L’aspect haineux et anti-migrants du numérique tracé par un baromètre signé Migrapress : Ça tranche avec l’hospitalité légendaire des Marocains

Aversion, mensonge et autres algorithmes malveillants


Driss Sarhane
Dimanche 5 Avril 2026

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Le premier Baromètre Migrapress dresse un constat alarmant de l’espace public numérique marocain. Sur les 500 publications analysées, près des deux tiers diffusent des discours négatifs à l’égard des migrants, tandis que 70% relèvent de la désinformation. Dans cet écosystème, les plateformes jouent un rôle d’accélérateur, propulsant en visibilité les contenus les plus toxiques.

Derrière ces chiffres se dessine une réalité plus profonde : l’émergence d’une véritable infrastructure invisible du rejet, où la viralité favorise la circulation et la normalisation de récits hostiles.

Le Baromètre Migrapress T1 2026 a été réalisé par Hassan Bentaleb, chercheur en migration et asile, fondateur de la plateforme Migrapress. Il repose sur l’analyse d’un corpus de 500 publications collectées entre le 1ᵉʳ janvier et le 24 mars 2026 sur Facebook, YouTube et TikTok, dans le cadre d’un suivi quotidien basé sur des mots-clés liés à la migration ainsi qu’aux événements déclencheurs.

Une image circule sur Facebook. A gauche, un enfant à la peau claire, souriant, correspondant aux standards classiques de beauté. A droite, un nourrisson noir, présenté de manière dégradante. La légende, en arabe, est brève mais lourde de sens: «Marocaine épouse un Marocain: ses enfants. Marocaine épouse un Sénégalais : ses enfants».

Aucune insulte explicite. Aucun appel direct à la violence. Seulement une mise en scène, une comparaison implicite, une suggestion. Et pourtant, 159 réactions, 38 commentaires, 64 partages.

C’est précisément ce type de contenu que le Baromètre Migrapress — une initiative pionnière au Maroc et en Afrique — a identifié, documenté et analysé sur une période de trois mois, de janvier à mars 2026.

Cette image dit, à elle seule, ce que les chiffres confirment : les formes de rejet les plus insidieuses ne sont pas les plus bruyantes. Ce sont celles qui passent par l’allusion, qui normalisent sans déclarer, et qui diffusent des représentations sans jamais se nommer comme telles.

L'espace numérique marocain sous radiographie

Le résultat central du premier Baromètre Migrapress est à la fois attendu dans sa direction et alarmant dans son ampleur: 66% des 500 publications analysées s'inscrivent dans une logique de rejet des populations migrantes, qu'il s'agisse de haine explicite, de stigmatisation diffuse ou de complotisme. A peine un contenu sur sept relève d'une démarche réellement informative ou nuancée.

Ce chiffre, à lui seul, dessine le portrait d'un espace discursif profondément déséquilibré. Mais ce que le baromètre révèle surtout, c'est la mécanique de ce déséquilibre. Les discours haineux ne dominent pas l'espace numérique parce qu'ils sont majoritaires en nombre. Ils le dominent parce qu'ils captent l'essentiel de l'attention.

Les contenus haineux, qui représentent 40% du corpus, concentrent en moyenne 380 interactions par publication. Les contenus informatifs, eux, peinent à dépasser 22. La critique nuancée, la mise en contexte, le témoignage humanisant — tout ce qui pourrait rééquilibrer le débat public — génèrent entre 0 et 15 interactions. Dans l'économie de l'attention numérique, la haine est rentable. La nuance ne l'est pas.

Trois mois, une trajectoire: la radicalisation par les chiffres

Si un résultat du baromètre devait retenir l'attention des décideurs publics et des chercheurs, c'est celui-ci : l'Indice de haute dangerosité (IHD) est passé de 58% en janvier à 83% en février, puis à 91% en mars. En l'espace de trois mois, l'intensité des discours haineux a progressé de manière continue et sans point d'inflexion.

