Le Maroc et l’enjeu de la transformation structurelle du système des droits de l’homme


Sami El Moudni
Vendredi 27 Février 2026

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Alors que se déroule la 61ème session du Conseil des droits de l'homme à Genève, le système onusien opère une mue historique : le passage de la proclamation des normes à l'impératif de leur mise en œuvre. Entre diplomatie d'influence et réformes structurelles, le Maroc s'impose comme un acteur clé de cette transformation. Analyse d'un tournant politique où la crédibilité des Etats se joue désormais sur l'impact réel de leurs politiques publiques.
 
La présidence marocaine du Conseil des droits de l'homme (CDH) en 2024 n'a pas été une simple étape protocolaire éphémère. Elle a constitué un moment significatif au sein d'un processus international marqué par un repositionnement profond du système des droits de l’homme. Dans un contexte mondial de tensions géopolitiques croissantes, de multiplication des conflits armés et de polarisation politique accrue, des questions fondamentales ont émergé quant à la capacité du Conseil onusien à passer de la production de recommandations à la garantie de leur mise en œuvre effective au sein des Etats.

Aujourd'hui, alors que se déroule la 61ème session du Conseil au Palais des Nations à Genève, il apparaît clairement que le débat ne porte plus sur le nombre de résolutions ou la nature des déclarations politiques, mais sur une question bien plus profonde : comment reconstruire la crédibilité du système onusien de protection des droits de l'homme en renforçant la mise en œuvre nationale des engagements internationaux ? Et comment transformer les recommandations, de leur forme déclarative, en politiques publiques mesurables ?

C’est dans ce contexte que s'inscrit la présence marocaine, conduite par le Délégué interministériel aux droits de l'homme, Mohamed Habib Belkouch, aux côtés de l'Ambassadeur Représentant Permanent du Maroc auprès de l'Office des Nations Unies à Genève, Omar Zniber, ainsi que des représentants des départements gouvernementaux et de la société civile. Cette présence est le prolongement d'un parcours institutionnel de plus d'une décennie, et non une simple participation conjoncturelle. Elle doit être lue non seulement sous l'angle diplomatique, mais comme l'expression d'une trajectoire institutionnelle progressive ayant fait de la mise en œuvre un pilier de la vision nationale dans son interaction avec le système onusien.

La portée ici est double : d’une part, cette participation marque la première présence de la Délégation Interministérielle aux Droits de l'Homme (DIDH)sous l'ère de l'actuel Délégué dans une session de cette envergure ; d’autre part, elle intervient à un moment où le système onusien redéfinit ses priorités, plaçant l'effectivité de la mise en œuvre au cœur des débats.

L'ONU et les enjeux politiques

L’adoption par le Conseil des droits de l’homme, en octobre dernier, de la résolution 60/27 relative au renforcement de la coopération internationale pour soutenir les mécanismes nationaux de mise en œuvre, d’élaboration de rapports et de suivi (A/HRC/RES/60/27), reflète un changement structurel dans la philosophie du Conseil. La résolution ne propose pas de nouvelles normes, mais reconnaît implicitement que le défi majeur ne réside plus dans la formulation des engagements, mais dans le déficit de mise en œuvre.

Au fil des années, les organes de traités, les procédures spéciales et l'Examen Périodique Universel (EPU) ont accumulé des milliers de recommandations. Cependant, l’absence de mécanismes nationaux stables et institutionnalisés pour la coordination et le suivi a rendu l’interaction et l’exécution inégales, et parfois d’un impact limité. Ce fossé a commencé à affecter la crédibilité même du système, particulièrement dans un environnement international où les pressions politiques sur le multilatéralisme s'intensifient.

Dans ce cadre, la résolution 60/27 marque une transition claire d'une logique de pur contrôle vers une logique d'appui institutionnel. L’objectif n’est plus seulement de demander des comptes aux Etats, mais de leur permettre de bâtir des mécanismes d'exécution efficaces, de favoriser l’échange d’expertises et de consacrer le Réseau International des mécanismes nationaux en tant que partenaire stratégique du Haut-Commissariat.

