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La Journée mondiale de la santé mentale nous interpelle au niveau national

Insuffisance du nombre de lits, un psychiatre pour plus de 80.000 habitants… entre autres manques criants


La Journée mondiale de la santé mentale nous interpelle au niveau national
La Journée mondiale de la santé mentale, célébrée le 10 octobre de chaque année, est l’occasion de sensibiliser l’opinion publique au sujet de la santé mentale et de mobiliser les énergies en sa faveur. Surtout que le constat ne prête pas vraiment à l'optimisme. En effet, un individu sur quatre serait affecté par des problèmes de santé mentale au cours de sa vie, et plus de 300 millions de personnes dans le monde souffrent aujourd’hui de dépression, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

La pandémie du Covid-19 et les longs mois de confinement ont modifié considérablement notre façon de vivre au quotidien et ont également contribué à la hausse des niveaux de dépression et d’anxiété au sein de la population. Que ce soit du côté des soignants qui ont dû prodiguer des soins dans des circonstances difficiles, ou pour les élèves, qui ont dû s’adapter à l’enseignement à distance, en ayant peu de contact avec leurs enseignants et leurs amis et en étant inquiets pour leur avenir, pour les travailleurs dont les moyens de subsistance sont constamment menacés, ou encore pour un grand nombre de personnes en situation de vulnérabilité.

Aujourd’hui la situation demeure toujours aussi lourde et délicate, pour les malades eux-mêmes, mais aussi leurs proches. D’autant plus que les services psychiatriques au Maroc, manquent gravement de ressources humaines et logistiques.
 
Au Maroc, un psychiatre pour 85.000 habitants
 
Aujourd’hui, ils sont près de 400 psychiatres à exercer au Maroc. Soit un praticien pour 85.000 habitants. Un chiffre tout à fait dérisoire, loin derrière nos voisins maghrébins. Quant aux pays européens, aucune comparaison n’est possible, bien entendu. En Suisse, la ville de Genève dispose à elle seule de 750 psychiatres, pour 120.000 habitants. Au Maroc, nous ne pouvons, pour l’heure, prétendre à une telle prouesse. Mais notre pays pourra-t-il  au moins atteindre le seuil minimal nécessaire qui, selon l’OMS, est de 2,5 psychiatres pour 100.000 habitants ?

Une question d’autant plus lancinante qu’une ancienne enquête nationale, réalisée par le ministère de la Santé, en partenariat avec l’OMS, en a démontré l’urgence et l’acuité. 48,9 % des personnes interrogées dans ce cadre, y présentaient au moins un signe relevant de tel ou tel trouble mental, allant du simple trouble obsessionnel ou de l’insomnie passagère à des manifestations plus graves comme les psychoses. Par ailleurs, 25,6% des personnes visées par cette enquête présentaient une dépression. Malgré le nombre important de personnes qui souffrent de troubles mentaux dans notre pays, on ne dispose que de quelques milliers de lits psychiatriques.

 Casablanca, grande métropole et qui compte plus de 100.000 malades mentaux, ne dispose que de près de 300 lits, répartis entre le Centre psychiatrique universitaire (CPU), l’hôpital Baouafi, l’hôpital de Mohammedia et le centre de Tit-Mellil. Encore est-il que ces lits sont loin d’être tous fonctionnels.  «A mon avis, c’est nettement insuffisant, eu égard au nombre d’habitants de Casablanca qui avoisine les 5 millions. Ce manque de lits en psychiatrie génère énormément de problèmes», nous explique Dr O.Redoine, psychiatre addictologue, «en premier lieu, la non-hospitalisation de certains patients dangereux pour eux-mêmes (suicide) ou pour les autres (hétéro-agressivité). Parmi les autres difficultés, liées à ce manque de lits hospitaliers, il y a le suivi irrégulier, voire même l’abandon de tout soin, et l’épuisement, en fin de compte, des familles qui essaient tant bien que mal de prendre en charge leurs patients à l’extérieur de l’hôpital. Il arrive parfois que ces familles se sentent abandonnées par l’équipe soignante», précise notre source.

Pour ce qui est du nombre de psychiatres très restreint dans notre pays, Dr O.Redoine estime qu’il y a de multiples raisons à cela. «Tout d’abord, la psychiatrie est une discipline relativement récente dans notre pays. L’imaginaire collectif considère que les malades mentaux sont assez particuliers, et que les gens qui s’en occupent sont assez bizarres, quand ils ne sont pas malades eux-mêmes. Ceci ne motive certainement pas les jeunes médecins pour choisir cette spécialité. D’autre part, la psychiatrie n’a pas toujours été inscrite dans l’agenda des décideurs dans le domaine de la santé. Par conséquent, elle n’a pas bénéficié d’un investissement public. Ceci explique en partie la pénurie flagrante en ressources humaines (psychiatres, psychologues, infirmiers, assistants sociaux....)», explique-t-il. Et d’ajouter : «Je pense que le nombre de postes ouverts par le ministère de la Santé, pour les résidents en psychiatrie (NDLR : ceux qui font leur spécialité en psychiatrie) est nettement insuffisant. Il faut se poser la question, s’il ne faudrait pas créer un résidanat spécifique pour la spécialité psychiatrique, dans le but  d’augmenter le nombre de psychiatres. En Algérie, à titre comparatif,  ils sont près de 800 psychiatres, et ce pour une population à peu près similaire à la nôtre. Et pour la Tunisie, qui est beaucoup moins peuplée, ils sont déjà presque à 200 psychiatres. En France, ce nombre atteint 12.000 psychiatres». 