Ce n'est pas une augmentation du volume des publications qui explique cette courbe — le nombre de contenus collectés en janvier et en février était identique. C'est une transformation qualitative : les formes modérées de stigmatisation ont progressivement cédé la place à des registres plus violents, plus déshumanisants, plus radicaux. Le registre conflictuel s'est consolidé. Le centre discursif, lui, s'est effondré.

La catégorie «critique légitime» — celle qui accueille les contenus exprimant des réserves argumentées sur la politique migratoire, sans tomber dans la stigmatisation — a quasiment disparu après janvier. C'est une donnée sociologiquement capitale. Car ce n'est pas seulement la présence de la haine qui structure un espace discursif: c'est aussi l'absence de contre-discours. Quand les voix nuancées se taisent — ou sont réduites au silence par l'invisibilisation algorithmique — le champ reste libre aux registres les plus extrêmes.

Cette dynamique rappelle ce que le sociologue Stanley Cohen avait théorisé dans ses travaux fondateurs sur la « panique morale » : un groupe social est progressivement construit comme problème public, comme menace, comme ennemi. La répétition et l'intensification des représentations négatives font le travail que ne pourrait jamais accomplir un discours isolé, aussi virulent soit-il.

La désinformation: carburant structurel de la haine

Il y a une donnée du baromètre que l'on aurait tort de traiter comme un chiffre parmi d'autres: 70% des publications analysées contiennent des informations délibérément fausses ou trompeuses. Et ce taux monte à 82% lorsqu'on se concentre sur les seuls contenus négatifs.

Cette statistique dit quelque chose de fondamental sur la nature du phénomène: les fake news n'accompagnent pas le discours haineux. Elles le constituent. Sans le mensonge, l'hostilité n'a pas de prémisse factuelle sur laquelle s'appuyer. Avec lui, elle devient une «réaction légitime» à des faits inventés.

Les mécanismes sont connus et documentés depuis au moins les travaux de Claire Wardle sur ce qu'elle appelle  «information disorders»: les vidéos sorties de leur contexte géographique ou temporel, les faits divers amplifiés ou purement inventés, les associations arbitraires entre migration et criminalité, les statistiques falsifiées sur la démographie, le logement ou l'emploi. Chacune de ces fausses informations fonctionne comme une brique dans la construction d'un édifice narratif dont la conclusion est toujours la même : les migrants représentent une menace.

Ce qui est particulièrement préoccupant dans les données du baromètre, c'est le paradoxe de la «critique légitime»: les rares contenus codés comme tels affichent eux aussi un taux de désinformation de 100%. Cela signifie soit que la frontière entre critique politique fondée et stigmatisation déguisée est devenue si poreuse qu'elle n'est plus opératoire, soit que le récit migratoire dans l'espace numérique marocain est si saturé de fausses informations que même les prises de position apparemment raisonnées y puisent leurs arguments. Dans les deux cas, c'est la fragilité de l'espace argumentatif tout entier qui est révélée.

Facebook, YouTube, TikTok: trois plateformes, trois logiques

Le baromètre confirme ce que les observateurs des réseaux sociaux marocains avaient déjà pressenti : Facebook est le centre névralgique du discours de rejet, hébergeant 88% des publications analysées. Sa structure de groupes fermés et de pages publiques favorise la formation de ce que les chercheurs appellent des «chambres d'écho», ces espaces où les mêmes représentations circulent en boucle, se renforcent mutuellement et finissent par apparaître comme du sens commun.

Mais YouTube et TikTok, bien que minoritaires en volume, jouent un rôle qualitatif d'une importance croissante. Ce sont eux qui génèrent les pics d'engagement les plus spectaculaires, en particulier pour les contenus à forte charge émotionnelle. La vidéo — format roi de TikTok et de YouTube — possède une capacité d'entraînement émotionnel que le texte n'a pas. Elle montre, elle implique, elle fait ressentir avant de donner à réfléchir. Et dans la mécanique de la haine, cet ordre est décisif.

