« Entre amis ». Frédéric Nietzsche, le philosophe-poète


Najib Allioui
Lundi 9 Février 2026

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Resté connu pour un philosophe, Nietzsche (1844-1900) aurait tendance à dire qu’il était poète avant tout. Cette méfiance à l’égard des philosophes, qu’il désignait par «des prêtres masqués», donne raison à cette idée que le poète se méfie des intellectuels. Son intérêt pour la poésie reste on ne peut plus présent dans ses textes philosophiques, si l’on en croit les spécialistes. Parmi ses poèmes, c’est «Entre amis» qui retient notre attention et notre curiosité, un poème qui tient lieu d’excipit dans le fameux livre : Humain, trop humain.

L’attention qu’il accordait à la musique témoigne aussi de cette conscience fabuleuse qu’il avait, à savoir que le poète, à l’image des artistes véridiques, n’est pas un intellectuel.
Comme s’il avait envie de nous confier un secret ou de nous ouvrir des pistes vers l’accès au sens, Nietzsche, en grand poète de la langue allemande, nous offre ce poème où il nous parle à cœur ouvert, en tant qu’ami du lecteur.

En effet, il faut lire Nietzsche en tenant compte de son humour, comme l’a déjà soutenu Philippe Sollers lors d’une rencontre qui lui est dédiée (Sollers, «L’autre Nietzche»). Pour comprendre Nietzsche, dit Sollers, il faut oublier un peu qu’il est philosophe. Sollers y soutenait la thèse que Nietzsche est poète jusqu’au bout. Le poète étant celui ne supportant jamais ce qu’il qualifie de “bassesse d’instinct”, qui tient à cœur à sa sœur, une antisémite notoire, la falsificatrice même de la pensée de Nietzsche.

Nietzsche, ajoute Sollers, est un visionnaire qui annonce une catastrophe allemande au point de rejeter toute l’Allemagne, allant jusqu’à s’inventer  polonais. Sa sœur, cette “venimeuse vermine”, comme dit Sollers, tout en sachant que son frère est incontestablement un génie,  le taxe dans une de ses lettres de quelqu’un atteint d’un délire maladif.

Or, fidèle à des principes solides, contrairement à ce qu’on croit, Nietzsche fait l’éloge de l’humain, comme en atteste son poème «Entre amis». Raison pour laquelle, dans son hymne à l’amitié, il souligne l’intérêt de cette valeur en moyennant l’adverbe «ensemble» : «Il est beau de se taire ensemble,/Plus beau de rire ensemble». Le taire et le dire se prévalent dans un moment de convivialité où règne le goût des réunions et des festins de la vie entre amis. Ainsi l’amitié devient-elle le symbole de la réunion joyeuse, de la fraternité et de la sagesse entre gens.

Le rire sur lequel le poète insiste demeure la manifestation concrète de la véritable amitié lorsqu’elle est sincère. Le rire symbolise la pureté des cœurs et la candeur immaculée : «Rire entre amis, éclats cordiaux/ Et blanches dents qui se découvrent».

Entre amis, l’ordre des choses s’inverse. Le taire relève de l’action, et non de la réaction, du victorieux, par humilité. Le rire serait survenu après qu’on s’est rendu compte que nous avons dit une bêtise. Rire de soi après l’erreur pour apprendre la raison. L’emploi des verbes à la deuxième personne du pluriel renvoie à un «nous» fraternel qui n’en demeure pas moins universel si tant est que c’est un «nous» qui concerne tous les amis. Se taire au lieu de manifester la joie quand on part gagnant, rire au lieu de manifester le regret quand on a fait mal, pourvu qu’une nouvelle culturelle se crée ! Tant que la fosse nous attend, au bout, il faut vivre sans rien regretter. Et face à la tombe qui nous attend, il faut rire, savoir rire aussi, ainsi qu’y fait bien droit le refrain : «Çà mes amis ! L’aurons-nous bien ?/Ainsi soit-il ! Et au revoir !».
Et ce n’est pas tout, car l’amitié est la qualité des gens naïfs, inaptes en matière de calcul, “libres de cœur”, dont la Raison n’est pas la raison, car elle ne peut être autre chose qu’amour et dévouement vertueux, non pas l’amour-désir mais ce feu, cette passion pour la vertu, proche du telos, dont se réclamait Aristote il y a bien longtemps dans Ethique à Nicomaque. L’amitié nécessite le dépassement de soi et le désintéressement total, à l’instar de certains artistes fous qui ne prostituent jamais leur art.

