce chiffre interroge la nature même des politiques publiques mises en œuvre : assistons-nous à une véritable stratégie de lutte contre la pauvreté ou à l’installation progressive d’un modèle qui se contente d’en organiser la gestion ?
 
Une majorité parlementaire sans véritable transformation économique
 
Dans les systèmes démocratiques, une majorité parlementaire solide représente généralement un atout majeur. Elle offre au gouvernement la possibilité d’adopter des lois structurantes, d’engager des réformes ambitieuses et de conduire des politiques publiques cohérentes dans la durée.

Mais l’expérience actuelle du gouvernement marocain montre que la force numérique au Parlement ne suffit pas à produire une dynamique de transformation. Malgré une majorité confortable, les résultats économiques et sociaux restent en deçà des attentes exprimées par une grande partie de la population.
Ce décalage entre la puissance politique affichée et les résultats concrets nourrit un sentiment croissant de suspicion quant à la capacité des politiques publiques à améliorer réellement les conditions de vie des citoyens.
 
11 millions de bénéficiaires : Le symptôme d’une fragilité sociale persistante
 
Le programme de soutien social direct constitue, en principe, une mesure importante pour accompagner les ménages vulnérables face à l’augmentation du coût de la vie.
Or, les chiffres interpellent. Plus de 11 millions de citoyens bénéficient en effet aujourd’hui de ce dispositif, soit près d’un tiers de la population nationale.

Les indicateurs du Haut-Commissariat au Plan (HCP) confirment cette fragilité. Le taux de chômage dépasse 13% au niveau national, tandis que celui des jeunes en milieu urbain avoisine les 35%. Dans le même temps, la croissance économique demeure insuffisante pour absorber la demande croissante de demandeurs d’emplois.

Dans une économie dynamique, les programmes d’aide sociale devraient progressivement voir le nombre de bénéficiaires diminuer grâce à l’intégration des populations vulnérables dans l’activité économique. Or, la tendance actuelle semble indiquer le contraire.
 
L’aide sociale : Instrument d’émancipation ou gestion administrative de la pauvreté ?
 
Dans les expériences internationales les plus réussies, l’aide sociale constitue un mécanisme transitoire. Elle accompagne les ménages dans une période difficile avant leur insertion durable dans le marché du travail.

Mais lorsque des millions de citoyens deviennent durablement dépendants de transferts sociaux, la nature même de la politique sociale se trouve dénaturée. L’aide cesse d’être un levier d’émancipation économique pour devenir un instrument de stabilisation sociale.
C’est dans ce contexte que certains économistes évoquent le risque d’une institutionnalisation de la pauvreté, c’est-à-dire une situation où la précarité est administrée par des dispositifs financiers plutôt que combattue à travers des politiques économiques structurelles.
 
Le véritable défi : Créer des emplois
 
Le problème ne réside pas dans l’existence de politiques de solidarité. Dans toutes les économies modernes, ces dispositifs sont indispensables pour protéger les populations vulnérables.

La difficulté apparaît lorsque ces mécanismes deviennent la réponse principale à des déséquilibres économiques profonds. Une économie qui ne crée pas suffisamment d’emplois finit par élargir les politiques d’assistance pour compenser cette incapacité.
Selon Bank Al-Maghrib, la croissance économique marocaine oscille ces dernières années autour de 3 à 3,5%, un rythme insuffisant pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail.
Sans une stratégie économique créatrice d’emplois, les politiques sociales risquent de devenir des mécanismes permanents de compensation.
 
Les expériences européennes : Réduire la pauvreté par l’activité économique
 
Plusieurs pays européens confrontés à des crises sociales importantes ont choisi une stratégie différente. Le Portugal et l’Espagne, par exemple, ont combiné politiques sociales et relance économique.

Au Portugal, le taux de chômage est passé de plus de 16 % en 2013 à moins de 7% aujourd’hui, grâce à une stratégie associant relance économique, soutien aux PME et valorisation du travail.
En Espagne, les réformes du marché du travail et les investissements publics ont également contribué à stimuler la création d’emplois et à réduire progressivement la précarité.
Ces expériences montrent qu’une politique sociale efficace ne peut être dissociée d’une stratégie économique productive.
 
2026 : Un choix de modèle économique
 
A l’approche des échéances électorales de 2026, cette question devra être au centre des débats publics. Les citoyens n’attendent pas seulement des mécanismes de soutien ponctuels. Ils attendent des politiques capables d’ouvrir de véritables perspectives économiques, fondées sur l’emploi, la dignité du travail et la réduction des inégalités.
Le défi pour les forces progressistes consiste précisément à proposer une alternative crédible fondée sur la création d’emplois, la justice sociale et la relance de l’économie productive. C’est dans cet esprit que l’Union socialiste des forces populaires défend, au quotidien, un ensemble d’orientations économiques et sociales destinées à replacer le citoyen au cœur du modèle de développement.

Parmi ces orientations figurent notamment le soutien actif aux petites et moyennes entreprises créatrices d’emplois, la valorisation de l’économie locale et territoriale, le renforcement des politiques industrielles productives, la réforme fiscale pour plus de justice et d’équité, ainsi que l’investissement massif dans l’éducation, la santé et la formation. Le parti plaide également pour une régionalisation économique plus effective, à même de réduire les inégalités territoriales et d’ouvrir de nouvelles dynamiques de développement dans l’ensemble des régions du pays.

L’objectif est clair : passer d’une économie qui compense la précarité à une économie qui crée des opportunités. Une économie capable d’offrir aux jeunes des perspectives d’emploi, de renforcer les classes moyennes et de garantir une véritable justice sociale.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires – Tétouan

Mohamed Assouali
Jeudi 26 Mars 2026
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