Il serait cependant réducteur d'en faire les premières responsables. Ces plateformes n'inventent pas les discours qu'elles hébergent. Elles les amplifient, les rendent visibles, leur donnent une portée qu'ils n'auraient pas dans la sphère privée. Mais leur architecture — algorithmique, économique, psychologique — est taillée pour favoriser le contenu qui génère des réactions, de l'indignation, de la peur. Et dans ce schéma, la haine gagne presque toujours face à la nuance.

La CAN 2025: quand le sport devient prétexte

Le 24 janvier 2026, une vidéo est publiée sur YouTube. Son contenu cible explicitement la communauté sénégalaise, dans un registre haineux d'intensité forte, avec fake news et cadrage sécuritaire. Elle va générer à elle seule plusieurs milliers d'interactions, le pic d'engagement le plus élevé de tout le corpus analysé par le baromètre.

Ce basculement correspond au moment des incidents liés à la Coupe d'Afrique des Nations 2025. Avant cette date, les publications ciblant les Sénégalais relevaient de registres neutres ou de critique légitime, avec un engagement nul. En quelques heures, la compétition sportive est devenue un déclencheur discursif.

Il faut cependant se garder d'une lecture causale trop simple. La CAN n'a pas créé l'hostilité envers les communautés sénégalaises au Maroc. Elle lui a fourni une occasion. Un événement public légitime en apparence, autour duquel une hostilité préexistante pouvait s'exprimer sous couvert de réaction à l'actualité.

La preuve en est la persistance : bien après la fin de la compétition, les publications ciblant les Sénégalais ont continué. Le discours s'est sédimenté. Il s'est autonomisé de son prétexte initial. C'est précisément ce mécanisme que les sociologues appellent «crystallisation»: un événement sert de catalyseur à des représentations qui lui préexistaient, puis leur survit.

Pour les politiques de prévention, cette distinction entre déclencheur et cause est capitale. Surveiller les pics discursifs pendant les événements sportifs ou politiques est nécessaire. Mais ce n'est pas suffisant. La racine du problème est structurelle, pas événementielle.

Les femmes marocaines: une cible révélatrice

Parmi les données les plus significatives du baromètre figure un déplacement de cible que peu d'observateurs avaient anticipé : les femmes marocaines elles-mêmes — et non les seuls migrants — apparaissent comme objets d'un discours de stigmatisation.

Cette évolution n'est pas anodine. Elle signale que le discours anti-migrants ne se limite plus à désigner un «autre» extérieur. Il s'étend désormais à des membres de la société marocaine, à travers leur corps, leurs choix matrimoniaux, leur supposée vulnérabilité.

Trois registres rhétoriques sont à l'œuvre. Le premier est la victimisation instrumentalisée: les femmes marocaines sont présentées comme victimes de la présence migratoire, victimes de la concurrence économique, des unions mixtes, de la «substitution démographique». Ce cadrage permet de produire une rhétorique protectrice qui légitime l'hostilité envers les migrants sans l'assumer directement.

Le deuxième est le contrôle des frontières matrimoniales: les couples mixtes et leurs enfants deviennent des figures de la menace identitaire. L'image de couverture de ce reportage — cette comparaison entre enfants de pères différents — est un exemple presque clinique de ce mécanisme. Ce n'est pas un discours sur les migrants. C'est un discours sur les femmes marocaines qui «choisissent mal».

Le troisième est ce que les chercheurs appellent l'anxiété identitaire: l'association entre présence migratoire et déclin supposé d'une identité nationale dont les femmes seraient à la fois les gardiennes et les premières victimes de son effritement.

Ce n'est pas un phénomène nouveau. Il s'inscrit dans une continuité discursive documentée depuis plusieurs années dans l'espace numérique marocain francophone et arabophone. Ce que le baromètre révèle, c'est sa systématisation et sa montée en puissance : ces discours apparaissent principalement en amont de la montée des contenus haineux directs, comme s'ils jouaient un rôle de préparation, d'amorçage du terrain discursif.

