La guerre américano-israélienne conduit-elle à l’effondrement de l’ancien ordre régional ?


Youssef Lahlali
Lundi 27 Avril 2026

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Ce qui se joue dans le détroit d’Ormuz n’est pas une simple escalade passagère, mais l’annonce explicite d’une entrée de la région dans une phase de dérive stratégique sans précédent. Les récents événements ne peuvent plus être lus comme des incidents sécuritaires isolés, mais comme les symptômes d’un effondrement progressif des règles d’engagement qui ont structuré le Moyen-Orient pendant des décennies. De l’interception de navires aux mises en scène médiatiques du Corps des Gardiens de la révolution, nous assistons à une guerre de démonstration de force autant qu’à une guerre des volontés, où l’image et le récit deviennent des armes à part entière.

Parler de « fin de guerre » relève désormais de l’illusion politique. Ce qui s’est achevé, c’est une forme de conflit, pour laisser place à une autre, plus dangereuse : une guerre d’asphyxie économique à l’échelle mondiale. La fermeture du détroit d’Ormuz, ou même la menace de celle-ci, n’est plus un simple levier de pression, mais une arme stratégique qui redéfinit la notion même de sécurité internationale, en révélant la fragilité d’un système économique mondial fondé sur l’hypothèse de la stabilité permanente.

Le plus inquiétant n’est pas tant le comportement de l’Iran que le désarroi des Etats-Unis eux-mêmes. La puissance qui s’est longtemps présentée comme garante de la stabilité apparaît aujourd’hui incapable de produire une vision cohérente et gère la crise dans une logique de transactions plutôt que de stratégie. Décisions erratiques, messages contradictoires, personnalisation du pouvoir : autant de signes d’une érosion du centre de gravité à Washington. La question n’est plus : que veut l’Amérique? mais: le sait-elle encore elle-même ?

L’Europe, quant à elle, a définitivement glissé du statut d’acteur à celui de victime. Ses divisions et son incapacité à imposer une approche autonome révèlent les limites de sa puissance politique malgré son poids économique. Elle paie le prix de la crise sur les plans énergétique et financier, sans disposer ni de la volonté ni des moyens pour en infléchir le cours. Une Europe qui subit sans agir.

A l’inverse, l’Iran s’impose comme un acteur incontournable, non pas parce qu’il est militairement supérieur, mais parce qu’il maîtrise l’art de gérer le chaos. En déplaçant le conflit vers le cœur du système mondial via le levier énergétique, Téhéran s’est doté de nouveaux atouts. Plus encore, il ne négocie plus en position de faiblesse, mais comme un acteur capable de nuire à tous. Il ne réclame pas seulement la levée des sanctions, mais exige une reconnaissance de son statut de puissance régionale.
Mais cette montée en puissance pose une question fondamentale : s’agit-il d’un acteur prêt à s’intégrer dans un ordre régional stable, ou d’un acteur qui prospère dans l’instabilité et la reproduit ? Les expériences libanaise, irakienne et yéménite n’incitent guère à l’optimisme.

Les pays du Golfe, pour leur part, font face à un moment de vérité. Le parapluie sécuritaire américain, pilier de leurs stratégies depuis des décennies, n’apparaît plus aussi fiable. Pire encore, cette guerre montre qu’il peut se transformer d’un facteur de stabilité en source de risque. Miser exclusivement sur Washington n’est plus une garantie, mais un pari risqué.

La leçon la plus brutale de cette guerre est l’effondrement du mythe de la victoire militaire. La première puissance militaire mondiale n’a pas réussi à traduire sa supériorité en gains politiques. Ce constat marque un tournant profond dans la nature même de la puissance au sein du système international. La force ne se mesure plus uniquement à la capacité de destruction, mais à celle de maîtriser les conséquences.
Ce qui émerge sous nos yeux n’est pas un «nouvel ordre régional» au sens classique du terme, mais un vide stratégique ouvert à toutes les recompositions. Un ordre qui se délite, des puissances qui s’affrontent sur ses ruines, sans règles claires ni équilibres stables.

Au final, le danger ne réside pas seulement dans la guerre elle-même, mais dans l’absence de perspective de sortie. Nous ne sommes plus face à une crise conjoncturelle, mais à un moment de rupture historique, susceptible de redessiner les rapports de force ou d’enfoncer durablement la région dans une instabilité chronique, où personne ne détient le contrôle total… et où personne n’est à l’abri.

Paris Youssef Lahlali

Youssef Lahlali
Lundi 27 Avril 2026
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