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Performances et contre-performances : L’heure est au bilan

La fin logique du cycle Regragui

Jeudi 29 Janvier 2026

Performances et contre-performances : L’heure est au bilan
La finale de la CAN 2025 a laissé un goût de cendre chez tous les Marocains. Mais plus de dix jours sont passés. La colère est retombée, les tribunes ont retrouvé le silence et les mots ont cessé d’être dictés par la douleur brute de la défaite. Ce n’est donc plus sous le coup de l’émotion, mais dans le calme retrouvé de la réflexion que s’impose aujourd’hui une lecture lucide de l’échec marocain survenu à l’ultime marche, à ce dernier pas qui séparait les Lions de l’Atlas du titre continental tant attendu. Loin des réactions à chaud, loin des jugements impulsifs, le temps a fait son œuvre et permis de regarder cette défaite avec la distance nécessaire. Et ce que révèle cette analyse à froid est autrement plus inquiétant qu’une simple occasion manquée. Car l’échec en finale n’était pas seulement une ligne restée blanche au palmarès, il fut le révélateur brutal d’un projet arrivé à son point de rupture, d’un cycle qui, au moment même où il semblait pouvoir s’accomplir, a montré ses failles les plus profondes.

Il faut d’abord rappeler une évidence pour éviter toute malhonnêteté intellectuelle. Walid Regragui n’est pas un sélectionneur quelconque au sens commun du terme. Il a offert au Maroc une demi-finale de Coupe du monde qui a changé à jamais la perception de notre football.

Il a redonné à la sélection une crédibilité, une densité défensive et une confiance collective que peu avaient su installer avant lui. Son bilan chiffré parle pour lui. Sur 46 rencontres à la tête des Lions de l’Atlas, il a remporté 33 matchs, pour 9 nuls et 4 défaites, avec 91 buts marqués et 18 encaissés. Ce socle-là est réel et personne ne le conteste. Mais le football de sélection ne se juge pas seulement à l’accumulation des victoires. Il se juge dans les moments où l’histoire s’écrit. Et c’est précisément là que tout s’est fissuré.
 
La grave erreur que le très haut niveau ne pardonne pas

La CAN à domicile n’était pas un tournoi comme les autres. Elle était une promesse faite à un public, à une génération de joueurs, à un pays qui avait investi émotionnellement, sportivement et symboliquement dans ce rendez-vous. Ne pas la gagner n’était pas interdit. La perdre de cette manière, en revanche, interroge profondément.

Le Maroc avait tout pour gagner. Le statut, l’élan, l’avantage du terrain, la ferveur populaire et un véritable vivier de joueurs habitués aux grandes scènes. Il ne lui manquait qu’une chose, justement, celle qui distingue les sélectionneurs qui marquent l’histoire de ceux qui la frôlent sans l’écrire. La capacité à gérer l’instant décisif avec lucidité.  La finale contre le Sénégal n’a pas été perdue sur un détail ou un coup du sort. Elle a été perdue sur une accumulation de décisions contestables de Walid Regragui, dont certaines relèvent d’erreurs graves que le très haut niveau ne pardonne jamais.

Il y a d’abord cette scène qui restera comme un cas d’école… mais un cas d’école à ne jamais reproduire. En prolongations, dans un match où la gestion physique est aussi importante que la gestion émotionnelle, Walid Regragui utilise son ultime cartouche et fait entrer Hamza Igamane à la 95ème minute. Trois minutes plus tard, l’attaquant lillois quitte la pelouse après une rupture du ligament croisé antérieur. Et le Maroc termine les prolongations à dix joueurs. Non, l’arbitre n’a brandi aucun carton rouge ce soir-là. Aucune expulsion, aucune faute grossière, aucun geste d’humeur.