Cette transformation s’est concrétisée par la réunion de haut niveau tenue le 24 février 2026 au Palais des Nations, intitulée «Faire progresser l'agenda de la mise en œuvre». Cette rencontre n'était pas technique, mais éminemment politique. Il y a été souligné que la crédibilité des Etats au sein du Conseil se mesure désormais à leur capacité à transformer les recommandations onusiennes en politiques publiques quantifiables.

Lors de cette rencontre, le Délégué interministériel, Mohamed Habib Belkouch, a affirmé que la mise en œuvre des recommandations du système des Nations Unies n'est plus une question technique, mais un enjeu politique lié à la crédibilité des Etats et à la confiance des citoyens envers leurs institutions. En ce sens, l'exécution devient un critère de gouvernance et non une simple procédure administrative.

Le Maroc et la redéfinition des priorités

Ce débat n’est pas isolé de la dynamique plus large du Réseau International des Mécanismes Nationaux de Mise en œuvre, de Reporting et de Suivi, devenu progressivement un levier central au sein du système du CDH. Ce réseau dépasse désormais le stade du simple espace technique d'échange pour s'affirmer comme une plateforme politique et institutionnelle visant à structurer et pérenniser la mise en œuvre nationale des engagements internationaux.

Le Maroc se positionne comme l'un des acteurs fondateurs de ce réseau et comme contributeur à l’élaboration de ses orientations stratégiques, que ce soit par son implication dans son comité exécutif ou par sa participation à la rédaction de ses documents de référence et de ses plans d'action pour la période 2026-2030. Ce rôle traduit le passage du Maroc du statut d'Etat réagissant aux recommandations à celui d'Etat contribuant à l'organisation de l'écosystème de mise en œuvre au niveau international.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme a renforcé cette orientation en considérant le Réseau comme un partenaire essentiel. Cela confère à l’expérience marocaine une dimension supplémentaire : la DIDH n'est plus un simple outil de coordination nationale, mais un modèle cité dans les discussions internationales sur les meilleures méthodes de gestion des obligations des Etats.

L'opérationnalisation de cette mutation a été marquée par le lancement de la nouvelle plateforme numérique "Knowledge Gateway". Cet outil, qui héberge un espace dédié aux mécanismes nationaux, constitue une infrastructure cognitive visant à soutenir la mise en œuvre par la mutualisation des ressources, l’échange de bonnes pratiques et le développement d’outils de suivi et d'évaluation.

Une expérience marocaine précurseur

Pour le Maroc, cette mutation ne constitue pas une rupture mais reflète une cohérence avec une approche travaillée au niveau national dès 2011, date de la création d'une structure interministérielle de coordination. A cette époque, l'attention internationale portait principalement sur la régularité des rapports. Le Maroc a pourtant choisi d'édifier un mécanisme permanent et institutionnalisé pour garantir la continuité et éviter toute réaction conjoncturelle.

Au fil des ans, la DIDH a évolué pour devenir un organe de coordination complet, gérant les échéances, collectant les données des différents départements et suivant l'exécution des recommandations acceptées. Ce travail de fond a ancré une culture de la mise en œuvre au sein de l'administration marocaine, intégrant l'interaction avec les mécanismes onusiens dans la logique de la gouvernance publique.

Cette expérience a été saluée par le Haut-Commissariat aux droits de l'homme. Cette reconnaissance internationale confirme que le modèle marocain offre un exemple concret de transformation des engagements internationaux en processus institutionnels durables.

Le travail de la Délégation ne se limite pas à la rédaction de rapports ; il contribue à l'harmonisation des politiques publiques, à l'amélioration du dialogue avec les experts onusiens et au renforcement de la crédibilité du Royaume dans l'espace multilatéral.

Dans un monde où les défis pesant sur le système international des droits de l'homme se multiplient, la mise en œuvre devient le véritable curseur de la légitimité. Le Maroc, à travers sa Délégation Interministérielle, fait le pari que l'engagement ne se limite pas à une présence dans les salles de réunion, mais s'étend à la construction d'outils, au développement de réseaux et à l'amélioration du cadre onusien lui-même.

C’est un choix stratégique : transformer l’engagement international d'un texte en politique, d'une recommandation en impact, et d'une symbolique diplomatique en une pratique institutionnelle pérenne.

Genève: Par Sami El Moudni
Journaliste et chercheur en droits humains

Sami El Moudni
Vendredi 27 Février 2026
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