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La présence dans l’absence




«Comment être un parfait mort, revenant dans la vie de toujours ? Prendre appui sur sa propre disparition pour la donner aux héritiers, réels et imaginaires […] Et jamais ceux qui se souviendront de toi ne diront que tu es absent. Tu es le présent des absents. C’est ta véritable nature, ton désir de recommencer… »      

La vie ne peut se caractériser que dans son phénomène d’usure qui conduit à sa dégénérescence, à la mort. Aristote définit la vie comme étant « le fait de se nourrir, de croître, et de dépérir par soi-même » (De l'âme, II, 1). Il ajoute que la vie est ce par quoi le corps animé diffère de l'inanimé. Mais le terme de vie, comme celui de l’âme, est sujet à plusieurs acceptions. Car ce qui confère la vie, c'est-à-dire le mouvement dirigé, finalisé, sans lequel la machine corporelle se décompose, c'est l'âme. L’âme constitue bien ce signe de vie, de sorte que si l’on est à chercher le signe de la mort, c’est la recherche inversée d’un signe irrécusable à la vie. Ainsi se confirme le lien étroit entre la vie et la mort.
Chez Abdelkebir Khatibi, précisément, dans “Pèlerinage d’un artiste amoureux”, vie et mort s’unissent dans un rapport d’alternance continu, rapport qui se précise dans un contexte artistique qui débouchera sur les facettes propres à l’art, propres à l’artiste.
Ce faisant, Khatibi présente la vie et la mort sous plusieurs aspects qui se complètent, car il s’agit de la vie d’un artiste. En effet, le récit est traversé par cette cyclicité de la vie et de la mort dans son mouvement rotatoire, une cyclicité qui se détourne de son caractère anthropologique pour se mouvoir dans le monde de l’art, de l’artiste qui est en phase à la vie par le truchement de l’art ou dans la mort où il trouve rapport rapide, car il a fait de sa vie un défi en étant conscient de la puissance et de l’impuissance de l’art.
Nous sommes à prime abord amenés à penser l’existence dans sa dualité réversible et nous nous demandons si la vie ne se reconnaît que dans son essentielle précarité, dans sa rencontre duelle avec la mort. Khatibi réalise cette rencontre dans une alternance parfaite où les cycles de la vie et de la mort se répètent sans discontinuité. La vie ne subsiste que par la mort dans un rapport concentrique où le mouvement cyclique est fluctuant en permanence. La mort est donc une composante nécessaire du processus vital, permettant le renouvellement et le développement de la vie. Une relation d’interdépendance, où la vie et la mort défendent, dans leur rapport binaire, leur perpétuité. khatibi fait que la mort édifie la vie dans son devoir d’éternité quand la progéniture perpétue la lignée familiale.
Ensuite, Khatibi trouve dans la vie une sorte de propédeutique pour une vie d’ailleurs, une vie dans la mort : « Comment être un parfait mort, revenant dans la vie de toujours ? Prendre appui sur sa propre disparition pour la donner aux héritiers, réels et imaginaires […] Et jamais ceux qui se souviendront de toi ne diront que tu es absent. Tu es le présent des absents. C’est ta véritable nature, ton désir de recommencer… »
Sommes-nous ses héritiers qui feront de lui ce « parfait mort ?  Cela se fera en nous rendant compte du paradigme khatibien quant à sa vision sincère qu’il avait de l’art. Pour lui, l’art est pourvu de fragilité et de résistance . Non seulement l’artiste est incité à réfléchir sur le sens de la vie, car tout commence par une genèse, mais il ne peut se soustraire à sa finitude marquée par l’empreinte indélébile de la mort. La vie est-elle le souffle ou le musagète qui inspire l’artiste ?  Ou est-ce l’art qui donne sens à la vie et par la suite sens à la vie de l’artiste ?  La mort est-elle délivrance par l’art ou entrave ?
Katibi nous dit dans “Pèlerinage d’un artiste amoureux” que le mort est dépourvue de toute épouvante dans la bouche de l’artiste; son art est l’éternel qui survit à son créateur et le fait rêver après sa disparition.  L’artiste se joue aussi de la mort avec « un sourire malicieux »; il la défie et voit en elle une tapisserie que l’artisan ou l’artiste élabore et tisse sur un métier avec « de la lumière surnaturelle », autrement dit des couleurs venues de l’ailleurs, de la chaire du monde à laquelle ne peut accéder que celui qui sait manier cette lumière.