Et pourtant, les Lions de l’Atlas ont disputé plus de 20 minutes du temps supplémentaire en infériorité numérique. Simplement parce que le sélectionneur a grillé sa 6ème et dernière possibilité de changement à un moment où les entraîneurs expérimentés savent qu’on ne doit plus s’exposer. Le dernier changement, dans un match à élimination directe, se protège. Il se garde. Il s’anticipe. Parce qu’un muscle peut lâcher, parce qu’un duel peut mal tourner, parce que le football est imprévisible.

Il faut dire que c’est une situation surréaliste, presque irréelle, à ce niveau de compétition. C’est une faute professionnelle au sens strict du terme. Une faute qui transforme un match difficile en mission impossible. Une faute que même un entraîneur débutant apprend à éviter dès ses premiers matchs. Mais au-delà du caractère choquant de l’erreur, ce sont surtout ses conséquences directes qui en révèlent toute la portée. Puisqu’il s’agit d’une décision qui a annihilé toute chance réelle de revenir au score après l’ouverture sénégalaise signée Pape Gueye. Elle a surtout révélé une chose inquiétante. Une incapacité, dans l’instant le plus critique, à se projeter sur les conséquences d’un choix.

Envisager un instant que la blessure ait pu toucher le gardien donne le vertige. Le Maroc aurait été contraint de bricoler un joueur de champ dans les cages pendant plus de 20 minutes d’une finale continentale. Rien que cette hypothèse suffit à mesurer la gravité de l’erreur commise.
 
Le prix de l’entêtement

Le plus inquiétant, c’est que cette erreur n’est malheureusement pas un accident isolé. Elle s’inscrit dans une gestion globale du tournoi qui pose problème. Dès l’annonce des joueurs convoqués pour cette compétition, un signal d’alarme était visible. Le sélectionneur semblait confondre «gestion d’un groupe» et «gestion d’un tournoi».  Neuf joueurs annoncés comme blessés, fragiles ou revenant à peine de blessure sur les 28 convoqués.

Neuf. Dans n’importe quelle équipe ambitieuse, c’est beaucoup trop. Dans un tournoi à domicile, c’est une prise de risque démesurée. Et ce risque a explosé au pire moment, en arrachant au Maroc ses solutions les plus précieuses précisément quand le calendrier devenait impitoyable.

A ce niveau, entamer une compétition avec près d’un tiers de l’effectif avec des incertitudes physiques relève moins de l’audace que de l’obstination. Cette obstination nourrit une critique plus profonde.

Celle d’un sélectionneur qui semble parfois prisonnier de ses certitudes. Certains joueurs continuent d’être convoqués même lorsque leur état physique menace l’équilibre collectif. Or l’exigence d’un sélectionneur n’est pas d’être sentimentalement cohérent. Elle est d’être juste. Le football de sélection exige parfois des décisions froides, impopulaires, même cruelles. L’émotion ne peut pas guider le choix de joueurs dans un tournoi comme la CAN, court, intense et disputé sous pression maximale. Le pari était dangereux. Il s’est transformé en piège.

Romain Saïss est l’exemple le plus cruel, parce qu’il est aussi le plus symbolique. Un leader défensif, un repère, un joueur d’expérience dont la simple présence rassure. Convoqué alors qu’il n’était pas à 100%, il ne tient que 15 petites minutes lors du premier match avant de sortir sur blessure et disparaître du tournoi. Cela signifie que l’équipe a perdu, dès l’entame de la compétition, une pièce maîtresse de sa charpente. Cela signifie aussi que tout le plan défensif, tous les automatismes, toutes les hiérarchies internes du vestiaire ont dû être réajustés en urgence. Et dans une CAN, l’urgence est un poison. Elle force à improviser, à repositionner, à consommer de l’énergie mentale que l’équipe devait conserver pour les matchs à couperet.

