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Du vivre-ensemble à la “guerre des races”




Connu pour ses romans et ses prises de position médiatiques, Driss Jaydane a publié un très beau livre philosophique. « La Faute et le festin » (La Croisée des Chemins 2016) déconstruit le concept de « diversité culturelle » et amène à repenser la cohabitation des individus au prisme de la culture. 
Les deux termes choisis pour le titre ne sont pas anodins. Le «festin» renvoie aux galas que les grandes ONG internationales organisent pour célébrer le «vivre-ensemble» et auxquels ne sont pas conviés la plupart des démunis pour qui on récolte des dons. La «faute» définit le mal commis sur des personnes incapables de se défendre et qui se perpétue malgré les précédents. S’appuyant sur les violences coloniales et la barbarie totalitaire, Driss Jaydane montre qu’il reste de nombreuses inadéquations après la deuxième Guerre mondiale entre les beaux principes proclamés lors des festins et la perpétuation des fautes commises au sein du corps social. A côté des photos où l’on voit les professionnels de l’humanitaire, parfois en costume cravate, poser près des démunis que l’on prend soin de maquiller pour les rendre « montrables» dans l’espace public, il y a la violence des instruments de pouvoir et de realpolitik qui s’exerce. La «diversité culturelle» et le «vivre-ensemble» sont des attrape-nigauds, des gros concepts marketing fustigés par Deleuze et Guattari dans leur livre «Qu’est-ce que la philosophie ?» (1991).  Proche d’Arendt, de Foucault et de Lévinas, Driss Jaydane cherche à relier ces mots avec ce qu’ils inaugurent du point de vue de la violence exercée sur les êtres humains : «C’est l’hypothèse, ici, que des horribles épousailles, que des horribles noces de la Faute et du Festin, soit né un enfant d’une puissance et d’une fragilité inégalées, une véritable aberration engendrée par le Siècle du mal, que cette créature, si elle est le rejeton du mal, soit aussi celui de sa négation obligée… Et que ce monstre porte le nom de diversité culturelle» (p. 64). Le «dialogue avec l’autre» devient un «commerce», une activité lucrative, une entreprise masquant ce que Bourdieu appelle un «intérêt au désintéressement» et dont les travaux de Pascale Dauvin sur la sociologie des organisations humanitaires rendent bien compte. Ces noces de la «Faute» et du «Festin» donnent naissance à des entités mélangeant les discours éthiques aux logiques managérielles et gestionnaires. Les associations œuvrant pour les démunis, les personnes à besoins spécifiques, les droits des femmes, les enfants des rues et toutes ces nobles causes se livrent parfois une guerre très violente sur le marché des subventions et de la responsabilité sociétale des entreprises pour obtenir un budget plus ou moins important. Pendant que les ONG organisent des festins, «le chômeur de longue durée, l’individu miné par le prix des choses, se trouvera-t-il dans l’impossibilité de retrouver sa place dans sa propre société, dans sa propre histoire, celle de sa ville ou de son quartier, celle de sa communauté initiale, attaqué à la racine, ne retiendra-t-il qu’une chose… Que la beauté des différences est un sport de riches » (p. 70). Le rapprochement entre les gens a donné lieu à de nombreuses manifestations de haine, notamment sur les réseaux sociaux : «Inutile, ici, de nier, la masse des horreurs qui se disent et s’échangent entre jeunes de différentes cultures ! S’il est une chose que les «réseaux» nous auront apprise, c’est que l’Homme connecté s’est autorisé, dans la joie de son idiotie, le plus insolent des nihilismes» (p. 74). Pour Driss Jaydane, l’enjeu est de remplacer la «diversité culturelle» par la  culture», c’est-à-dire la prise de conscience de notre condition humaine plurielle qui nous amène à participer à l’enrichissement de tous. Se percevoir comme un être humain, à la fois singulier et appartenant à un monde commun partagé avec les autres, peut nous amener à faire le bien et donner un sens moral à notre bref passage sur terre, à travers nos actions. La culture nous rattache à la vie et à contribuer à tout acte susceptible de la préserver. C’est en ce sens que nous sommes – pour reprendre l’expression de Mamoun Lahbabi – des «êtres de culture». Primo Lévi et sa «honte d’être un homme» sont toujours là. Le spectre de Khatibi et ses propos sur la pluralité viendront nous hanter en 2019. En bon nietzschéen, Driss Jaydane nous invite à dépasser le nihilisme et à redevenir enfant, à l’instar de Socrate, ce questionneur exigeant de la réalité.Même si le livre de Jaydane s’en prend au post-structuralisme, il y a quelque chose de profondément butlérien dans certaines pages consacré à la vulnérabilité. Dans l’un de ses livres, Judith Butler parle de la cohabitation comme du fait de devoir partager le monde commun avec des gens qui peuplent la planète et qui ont le droit à une vie digne, même si subjectivement nous ne les aimons pas. C’est cela cohabiter culturellement, c’est non pas «vivre ensemble» mais «vivre avec» les autres êtres humains, ceux que nous aimons et ceux que nous n’aimons pas. La sacralité de la vie humaine doit être rappelée aujourd’hui aux politiques, notamment à ceux qui font le pari que le marché s’autorégulera tout seul, qui pensent que les étrangers sont des ennemis néfastes et affirment haut et fort que les gens ne doivent pas être des assistés. Personnellement, j’assiste beaucoup de gens et beaucoup de gens m’assistent dans ma vie quotidienne. Nous avons tous nos incapacités, nous sommes tous confrontés à des situations qui nous dépassent, nous sommes tous des êtres vulnérables. La statue représentant l’aveugle et le paralytique ne se limite pas à montrer des personnes à besoins spécifiques. Ces deux êtres incarnent la fragilité et la puissance de l’humain, qui ne peut vivre sans l’appui d’un autre, sans une solidarité fraternelle avec autrui afin de dépasser ensemble les faillibilités de chacun. 
