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Le contrôle bio-politique de la tendresse




Ghizlaine Chraibi avait publié il y a quelques années « Un amour fractal », réédité au Maroc à IMPR Editions. En 2018, dans la même maison d’édition, elle sort son deuxième roman, « L’étreinte des chenilles », qui a été un de nos coups de cœur de la rentrée littéraire. Rappelant le « 1984 » de George Orwell, mais dans un monde où Big Brother est devenu féminin, l’auteure joue, en les détournant, avec les codes de notre société. A découvrir.
Le roman débute avec les états d’âme mélancoliques de Monsieur Gris Anthracite, un homme au foyer de cinquante ans, souffrant de la position de subalterne qui est la sienne à Fractalie, cette société où les femmes ont pris le pouvoir et exercent leur hégémonie. Il raconte à son psychothérapeute, Monsieur Vert Gazon, la situation difficile qui est la sienne. Sa femme le traite avec indifférence, la recherche d’emploi reste stérile, le conservatisme ambiant l’étouffe : « Dans cette ville où les femmes ont pris le pouvoir, elles ne piaillent qu’entre elles. Elles portent des burqas de couleurs vives, souvent moulantes ! Pourvu qu’on ne voie aucun centimètre de peau et le tour est joué, même si on devine leurs formes ». Monsieur Vert Gazon l’écoute, silencieux, imperturbable. Monsieur Gris souffre de vivre dans cette impersonnalité omniprésente au sein des rapports sociaux, cette absence d’affects et de sollicitude, cette déshumanisation qui s’est imposée comme mode de vie, manière d’être. La société est devenue dans son ensemble une sorte d’entreprise, de multinationale managée et gérée par des femmessans sentiments, croyant aux effets violemment régénérateurs du matriarcat.
Lors de sa présentation à la Villa des arts de Rabat, Ghizlaine Chraibi s’était inquiétée à la fois du machisme ambiant dans les structures sociales contemporaines et du ressentiment vengeur de certaines femmes devenues puissantes aujourd’hui. Elle avait souligné que son roman visait à restaurer le dialogue entre les genres, en finir avec la confrontation. En effet, s’amuser à démolir le patriarcat en présentant les dérives du matriarcat est un parti pris littéraire intéressant, surtout que le roman a une touche humoristique.
Monsieur Vert Gazon reçoit d’autres patients. Après Monsieur Gris, c’est Mademoiselle Phtalo Turquoise qui fait son apparition dans le cabinet. Elle occupe un poste de responsabilité, semble vivre de manière aisée. Néanmoins, elle ressent également un certain malaise dans la société fractalienne, quelque peu analogue à celui de Monsieur Gris. Elle parle à Monsieur Vert de la société d’avant, de ses rapports avec les hommes, même si aujourd’hui elle ne reviendrait avec l’un d’entre eux pour rien au monde. D’ailleurs, les milices surveillent, à l’instar de ce qui se passe dans la société répressive décrit par Orwell dans « 1984 ». Aujourd’hui, en Fractalie, les femmes ne peuvent exprimer leur amour aux hommes. Les couples ne peuvent se promener dans la rue en se tenant affectueusement par la main, sous peine d’être arrêtés par la police des mœurs, les fameuses milices « anti-love » qui observent les gens par le biais des caméras fixées dans toute la ville. Monsieur Gris, mais Mademoiselle Turquoise également, souffrent de ce manque d’amour, de ce contrôle bio-politique de la tendresse.
De nombreuses personnes ont intériorisé cette domination matriarcale, ont appris à s’adapter à la réalité ambiante, à voir quel bénéfice elles peuvent tirer de cette nouvelle donne ou tout simplement à chercher leur bonheur là où elles peuvent le trouver. D’autres supportent difficilement ce nouveau mode d’organisation social. Monsieur Gris constate que les femmes se comportent désormais comme les hommes avant. Mademoiselle Turquoise déplore que les femmes soient devenues « des hommes comme les autres ». Elle prend conscience qu’elle est le produit d’une société patriarcale, qu’elle s’est longtemps attachée à des hommes qui ne voulaient pas d’elle et qu’elle a adhéré à un monde où elle pourrait n’avoir que des histoires avec elle-même. Un jour, Mademoiselle Turquoise revient dans le cabinet de Monsieur Vert et lui annonce qu’elle est amoureuse d’un homme. Celui-ci l’écoute, toujours aussi silencieux. Le lendemain, c’est au tour de Monsieur Gris de lui parler de son amour pour une femme. On comprend que les deux patients du psychothérapeute sont aussi les deux amants de l’histoire. Que peuvent-ils espérer dans cette société qui, comme le signale le sociologue Abdessamad Dialmy dans sa préface, reproduit la tragique « guerre des sexes » ? Quelle sera l’issue de cette idylle dans un monde soumis à des ingérences de toutes sortes dans la vie personnelle des gens ? Bonne lecture !!!

Par Jean Zaganiaris, EGE Rabat
Mardi 19 Février 2019

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