Mounir Mohamedi raconte une autre part du même problème. Le poste de gardien n’est pas un poste comme les autres. C’est une fonction où la moindre gêne, la moindre douleur à l’épaule, la moindre limitation de mouvement peut coûter un but, un match, un trophée. Qu’il soit opéré de l’épaule deux jours après la fin du tournoi signifie qu’il traînait un problème sérieux pendant la compétition. Cela signifie aussi que Walid Regragui a accepté de sécuriser un poste vital avec un joueur déjà diminué.

Adam Masina, lui aussi, n’a pas tenu jusqu’au bout et sort sur blessure en finale, au moment précis où une équipe a besoin d’avoir toutes ses armes, toute sa densité et toute sa solidité mentale. Perdre un joueur en finale n’est pas toujours évitable. Mais quand ce joueur fait partie d’un groupe déjà fragilisé physiquement, quand sa convocation s’inscrit dans une logique de pari plus que de certitude, la blessure cesse d’être un accident pour devenir la conséquence d’un enchaînement de mauvaises décisions.

Azzedine Ounahi et Sofyan Amrabat incarnent, à eux deux, la fracture qui s’est progressivement installée au cœur du milieu de terrain marocain. Pour Ounahi, la blessure, d’abord contenue, s’est ravivée au fil des rencontres jusqu’à l’écarter du tournoi dès les huitièmes de finale. Le Maroc a ainsi abordé la phase où la compétition devient la plus tactique, la plus intense et la plus impitoyable amputé de l’un de ses meilleurs joueurs. Sans lui, l’équipe a perdu une part de sa créativité et de son imprévisibilité.

Le cas de Sofyan Amrabat est encore plus embarrassant. Son absence ne s’est pas mesurée au temps de jeu, mais à un instant précis. En finale, après la blessure de Neil El Aynaoui, le Maroc aurait eu besoin d’un relais capable de sécuriser le milieu et d’apporter de l’impact. Amrabat aurait dû être cette option. Il ne l’a pas été, car il a été convoqué sans être en mesure de répondre présent physiquement. El Aynaoui, diminué, a alors été contraint de rester sur le terrain, dans un match où la moindre perte de lucidité se paie immédiatement, où la moindre passe ratée coûte très cher.

Il faut ajouter Soufiane Rahimi et Ilyas Akhomach, absents depuis longtemps avec leurs clubs respectifs et revenant de blessure.  Là encore, on parle de deux profils importants, capables de donner de la profondeur et d’attaquer l’espace. Mais des joueurs qui, en manque de rythme, perdent ce qui fait leur force.

Achraf Hakimi, enfin, est un cas à part. On peut comprendre qu’on fasse une exception pour un capitaine, un joueur de classe mondiale, un homme qui incarne la sélection. Mais l’exception doit rester une exception. On peut le tolérer pour un joueur. Mais pour neuf, cela devient intenable et l’équilibre du groupe est inévitablement compromis.
 
La scène de trop

A ces choix sportifs s’ajoute une dimension plus subtile mais tout aussi déterminante. La gestion de l’instant public. L’épisode de la colère affichée envers Brahim Díaz après le penalty manqué en finale a choqué bien au-delà du résultat. Non pas parce qu’un entraîneur n’a pas le droit à l’émotion, mais parce qu’exposer un joueur dans le moment le plus fragile de sa carrière internationale est une faute de management. Le vestiaire se protège et la douleur se gère en interne. À ce niveau, chaque geste est scruté, amplifié et interprété.

Le paradoxe Regragui est là. Sa force émotionnelle, celle qui a soudé ce groupe et l’a porté très haut, est devenue une lame à double tranchant. Son tempérament, qui a été une force au Qatar, devient un risque quand la pression est maximale.

Ce basculement n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose d’un cycle arrivé à saturation. Le leadership par l’affect, aussi puissant soit-il, exige une maîtrise absolue de ses débordements. Quand l’émotion déborde du vestiaire pour s’installer sur la scène publique, elle cesse d’être un moteur collectif pour devenir un signal de fragilité. Et dans le football de haut niveau, la fragilité ne se pardonne pas. Elle se paie.

