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Rock et sida, la vie du dernier “friki” cubain qui s'est inoculé le VIH




Rock et sida, la vie du dernier “friki” cubain qui s'est inoculé le VIH
Gerson Govea avait déjà vu plusieurs de ses amis mourir lorsqu'il s'est inoculé le virus du sida en 1990. Aujourd'hui il est l'ultime représentant d'un groupe de marginaux cubains ayant commis l'irréparable pour "mieux vivre" sous le régime castriste.
Cheveux longs, tatouages et boucles d'oreilles, Gerson vit à 42 ans dans un modeste bungalow d'un sanatorium désaffecté de Pinar del Rio, dans l'ouest de l'île caribéenne. Il y avait été interné après s'être injecté le virus voici 17 ans.
Gerson n'a jamais regretté ce geste insensé: "J'ai trouvé un ami qui m'a donné du sang, je l'ai moi-même prélevé avant de me l'injecter", raconte-t-il aujourd'hui sans émotion.
L'ancien punk, amateur des Sex Pistols et des Ramones, vit en compagnie de Yohandra Cardoso, son épouse de 44 ans. Séropositive depuis une relation avec une personne infectée en 1991, elle s'est fait amputer les deux jambes en 2005 et se déplace depuis en chaise roulante.
Ils s'identifient encore comme "frikis", sortes de durs à cuire à la sauce cubaine, amateurs de transgression, de rhum, de sexualité débridée et de musique rock.
Le mot "friki" est inspiré de l'anglais "freak", adopté par les représentants d'une contre-culture hippie sur la côte ouest des Etats-Unis dans les années 1960, qui rejetaient le système américain établi mais également les mouvements de gauche.
A Cuba, les membres de cette communauté née dans les années 1980 étaient le plus souvent en rupture familiale, sans travail. Ils dormaient où ils pouvaient et consommaient de nombreux psychotropes.
"Ils partageaient tout: les femmes, les hommes, la nourriture et les drogues", se souvient Jorge Perez, médecin et ancien directeur d'un sanatorium pour séropositifs de La Havane où nombre d'entre eux ont été internés.
"Ils n'étaient intéressés par aucune idéologie, ils ne faisaient qu'écouter de la musique", rapporte de son côté Dionisio Arce, leader d'un groupe de rock qui se présente comme un "friki" modéré.
Dans les années 1990, le sida a commencé à faire des ravages à Cuba, au moment où la chute du grand frère soviétique plongeait le pays dans les affres de la crise économique et des pénuries.
Le premier cas est apparu en 1985, chez un combattant revenu du Mozambique. Entre 1986 et 2015, le virus a officiellement fait 3.809 morts dans ce pays de 11 millions d'habitants.
Avec leur mode de vie, les "frikis" étaient en première ligne, et nombre d'entre eux ont péri dans les sanatoriums, où le gouvernement a d'abord placé systématiquement les malades en quarantaine. C'est à cette époque que Gerson a décidé de s'inoculer le virus avec une poignée d'amis. Il avait 25 ans.
Les motifs étaient nombreux: échapper aux autorités, à la famille, se rapprocher des siens. "On s'injectait (du sang contaminé) pour rester avec les gens qu'on aimait", explique Gerson.
Et surtout, dans les sanatoriums, les malades "ne manquaient de rien: des médicaments, une alimentation extraordinaire, de l'attention", se souvient Maria Gattorno.
Aujourd'hui directrice de l'Agence cubaine du rock (officielle), Mme Gattorno était à l'époque une militante de premier plan pour la légalisation de cette musique honnie des communistes pendant la guerre froide.
Les "frikis" voyaient les sanatoriums comme "le meilleur des mondes possibles", mais ils "se sont égarés", croyant qu'un remède serait rapidement trouvé, poursuit-elle.
Au milieu des années 1990, les traitements par antirétroviraux firent leur apparition, mais la plupart des séropositifs, "frikis" compris, ont refusé de quitter les sanatoriums.
"Ils vivaient mieux sur place. En outre ils avaient peur" des préjugés entourant les séropositifs, rappelle M. Perez, auteur d'un livre de témoignages sur le sida à Cuba.
Parmi les 13 sanatoriums créés à l'époque, seuls trois fonctionnent encore. Celui de Pinar del Rio a fermé ses portes en 2010.
"Nous sommes restés ici comme des squatteurs", sourit Yohandra. L'Etat a finalement consenti à leur laisser ce bungalow décati et à leur fournir un traitement accompagné d'une très maigre pension de six dollars mensuels.
Pour survivre, Gerson a longtemps recyclé des bouteilles avant de se consacrer au commerce de produits de manucure. Quand il le peut, il aime partir "friker" avec Yohandra. Punk, rock, heavy metal: les époux vivent au son de leur musique préférée et au rythme du cocktail quotidien d'antirétroviraux fournis par l'Etat.
"Nous sommes des grands-pères, une espèce en voie d'extinction", rigole Gerson, admettant toutefois qu'il aimerait bien vivre au moins jusqu'à 50 ans.

Jeudi 1 Juin 2017

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