Quand Baudelaire disait dans “Œuvres complètes” : « Le goût de la mort a toujours régné en moi conjointement avec le goût de la vie. J’ai joui de la vie avec amertume », l’artiste dans “Pèlerinage d’un artiste amoureux” associe sa vocation à l’art dans la vie comme dans la mort.
Par la suite, Kahtibi entend mettre en avant la difficulté de l’artiste à être dans le monde. Il subit souvent un traumatisme sociologique, car fragilisé par sa sensibilité qui le mène à contre-courant de son monde, car l’art est bien l’antithèse de la réalité, car la prose du monde réel l’exile et le contraint au silence, car ses mots ne peuvent jamais coïncider avec le monde prosaïque. L’artiste est un éternel Albatros, un incompris qui porte en lui « une violence rentrée » , une violence qu’il ne peut sourdre qu’en art pour survivre au désir inextinguible de satisfaire le désir de créer  qui est en lui. Nous savons alors à travers “Pèlerinage d’un artiste amoureux” que l’artiste ne peut s’unir à la vie que par le truchement de l’art et même la mort devient juste une autre phase de la vie, un horizon à garder en vue. Tout au long du Récit, notre artiste est en train de faire de sa vie son œuvre d’art, Ce n’est que l’artiste qui perce cet ailleurs, son regard éclaire le monde et ses mains le façonnent et l’agrémentent, de manière à s’y retrouver; il entre par moments dans l’amitié du monde, et s’aveugle dans ses moments de spleen, guidé par sa lumière intérieure, par ses sens. Nous distinguons ici toute la quintessence de l’esthétique romantique dans l’œuvre khatibienne : la connaissance du monde, de la vie, par les sens. L’artiste trouve la vie là où les autres n’y voient que des objets sans vie. Peut-on aller jusqu’à croire que faire de l’art c’est apprendre à mourir ? Qu’un artiste est plus dans l’acceptation de cet extra-horizon qu’une personne lambda ? d’artiste qui souhaite vivre en osmose avec son monde qui fera un tout organisé régi par une âme. L’âme inventive qui crée et renouvelle le monde.  Notre artiste s’est inventé cette âme par la passion et la sensibilité qui l’animent. Il est l’âme du monde et sait que la mort n’est que la séparation du corps de l’âme, il n’a pas peur de mourir, Somme toute, nous comprenons à travers ce pèlerinage que l’artiste est dans cette dualité entre moments de créativité, et moments où il touche succinctement ou en flottement à la normalité. Il vit en perpétuel tiraillement entre son désir d’être compris et accepté. L’artiste ne fait pas l’art dans la joie; il se gratte le corps pour libérer son imagination; il enchante le monde dans son désenchantement. Il nous fait voir l’éternité dans son regard qui épouse le point de vue de Sirius. Mais cet artiste ne peut se sentir vivant que dans ses moments de création, car il est souvent le moins écouté, le moins considéré. De ce fait, Bergson disait : « L’artiste, par définition, appartient à l’avenir », proclamation assertive qui fait froid dans le dos de l’artiste, car l’art est souvent confondu avec vision, car la lecture du monde par l’artiste est peuplée de visions qui lui sont propres et sortent des acquis.
Il ne regarde pas mais voit. C’est alors que dans le contexte temporel de sa vie, ses visions sont soit maudites car à contre-courant, soit décriées. C’est le futur qui, après coup, donne à l’artiste ses lettres de noblesse, son art est tombé dans la « con-temporalité » du futur, et alors son côté visionnaire est reconnu. Il faut nous l’avouer, l’artiste se bat pour exister avec son art, sa « folie » artistique l’empêche d’accepter d’être comme les autres, il ne choisit pas son art, il subit l’expression ressentie de sa vision du monde. En terme final, si l’artiste est bien un visionnaire, il n’en demeure pas moins inutile pour son propre monde, car seul son art l’enferme dans une prison d’être « à part », mais pas d’être d’action ou idéologue entendu.

Par Soumia MEJTIA
Mardi 12 Mars 2019

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