Ce n’est pas un procès en intention. C’est un constat froid. Les grandes équipes gagnantes sont celles où la responsabilité se partage, mais où la protection ne se discute pas. L’erreur appartient au collectif, jamais à l’individu exposé. Or, en laissant l’émotion prendre le dessus, Regragui a rompu, l’espace d’un instant, ce pacte tacite qui lie un leader à son groupe.

C’est peut-être là que se joue la vraie question. Non pas celle de la compétence ou du passé, mais celle de transformer l’énergie brute en autorité maîtrisée. Et en cas d’échec, les plus grands entraîneurs savent s’effacer pour que l’équipe continue d’avancer.
 
Le courage d’assumer

Il faut enfin rappeler une phrase que beaucoup préfèrent oublier. Avant même le début du tournoi, le sélectionneur avait lui-même conditionné son avenir à la victoire finale. Il avait posé ses mots comme on pose une promesse. Ne pas gagner devait signifier partir. Ce n’était pas une déclaration arrachée sous la colère de l’échec. C’était un engagement clair, assumé, réfléchi. «J’ai un contrat jusqu’à la Coupe du monde 2026, mais si on ne gagne pas la CAN 2025, ce contrat prendra fin et je partirai. […] Si tu ne gagnes pas, tu sais ce que tu dois faire. C’est logique», avait-il déclaré.

Autrement dit : il avait déjà posé la pièce sur la table, avant même de jouer la dernière main. Aujourd’hui, se dédire affaiblirait non seulement son image, mais aussi celle de la parole donnée dans le football marocain.

Ce débat n’est donc pas un caprice d’après-finale, ni une hystérie populaire. Il était dans l’air avant même le coup d’envoi, parce que l’enjeu était immense et parce que Regragui a lui-même accepté que son avenir soit lié à ce trophée. Il savait qu’à domicile, on ne lui pardonnerait pas une CAN sans titre. Il a accepté cette règle. Il a même participé à l’écrire. La seule question, désormais, est celle du courage de l’assumer.

Demander le départ de Walid Regragui ne revient pas à renier ce qu’il a apporté. Au contraire. C’est précisément parce qu’il a porté cette sélection si haut que l’exigence est devenue extrême. En tout cas, le football est une histoire de timing.

Savoir partir est parfois aussi important que savoir gagner. Pour le bien de la sélection, pour préserver l’héritage de ce qu’il a construit, pour éviter que la fracture ne devienne irréparable, Walid Regragui doit aujourd’hui assumer jusqu’au bout la logique qu’il a lui-même posée. Non pas comme une fuite, mais comme un acte de responsabilité.
 
Doit-il partir ? Absolument !

Alors oui, Walid Regragui doit partir. Parce qu’il l’a dit avant tout le monde. Parce que ses erreurs, surtout celle du dernier changement qui a condamné le Maroc à jouer à dix pendant de longues minutes d’une finale, sont de celles qui cassent une équipe au moment où elle doit se transcender. Parce que son pari sur les joueurs diminués a fissuré l’effectif au fil du tournoi, arrachant au Maroc ses forces aux instants les plus décisifs.
Parce que sa gestion de l’image et de l’émotion a parfois fragilisé ceux qu’il devait protéger. Et parce qu’un cycle, même glorieux, finit toujours par réclamer un nouveau souffle.

Ce n’est pas une condamnation de l’homme. C’est une exigence pour la sélection. Le Maroc n’a pas le droit de rester prisonnier d’un passé récent, même héroïque. Il doit apprendre, maintenant, à gagner l’Afrique avec la même intensité qu’il a appris à défier le monde. Pour cela, il lui faut un nouveau regard, un nouveau sang-froid, une nouvelle méthode. Et il lui faut, surtout, la décision que le sélectionneur lui-même a annoncée comme logique.

Mehdi Ouassat

Mehdi Ouassat

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Tags : bilan, CAN, Regragui

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