Le Mur d'"El-Azbakeya", une bibliothèque à ciel ouvert au parfum des souvenirs


Libé
Jeudi 19 Février 2026

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Au cœur du Caire, à quelques pas seulement de l’effervescence du quartier d’Al-Ataba, se dresse le Mur d’El-Azbakeya, témoin vivant de la mémoire de la culture arabe, gardien fidèle de l’histoire de la lecture et rendez-vous incontournable des amoureux du livre. Ici, la valeur ne se mesure ni à la nouveauté des couvertures ni à l’éclat de l’impression, mais à la profondeur des idées et au parfum du papier, porteur d’une longue histoire de questions, d’expériences et de lectures.
Le Mur d’El-Azbakeya n’est pas seulement un marché de livres, mais une mémoire vivante. Cet espace reflète les transformations de la société
et de la culture
Le Mur d’El-Azbakeya n’est pas un simple marché de livres d’occasion, mais un espace culturel ouvert, façonné au fil de longues décennies, devenu avec le temps un repère symbolique solidement ancré dans la cartographie culturelle de l’Egypte et du monde arabe.

Un bouquiniste septuagénaire, Mohamed Abdelaziz, confie que le livre usé porte en lui une histoire et tisse un lien avec un lecteur imaginaire.

"Les clients n’achètent pas seulement des livres", dit-il, "ils achètent du savoir et retrouvent des souvenirs". Mohammed sourit à la petite fille qui se faufile entre les rayonnages, effleurant les couvertures avec une curiosité innocente, dans l’émerveillement de celle qui découvre des trésors insoupçonnés.

Entre les allées de bois, l’odeur du papier ancien s’élève et se mêle à l’arôme du café provenant d’une petite échoppe attenante au mur, conférant au lieu une atmosphère particulière de chaleur et d’intimité. Un mélange de fierté et de joie envahit Amr Chawki, spécialiste des ouvrages de philosophie, lorsqu’il voit "un étudiant ouvrir un livre ancien, couvert de poussière, et y trouver la réponse à une question qu’il cherchait depuis longtemps". A cet instant, dit-il, le sens du métier s’impose, et la fatigue des longues heures passées dans la poussière s’efface.

Les lecteurs-visiteurs perçoivent aussi comment chaque livre porte la trace d’anciens lecteurs avec la grâce des pages jaunies, des marges marquées de notes manuscrites.

Autant de détails qui s'ajoutent au charme singulier du lieu. À quelques pas de la boutique de Chawki, se tient un petit stand dédié aux manuscrits anciens. Le sourire aux lèvres, Mahmoud se remémore l’histoire d’un visiteur ayant découvert un manuscrit rare datant du XIXᵉ siècle, se sentant comme s’il avait mis la main sur un trésor enfoui, retrouvant l’émerveillement de la première découverte.

Le Mur d’El Azbakya rend l'histoire vivante, a-t-il ajouté, précisant que le savoir, dans cette bibliothèque à ciel ouvert, n’est pas de simples mots mais une expérience à part entière qui se vit.

Non loin d’ici, Sara Al-Sayed tient une boutique d'antiquité. Cette spécialiste des montres observe les visiteurs qui ont évolué à travers le temps. "Le mur n’est pas réservé seulement aux livres mais à tout ce qui porte l’âme du patrimoine. C’est comme si le temps ralentissait ici, offrant aux objets anciens une nouvelle chance de vivre", a-t-elle expliqué.

Pour la jeune chercheuse, Leïla Farouk, cet endroit lui permet de trouver des ouvrages qu’elle n’aurait jamais imaginé croiser un jour. Selon elle, chaque livre raconte une histoire nouvelle, en attendant un nouvel acquéreur.

Un visiteur observe ses enfants avec satisfaction toucher les couvertures des livres exposés. Il souhaite leur faire découvrir le monde intime de la lecture, loin des écrans.

Mahassen, libraire spécialisée en livres pour enfants, tente de guider le père et ses enfants. "Parfois, je vois les enfants revenir après des semaines pour me raconter les histoires qu’ils ont aimées, et je sens alors que mon travail a un sens bien au-delà de la simple vente", a confié la libraire.

Le Mur d’El-Azbakeya n’est pas seulement un marché de livres, mais une mémoire vivante. Cet espace reflète les transformations de la société et de la culture. Il s’érige en un lieu où les générations se rencontrent et où les parcours se croisent, tandis que le livre reste un héros silencieux, résistant à l’oubli. Malgré les évolutions numériques rapides et la baisse de l’intérêt pour le livre papier, le Mur d’El-Azbakeya continue de résister, guidé par la passion et non par le marché : ses prix symboliques rendent le livre accessible à tous, concrétisant ainsi l’idée que la lecture est un droit et non un luxe élitiste.

Dans ce contexte, la présence du Mur d’El-Azbakeya au Salon international du livre du Caire, dont la 57ème édition s’est tenue du 21 janvier au 03 février, prend une importance particulière. Lors de cet événement culturel, un espace lui est dédié, en vue de faire vivre “l’esprit” de ce lieu au cœur du vieux Caire.

Selon l’éditeur indépendant, Cherif Mahmoud, la présence au sein du salon n’était pas simplement symbolique, mais constitue un rappel vivant que la lecture n’est pas un comportement de consommation éphémère, mais une pratique culturelle profondément enracinée dans la conscience collective. Le mur, avec toute la charge historique et les expériences humaines qu’il porte, a redonné aux visiteurs le sens de la relation intime avec le livre, a-t-il argumenté.

Le pavillon du Mur d’El-Azbakeya a attiré un large public, notamment des jeunes, des étudiants et des chercheurs, qui y ont trouvé l’occasion de découvrir des livres aujourd’hui introuvables ou épuisés, donnant ainsi au salon une dimension humaine et populaire supplémentaire.

Ce lieu emblématique a connu une vaste opération de rénovation qui a redonné à cet espace culturel un nouveau souffle, tout en veillant à préserver l’esprit auquel sont attachées des générations d’amoureux des Lettres. Les travaux ont notamment porté sur la réorganisation des stands dans une configuration harmonisée, ainsi que sur l’amélioration des infrastructures et des conditions d’exposition tout en respectant la symbolique de ce lieu.

A l’ère du tout éphémère, cette bibliothèque demeure un pilier culturel, rappelant que le livre possède un charme qui ne se ternit jamais et que la culture est trop solidement ancrée pour être déracinée par les élans de la modernité. Ainsi, le mur a su résister à la modernité et ouvrir les perspectives à tous ceux qui croient que la lecture est un acte de vie et que les villes se mesurent aussi au nombre de leurs livres et de leurs lecteurs.

Libé
Jeudi 19 Février 2026
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