La réaction de l’AMMPS, tardive et timide

Garcinia cambogia, un complément alimentaire à haut risque interdit ailleurs depuis un an


Mehdi Ouassat
Jeudi 9 Avril 2026

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Une année. C'est le temps qu'il aura fallu à l'Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) pour s'apercevoir de ce que les autorités sanitaires françaises avaient jugé suffisamment urgent pour déclencher, dès avril 2025, un arrêté ministériel d'interdiction de tout produit à base de Garcinia cambogia.

Cette plante au nom exotique, présentée comme la solution naturelle et définitive à tous les kilos superflus, distillée en gélules minceur et vendue sur les réseaux sociaux marocains avec l'effronterie des marchands de miracle, avait pourtant déjà livré tous ses secrets les plus sombres. Le système français de surveillance de la sécurité des compléments alimentaires avait documenté, avec la rigueur qu’exige la protection de la santé publique, des effets indésirables d'une gravité qui ne souffrait aucune tergiversation : atteintes hépatiques pouvant confiner à l'irréversible, troubles cardiovasculaires, dérèglements psychiatriques et interactions médicamenteuses potentiellement funestes.    

Pendant ces douze mois de silence institutionnel, pendant cette année où l'indifférence administrative a tenu lieu de politique sanitaire, des milliers de Marocains ont continué de commander, de recevoir et d'ingérer une substance que la rigueur sanitaire d'un autre pays avait suffi à bannir définitivement. Livrés à eux-mêmes, sans filet de protection, sans mise en garde, sans la moindre voix officielle pour contrarier les promesses mirobolantes des vendeurs du net, ils ont été, sans le savoir, les cobayes d'un marché que personne ne surveillait vraiment. C'est cela, la vérité nue que l'AMMPS, dans le langage soigneusement édulcoré de ses communiqués et de ses notes d’information, ne dira jamais tout à fait. 

Ce décalage vertigineux n'est pas un détail. Il est le révélateur criant d'un système de veille sanitaire à bout de souffle, d'une agence réglementaire qui suit les alertes internationales avec le pas lourd d'une institution qui n'a pas encore compris l'urgence de sa propre mission. Car pendant que d’autres systèmes de surveillance de la sécurité des compléments alimentaires sonnaient le tocsin et que les autorités répondaient avec la célérité qu’exige la protection de la santé publique, l’AMMPS, elle, laissait faire. Et l'on est en droit de se demander, sans que la réponse ne soit particulièrement réconfortante, si ce retard relève de l'incapacité ou du choix — car les deux hypothèses sont accablantes. 

Il faut comprendre le terrain sur lequel prospère ce commerce pour en saisir toute la dangerosité. Le Marocain épuisé par les régimes draconiens et les séances de sport infructueuses est une proie idéale pour les marchands de miracle numérique. Sur Facebook, sur Instagram, sur TikTok, des comptes aux allures de pharmacies virtuelles étalent leurs produits avec une désinvolture qui défie toute régulation. Les emballages sont soignés, les promesses démesurées, les témoignages soigneusement fabriqués, et la livraison gratuite jusqu'à votre porte. La Garcinia cambogia y trônait en vedette, auréolée de pseudo-études scientifiques et de before-after photographiques aussi crédibles qu'une note attribuée par l'élève à sa propre copie.

Ce qui fait la dangerosité particulière de cette plante, c'est précisément ce qui en faisait, aux yeux des non-initiés, son attrait. L'acide hydroxycitrique, contenu dans l'écorce du fruit dont est extrait le complément, est présenté comme un coupe-faim naturel, un régulateur métabolique sorti tout droit du ventre de la nature. La nature, cet argument massue que brandissent tous ceux qui veulent vous faire avaler n'importe quoi. Car la nature tue aussi.
Et l'acide hydroxycitrique, en doses prolongées et sans surveillance médicale, peut dévaster un foie, dérégler un cœur, perturber un système digestif et même fracturer l'équilibre psychique d'un individu. Les effets rapportés à travers le monde ne sont pas des hypothèses de chercheurs en mal de publications. Ce sont des réalités cliniques documentées, des alertes sérieuses qui ont suffi à convaincre un pays comme la France d'agir sans délai.
Et l’AMMPS ? Elle a attendu. Elle a observé. Puis, avec le flegme d'une institution dont la priorité n'est visiblement pas l'urgence sanitaire, elle a produit une note d’information invitant les professionnels de santé à la vigilance et les consommateurs à consulter un médecin avant de se supplémenter. Une recommandation d'une banalité déconcertante face à l'ampleur d'un problème que d’autres pays ont résolu par la force de la loi. La différence entre les deux approches en dit long sur la valeur que l'on accorde, de part et d'autre, à la vie de ses propres citoyens.

Car il ne s'agit pas seulement d'un retard technique ou d'un problème de circulation de l'information scientifique. Il s'agit d'une question de volonté politique et de priorité institutionnelle. L'AMMPS dispose-t-elle des outils, des ressources humaines et des systèmes de veille capables de traiter en temps réel les alertes émises par ses homologues européens ? Si oui, pourquoi cette année de silence ? Si non, de quoi parle-t-on exactement lorsque l'on évoque une agence censée protéger la santé des Marocains dans un monde où les produits circulent à la vitesse des algorithmes ? 

La vérité, que personne au sein des institutions concernées ne semble pressé d'énoncer clairement, est que le marché des compléments alimentaires au Maroc évolue dans un flou réglementaire qui arrange bien des intérêts. Entre les importateurs dont personne ne contrôle sérieusement les approvisionnements et les vendeurs en ligne qui opèrent dans l'impunité la plus totale s'est constitué un écosystème profitable pour quelques-uns et potentiellement dévastateur pour beaucoup.

Ce n'est pas la première fois que le Maroc réagit avec retard à des alertes sanitaires internationales sur des produits circulant librement sur son marché. Ce ne sera pas la dernière, tant que les mécanismes de vigilance ne seront pas réformés en profondeur, dotés de moyens réels, et tant que les pouvoirs publics n'auront pas compris — ou décidé — que la santé du citoyen n'est pas un dossier à traiter entre deux priorités politiques.

En attendant, la Garcinia cambogia continue probablement de s'écouler dans les arrière-boutiques du commerce en ligne marocain et dans les salons de beauté reconvertis en espaces de conseil minceur. La mise en garde de l'AMMPS, aussi tardive que timide, ne suffira pas à endiguer un flux commercial qui se nourrit de désirs profonds et de régulation absente. Il faudra une interdiction claire, des contrôles effectifs aux frontières et une régulation sérieuse du commerce numérique des produits de santé. Des mesures que l'on attend encore, pendant que le compte à rebours sanitaire, lui, ne s'est jamais arrêté.

Mehdi Ouassat

Mehdi Ouassat
Jeudi 9 Avril 2026
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