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Said Essoulami : Les médias marocains passent par une phase délicate




Said Essoulami est l‘homme par excellence des médias. Il connaît les secrets de la profession et entretient des relations étroites avec les organisations internationales actives en matière de  liberté de la presse. Un vrai militant pour garantir l’exercice du métier dans des conditions favorables. Il ne cesse de défendre un espace
médiatique démocratisé, libre et davantage sensible à la liberté d’opinion.
Il entend être un militant de la liberté d’expression ! Dans cet entretien,
il y va de son franc parler.


Libé : Quelle lecture faites-vous du champ médiatique marocain ?
Said Essoulami : Le champ médiatique marocain est difficile à analyser parce qu’il comporte de nombreuses zones d’ombre. Les vraies données manquent pour en faire une lecture exhaustive. Le ministère de la Culture et de la Communication est en partie responsable car il ne publie pas les rapports et enquêtes qu’il subventionne, ni les données statistiques qu’il détient malgré la politique publique des données ouvertes (open data). Son dernier rapport sur l’état de la liberté de la presse au Maroc daté du 3 mai 2019 n’est pas publié sur son site ; bizarrement seulement une photo de la couverture du rapport.  La Fédération des éditeurs, elle aussi, est responsable, car elle n’a que rarement organisé des débats sur le secteur de la presse. On peut dire que les médias au Maroc passent par une phase délicate. Il y a une crise de son modèle économique due essentiellement au manque de ressources publicitaires,  à la faiblesse des subventions de l’Etat et à la chute des ventes, sans évoquer la migration des lecteurs vers d’autres plateformes internationales d’information gratuite.

Quels sont les résultats de cette situation ?
Cette situation de crise a été une opportunité pour certains gros annonceurs qui s’emploient à influencer les contenus éditoriaux, encourager  la  diffusion de programmes de chaînes de télévision de moindre qualité et forcer certains médias à s’aligner sur le discours officiel relatif aux événements. Il y a aussi crise du fait que  la liberté d’expression est encadrée rigoureusement par un arsenal juridique très restrictif. On a assisté à un transfert des peines de prison de la loi sur la presse au Code pénal ; une persistance des tabous infranchissables; l’exclusion de centaines de sites d’information électroniques du paysage médiatique, surtout au niveau régional et local, en raison des nouvelles conditions draconiennes d’accès à l’activité du journalisme ; la rétention de l’information par les administrations publiques, et enfin, le harcèlement judiciaire de plusieurs journalistes poursuivis depuis des années sans que la justice puisse trancher sur leurs cas, ainsi que la condamnation de journalistes qui ont couvert des événements à de lourdes peines et d’autres à des peines avec sursis pour avoir publié des informations confidentielles qu’ils avaient pourtant reçues. Crise aussi au niveau institutionnel, car le ministère de la Communication a détourné le débat public sur les vrais défis de la liberté de la presse, le portant sur la question de l’éthique du journalisme dont il a fait un autre arsenal juridique pour intimider les journalistes et  limiter leur liberté d’expression. Les autres institutions représentatives des éditeurs n’ont aucun programme d’action pour soutenir la liberté de la presse ou tenter, à travers un débat public,  de trouver des solutions à la crise économique que traverse  la presse papier et électronique. Au niveau de la protection des journalistes, le Maroc n’a pas adopté le plan d’action des Nations unies à ce sujet.

Quelle image les médias marocains réservent-ils aux intellectuels marocains ?
Il y a deux types de représentations. L’intellectuel de service, qu’on peut soudoyer facilement pour cautionner des politiques publiques données et l’autre qu’on peut engager pour analyser des phénomènes sans incidence politique tels que les historiens, les sociologues, entre autres. Au fait, tous les intellectuels sont devenus pour les médias de simples références qui n’ont plus de pouvoir d’influence sur l’évolution de la société.
Rares sont les intellectuels, non seulement chez nous, mais partout dans le monde, qui par leurs écrits proposent une vision de l’avenir. Les sociétés sont devenues tellement complexes que, partout, on fait appel à des experts dans des domaines précis. L’intellectuel a cédé la place au technocrate. Dans les réseaux sociaux, les intellectuels sont absents, leur place est occupée par les charlatans, pseudo-guérisseurs des maux de la société.   