En effet, les chiffres concernant la psychiatrie au Maroc font peur. Très peur même. Ce manque de professionnels, d’infrastructures et de budget pose un problème de taille, aussi bien sur le plan social qu’économique. Cette situation peu enviable ne saurait être redressée par le budget infime alloué à la santé mentale dans notre pays.

Dr . F. Z. Sekkat et Dr. S. Belbachir, psychiatres marocains, considèrent dans un article intitulé « La psychiatrie au Maroc. Histoire, difficultés et défis » que le budget alloué à la santé mentale est très insuffisant. «L’insuffisance des moyens matériels, humains et institutionnels entrave le développement de la psychiatrie. Les structures actuelles ne répondent pas d’une manière adéquate aux besoins en santé mentale de plus en plus croissants au Maroc. Plus de la moitié des provinces restent totalement démunies de toute structure psychiatrique spécifique», expliquent-ils. Et d’ajouter : «certains hôpitaux psychiatriques sont négligés et peu aptes à la prestation de soins. Ils ternissent encore plus l’image de la psychiatrie, la dévalorisant aux yeux même du personnel médical et paramédical. Les centres de consultations ambulatoires de santé mentale relevant du secteur public sont, quant à eux, très insuffisants en nombre et sont dans un état guère meilleur».

Malgré les progrès importants réalisés au cours de ces dernières décennies au Maroc, il reste beaucoup à faire en matière de psychiatrie. Il faudrait, en particulier, doter les petites villes et les régions les plus reculées du Royaume, d’infrastructures pour la prise en charge de la maladie mentale. Sans parler de la nécessité vitale de former des médecins psychiatres et des infirmiers spécialisés en psychiatrie. Ce sont justement ces «ambassadeurs de la réalité», comme on les appelle, qui seront à même d’alléger la souffrance liée à la maladie mentale.
 
Le rôle essentiel de la famille et des proches
 
L’absence de structures intermédiaires, comme des hôpitaux de jour, des centres d’accueil et de réhabilitation pour des malades chroniques, ne favorise pas la réinsertion des malades, d’où une charge supplémentaire pour les familles et les institutions de soins. 

En effet, les proches, ou les aidants, ont un rôle essentiel dans le monde de la santé mentale, mais il est souvent mal compris, mal utilisé aussi. Les proches sont ainsi oubliés, mis de côté. Aujourd’hui comme hier, les proches ne vont pas bien. La grande majorité des proches approchés par Libé soulignent que la plupart des dispositifs d’aide ne fonctionnent pas vraiment ou sont trop difficiles d’accès. «Dès le début, on a besoin d’un accompagnement pour mettre les choses en place. Mais cela arrive beaucoup trop tard. On aurait pu éviter beaucoup de choses. On était dans une période de doute, d’hospitalisations à outrance. On a perdu beaucoup de temps», raconte ainsi Jalal, un frère d’une personne souffrant de troubles de la schizophrénie.

Tout serait, donc, à revoir. Surtout la période pré-diagnostic qui est une des plus difficiles à vivre pour l’entourage et les personnes vivant avec des troubles psychiques. «Ce qui arrive à son proche reste flou et incertain, les aidants sont seuls face à la situation. Cette période peut durer plus de cinq ans pour un tiers des personnes interrogées», précise une étude française sur le sujet.

Il faut également supporter une image lourde des troubles psychiques. Pour plus des deux tiers des proches, la maladie mentale est présentée comme anxiogène et stigmatisante. «J’avais honte de la maladie de mon frère, raconte encore Jalal. Je ne peux pas dire que mon frère est schizophrène, car aussitôt ça donne des images extrêmement négatives de la personne qui va tuer». «Alors que mon frère c’est tout à fait le contraire. Quelqu’un de très pacifiste, à qui on a plutôt fait du mal», conclut-il.
 
Le milieu scolaire et universitaire également concerné
 
Les enfants et les jeunes passent une grande partie de leur vie à l’école. Un problème de santé mentale peut avoir des répercussions sur leur scolarité. Il est donc difficile de dissocier la santé et l'éducation. Étroitement liés, les problèmes de santé physique et mentale qui peuvent y sévir, entravent la réussite des élèves ou autres étudiants universitaires en limitant leurs capacités d’apprentissage, ce qui conduit à des situations d’échec scolaire.

Preuve que le sujet est un enjeu capital au Royaume, selon l’Organisation mondiale de la santé, 20% des enfants et des jeunes au Maroc souffrent  de troubles mentaux, dont la moitié des cas débutent à l’âge de 14 ans.  En sus, 48.9% des 15 ans et plus présentent des troubles mentaux tels l’insomnie, l’anxiété, la dépression.

Conséquemment, une proportion non négligeable de cette frange de la population se trouve exposée chaque jour que Dieu fait, aux risques du tabagisme, des drogues, des rapports sexuels non protégés. Soit un mode de vie malsain auquel s’ajoutent une alimentation non équilibrée et un manque d’activité physique. En attestent les chiffres suivants: 11% des élèves de 13 à 15 ans sont des fumeurs; 1% des élèves de 13 à 15 ans consomment des boissons alcoolisées et 4% consomment des drogues; 14% de cette catégorie de population ont tenté de se suicider une ou plusieurs fois; 11% souffrent de surpoids ; 82% sont inactifs physiquement ; 30% ont été victimes de violences.

Et ce n’est pas tout. Toujours d’après les données de l’OMS, le tiers des décès et les deux tiers de la charge de morbidité à l’âge adulte sont dus à des maladies ou des comportements malsains adoptés pendant la période de la jeunesse.

Mehdi Ouassat

Libé
Vendredi 8 Octobre 2021

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