L'invisible économie morale du rejet

Au fond de tout ce corpus, derrière les statistiques et les catégories d'analyse, le baromètre révèle quelque chose de plus insidieux encore : l'émergence d'une économie morale du rejet. Une logique implicite selon laquelle les migrants sont évalués, hiérarchisés, jugés selon leur utilité, leur conformité, leur légitimité supposées.

Cette économie morale produit une taxonomie des migrations: il y aurait les «bons» migrants, ceux qui s'intègrent, contribuent, restent discrets, et les «mauvais», ceux qui perturbent, concurrencent, résistent à l'assignation. Les premiers méritent une tolérance conditionnelle. Les seconds méritent le rejet.

Cette grille de lecture n'est pas propre au Maroc. On la retrouve dans les discours sur la migration en Europe, en Amérique du Nord, partout où la présence migratoire est devenue un objet politique. Ce qui est spécifique à la situation marocaine, c'est la rapidité avec laquelle ce cadrage s'est imposé dans l'espace numérique, et la quasi-absence de contre-narration capable de le challenger.

Ce que le baromètre ne dit pas encore  et pourquoi c'est important

Le Baromètre Migrapress est un outil pionnier. Mais ses auteurs sont les premiers à en reconnaître les limites, et cette honnêteté méthodologique mérite d'être saluée.

Le corpus de 500 publications est analytiquement riche mais statistiquement modeste. Les résultats décrivent des tendances et des logiques discursives, ils ne prétendent pas refléter l'ensemble du phénomène ni constituer un sondage de l'opinion publique marocaine. La variable langue — cruciale dans un pays trilingue comme le Maroc, où darija, arabe classique et français coexistent dans des registres discursifs très différents — n'a pas encore pu être intégrée  pleinement dans l'analyse.

Et surtout, il s'agit d'une première vague. La valeur d'un baromètre est intrinsèquement longitudinale : c'est la comparaison entre les vagues successives qui permettra de confirmer ou d'infirmer les tendances observées, de mesurer l'impact des événements politiques ou médiatiques, d'évaluer l'efficacité éventuelle de politiques de modération ou de contre-narration.

Ce que cela oblige à penser

Le score synthétique du baromètre — 70 points sur 100, «zone d'alerte élevée» — est moins intéressant comme chiffre que comme invitation à une prise de conscience. Ce que les données rassemblées par Migrapress montrent, c'est que le débat public sur la migration au Maroc est structurellement déséquilibré. Non pas parce que la majorité de la population serait hostile aux migrants — les réseaux sociaux ne sont pas un miroir de la société — mais parce que les architectures algorithmiques des plateformes amplifient systématiquement les contenus les plus clivants, les plus émotionnels, les plus hostiles.

Dans ce contexte, la responsabilité des journalistes, des chercheurs, des associations et des institutions publiques est à la fois plus urgente et plus difficile à exercer. Plus urgente, parce que le déséquilibre discursif s'aggrave. Plus difficile, parce que les contre-discours nuancés et factuels ne disposent pas des mêmes leviers algorithmiques que les contenus haineux.
La réponse ne peut pas être uniquement défensive, modérer, signaler, supprimer. Elle doit être productive: créer des contenus alternatifs qui humanisent les personnes migrantes, qui racontent leurs trajectoires dans leur complexité, qui démentent les fake news avec des formats capables de rivaliser en termes d'engagement. Et cela suppose des moyens, une stratégie, et surtout une conviction que le débat public vaut la peine d'être disputé.
C'est, au fond, le pari du Baromètre Migrapress: que l'observation rigoureuse est la condition première de l'action efficace. Que nommer ce qui se passe est déjà un acte politique. Et que rendre visible l'infrastructure invisible du rejet, c'est commencer à la désarmer.

Driss Sarhane


Driss Sarhane
Dimanche 5 Avril 2026
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