Nietzsche, difficile, dur en philosophe, ne serait-il pas plus doux en poète? Autrement dit, la clé de la philosophie nietzschéenne ne réside-t-elle pas dans ses poèmes rares et méconnus?

Ce poème a su dire avec une magnificence étrange toute la philosophie de l’Autre. En peu de mots, Nietzsche fait acte du philosophe talentueux, conscient de ce dont est capable le poète, à l’instar de Rimbaud, bien sûr, ce génie qui a écrit, entre autres, comme un fou, à l’âge de 15 ans, le poème «Sensation», là où Rimbaud peut dire, comme on dirait de quelqu’un ayant éprouvé un excès de liberté: «Et j’irai loin , bien loin, comme un bohémien/Par la Nature, -heureux comme avec une femme». 

Mais restons-en à Nietzsche, l’ennemi de la médiocrité, de la noirceur là où elle se trouve, le poison de l’homme banal. Dans son poème, «Entre amis», avec un humour dont il est l’artisan, et comme on peindrait avec ironie une toile, appelle à ouvrir le cœur, l’intellect, à la lecture de Humain, trop humain: «Veuillez, ce livre sans raison, / Lui ouvrir cœur, oreille et gîte». Le poète pose ainsi les jalons de la poésie, dictant ce principe qu’un poème doit se lire à cœur joie, amicalement, sans aucune exigence moralisatrice et encore moins logique. La poésie, l’art et la musique sont “donnés” à ceux contents de nature, libres de cœur et déraisonnables. Non pas la déraison des malades, des névrotiques, mais la déraison des fous, fidèles à la Raison et à la Pensée. C’est que les grands sacrifices reviennent aux fous.

Ainsi donc, écrire un poème est un acte de résistance, libérateur, propre à l’humain, trop humain. Ecrire pour devenir fou, pour ne pas tomber malade: «Croyez, Amis, ma déraison/N’appelle point malédiction !». Si l’homme va mal, s’il souffre dans un monde qui va pourtant de mieux en mieux, c’est qu’on n’a pas voulu entendre le poète.

La dernière strophe, plus libre que les précédentes, fait entendre clairement la voix du poète qui affirme, à l’instar de Picasso, sans hésitation aucune, en progressant, sans Dieu ni maître, plus sûr de lui que jamais : «Ce que je trouve et cherche, moi-, /Livre jamais en parla-t-il ?».

Humour exige, une fois de plus. Le livre est affaire de raison, l’apanage de la gent des chercheurs, des penseurs plus sages et plus intelligents. Le poète se refuserait volontiers à ce cénacle, il n’en aurait cure, lui. Il se voudrait, une bonne fois pour toutes, être un fou : «La gent des fous, en moi honorez-là !/Et ce livre de fou, apprenez-y/Comment Raison vient…à raison».

Placé en guise d’épilogue de Humain, trop humain, je lis ce poème comme une prophétie qui ne se trompe jamais, comme un testament, le Grand Testament, une expression poétique, dont le talent est de pouvoir voir…comme en a été capable Rimbaud un jour, un instant, une éternité, lorsqu’il a osé dire : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !» («Le bateau ivre»).

Etant à bout de forces, Nietzsche sombre dans la folie tant et si bien que le monde de l’homme lui répugne. En grand poète, en grand philosophe, fidèle à la vertu, il décida de nous délaisser en laissant la meilleure des choses que nous ayons: LA POESIE.
Si l’homme se sent seul, c’est qu’il manque de poésie, cette dose que nous portons d’ailleurs tous en nous. Quand donc allons-nous prendre Nietzsche et la poésie au sérieux?
 
Par Najib Allioui
Agrégé de Lettres modernes et titulaire d’un Doctorat en Sciences du langage
alliouinajib@gmail.com
 
 

Najib Allioui
Lundi 9 Février 2026
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