Aujourd’hui, comme le montre Christophe Desjours dans son livre «Souffrance en France», nombre de situations professionnelles où un management violent met en compétition les individus et contraint de braves gens à faire le sale boulot, on déconstruit cette fraternité sociale au sein même de l’institution du travail. Driss Jaydane a raison de souligner que toute la société sera perdante si cet individualisme égoïste et dépourvu d’éthique parvient à s’auto-définir comme valeur morale au sein de l’entreprise. Comme le dit le proverbe, même une feuille de papier est plus légère lorsqu’on la porte à deux. Les propos sur le métissage, les hybridités, la nature culturellement composite des êtres ne doivent pas être jetés avec l’eau du bain post-structuraliste fustigée dans «La Faute et le festin». Le pluralisme n’est pas uniquement «esthétique» (p. 59) et peut être vécu comme une expérience de vie. Dans les « Ait chéris » (Editions Sirocco, 2018), Zakya Daoud raconte à un moment la belle histoire de cette Grecque orthodoxe vivant en Egypte dans les années vingt, qui épouse un homme de confession musulmane dont elle était éperdument amoureuse et fuit avec lui la violence des normativités politico-religieuses. Ils arrivent au Maroc où elle donne naissance à deux filles qui portent en elle la beauté des métissages qui constitue à notre sens une des composantes de la «culture» - entendu au sens arendtien – dont parle Driss Jaydane. 
Par contre, la déconstruction de ces slogans tarte-à-la-crème que sont le «vivre-ensemble» et «la diversité culturelle» offre une piste intéressante pour penser ce que Foucault appelle la «guerre des races». Dans «Il faut défendre la société», Foucault explique que «la guerre qui se déroule sous l’ordre ou sous la paix, la guerre qui travaille notre société et la divise sous un monde binaire, c’est au fond la guerre des races» (p. 51). Cette conception de la  race» est à utiliser dans un cadre à fois matérialiste et métaphorique. Foucault ne définit pas «la race » au sens où l’entendent ceux qui parlent, parfois de manière indécente, de «racialisation» ou «d’homme blanc occidental». Il présente la guerre des races comme les rapports de conflictualités entre des individus mais aussi entre des savoirs, des identités, des appartenances statutaires, et offre des pistes intéressantes pour penser les logiques de la gouvernance omniprésentes aujourd’hui. Même si toutes les formes de partenariat public/privé ne sont pas forcément conflictuelles, nous pourrions dire qu’il existe certaines situations où les acteurs de ces deux sphères sont dans des enjeux de lutte parfois très violents, quelles que soient leur nationalité ou leurs appartenances culturelles. Pour ne prendre que l’exemple de la privatisation de l’enseignement et les nouveaux modes de gestion créés aujourd’hui, peut-on dire que les acteurs du public en perte de légitimation symbolique quant à la détention du monopole des savoirs académiques et les acteurs du privé cherchant à consolider leur valeur ajoutée peuvent être définis selon Foucault comme deux «races» distinctes, qui s’affrontent dans des logiques de « préservation de l’espèce», quand bien même l’un a encore besoin de l’autre et vice versa. Michel Foucault définit la «guerre des races» comme la «mise à mort» de celui, individu ou groupe, que l’on n’estime pas être digne de vivre, au sens propre ou au figuré: «La race, le racisme, c’est la condition de l’acceptabilité de la mise à mort dans une société de normalisation» (p. 228). 
Si le monde de l’éducation laissé aux logiques du marché et aux violences disciplinaires d’un management autoritaire des esprits est inacceptable, les logiques mandarinales et la féodalisation des savoirs au sein d’un système incapable d’insérer les jeunes sur le marché du travail et les former à des compétences cognitives, méthodologiques, linguistiques et comportementales posent également problème. 
Dans un monde où la privatisation se gère de façon parfois déshumanisante, débouchant sur une précarisation généralisée qui renforcera les logiques du chacun-pour-soi mais aussi les manifestations ou le vote pour les extrêmes, quel type de culture peut-on partager avec les jeunes générations ? Quelle configuration intellectuelle est mise à leur disposition ? Quel type de savoir fabrique-t-on pour former les apprenants ? 
Selon Hannah Arendt, l’espoir réside dans chaque nouvelle naissance susceptible d’apporter le changement et sauver l’avenir des périls qui l’attendent. Au plaisir d’en discuter de nouveau, Driss… 

Libé
Lundi 18 Juin 2018

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