Quels rapports avez-vous personnellement avec les médias marocains ?
De par la nature de mon travail, j’entretiens de très bonnes relations avec des journalistes de tous bords. Je ne suis pas un intellectuel au sens classique du terme ; je maîtrise quelques sujets dans le domaine de la communication et des médias, sans plus. Je ne suis pas le gars à avoir des réponses à tout. Je lis chaque jour cinq quotidiens et plusieurs sites d’information nationaux et régionaux. Chaque soir à minuit, je fais le tour de Google pour découvrir ce qui s’écrit sur le Maroc dans la presse étrangère. Je lis aussi la presse maghrébine, surtout les articles sur la presse pour mon travail de recherche, car j’ai couvert ces pays pour «Freedom House». Plusieurs de mes interviews n’ont pas été diffusées sur 2M ; j’estime que c’est une censure que je n’arrive pas à comprendre. Les autres chaînes de télévision ne m’ont jamais invité bien que des débats aient été organisés sur des sujets qui m’intéressent en priorité, contrairement aux radios qui sollicitent mes sorties sur pareils sujets. Je défends la liberté de la presse et le droit à l’information dans mon pays avec des moyens modestes. Je suis toujours disposé à intervenir dans des séminaires sur les différentes problématiques des médias au niveau national ou arabe. Je suis très critique à l’égard de la situation des médias dans mon pays et des politiques publiques qui sont engagées par le gouvernement dans ce secteur. C’est mon travail.  J’ai formé de nombreux journalistes et j’ai aidé beaucoup d’étudiants à préparer des mémoires et des thèses dans le domaine des médias et de la liberté de l’information comme je collabore avec des associations spécialisées dans le domaine.

Les médias marocains sont-ils suffisamment ouverts sur les intellectuels nationaux?
Dans une société où tout le monde parle et personne n’écoute, les médias ont du mal à identifier les vrais intellectuels. Je dirais même qu’ils ne savent pas pourquoi ils doivent s’ouvrir sur les intellectuels et quel rôle ces derniers peuvent jouer pour  l’opinion publique. Mais, ils savent une chose, c’est que les intellectuels ne vendent plus l’audience aux annonceurs. La rentabilité de l’information est le maître mot actuellement, partout dans le monde. Il faut vraiment sacrifier de la publicité pour programmer un débat intéressant à la télévision. Le rôle des intellectuels est capital afin de simplifier la compréhension des phénomènes complexes de société pour le public qui aspire à comprendre ce qui se passe au niveau social et politique. Mais la question qu’on peut se poser est la suivante : est-ce que les médias, surtout ceux qui ont une grande influence sur le public, ont une responsabilité d’engager des intellectuels face au public ?  Je ne le pense pas.

Quels sont les différents angles d’attaque utilisés par les médias marocains pour aborder les différents événements sociaux, politiques et idéologiques ?
Il y a différents traitements de l’actualité dans la société par les médias. Ces traitements sont influencés par la ligne éditoriale qui, à son tour, dépend de la place des propriétaires de médias sur l’échiquier politico-économique du pays. Au Maroc, les lignes éditoriales ne sont pas indépendantes du pouvoir des propriétaires et rarement des annonceurs. Mais ce que j’ai constaté, c’est l’émergence d’un oligopole dans le traitement des phénomènes. Les médias publics ne sont plus les seuls à monopoliser la production et la diffusion de l’information. Ils sont  accompagnés dans ce travail par de nombreux journaux et même des radios privées. L’information ne remet rien en cause, elle décrit les phénomènes (comme des monographies) en les vidant de leur  sens politique ou en rendant les citoyens eux-mêmes responsables de leurs conditions. Toutefois, certains journaux papier ou électroniques sérieux dénoncent la gestion étatique ou privée de la chose publique et amplifient les plaidoyers de la société civile sur toutes les questions. Ceux-là, malheureusement, reçoivent des miettes de la publicité et ne bénéficient d’aucune subvention publique.  

Quel regard portez-vous sur les intellectuels nationaux fort présents sinon omniprésents dans les médias marocains ?
Ce ne sont pas des intellectuels, ce sont des experts dans des domaines précis, mais les universitaires par exemple sont rarement invités. C’est la pratique dominante des intellectuels soi-disant «universels» qui traitent de tout. Ceux-là, on les voit souvent à la télévision, parce qu’ils  savent dire des choses de manière superficielle. Ce sont des experts contractuels avec les médias. Certains sont même devenus des sujets de moquerie  dans les réseaux sociaux.  Les vrais intellectuels sont méconnus du public et marginalisés par les médias. Ils sont solitaires. Où sont ceux qui ont écrit le Rapport du cinquantenaire du Maroc? Pourquoi ne les engage-t-on pas dans le débat sur le modèle de développement durable du Maroc?

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Jeudi 30 Mai 2019

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