«Dialy», une pièce de théâtre qui fait de la résistance

Samedi 19 Janvier 2013

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Voici une pièce de théâtre qui ne plaira sûrement pas aux amateurs d’art propre. Une pièce  bien de chez nous, adaptée des «Monologues du vagin» de l’Américaine Eve Ensier qui va faire bondir les islamistes du PJD, ceux dont les parlementaires ne supportent pas les images de «spiderman» et autres défenseurs d’un ordre hypocritement moral. Les officiels de la culture marocaine non plus  n’iront probablement pas applaudir «Dialy» que met en scène la toujours surprenante Naïma Zitane et qu’interprètent  trois jeunes comédiennes résolument décomplexées et ruisselant de talent. Monteront-elles sur les planches du Théâtre national Mohammed V ? Pas sûr que la libre création l’emporte sur le politiquement correct. Mais ceci n’est pas bien grave. Car fort heureusement «Dialy» est donnée en représentation ailleurs. La pièce est jouée depuis jeudi soir et jusqu’au 19 janvier à la salle Gérard Philipe de l’Institut français de Rabat par la compagnie marocaine «Théâtre Aquarium».
Miroir implacable d’une société, la nôtre, qui se refuse de reconnaître l’organe sexuel féminin. Une question de culture et d’éducation qui perdure depuis des générations. Des siècles. En tout cas pendant trop longtemps au point que la moitié de notre société grandit, vit et meurt dans le déni de son identité de femme.
Dès la petite enfance, on demande à la petite fille de croiser ses jambes. De ne jamais montrer ce qu’elle a entre les cuisses. Non, il n’y a rien. Juste un trou noir, qui fait peur, qui doit faire peur. Parce qu’il est la source de tous les problèmes. «Alors, je n’ai jamais su ce que c’était», soupirent en chœur les trois comédiennes, Nouria Benbrahim, Farida Bouazzaoui et Amal Ben Haddou tout en tentant de regarder par-delà le trou noir. «Bon juste à uriner», résument lapidaires les mères, sans cesse menacées de répudiation «si jamais l’honneur de leurs filles…»
D’entrée de scène, les comédiennes attaquent par  une question inattendue. Presque incongrue et surtout dérangeante. Derrière elles, le décor est déjà planté. Des slips de toutes les couleurs et de différentes tailles sont suspendus sur un fil à linge. «Comment appelle t-on l’organe sexuel féminin en dialecte marocain? demande l’une d’entre elles. «Pardon ??? Je vous entends mal, à haute voix s’il vous plaît», réplique une autre.
Les noms de cet organe qu’elles ne sauraient voir défilent, scandés à haute et intelligibles voix. En darija, en arabe classique, en amazigh. Des termes souvent crus car la société marocaine n’est pas habituée à les entendre sinon en insulte, par un harceleur. 
Les surnoms volent, de la fleur à la menthe.  Un bol d’air. L’expression féminine est enfin libérée. On se réconcilie avec la langue, le corps, la femme. «Plus de 30 appellations méchantes ou belles désignent le sexe féminin. «Serrem» : bouche d’égouts, «Guanfoud» : hérisson, «Na3na3a» : menthe, «Al hem» : ennuis, «Ouririda» : fleur….», expliquait Naïma Zitane dans un entretien accordé en juin dernier à nos confrères du «Soir échos». Ici,  l’excision culturelle des mots et de toutes les expressions liées à la sexualité féminine des mots est portée par un texte très fort que l’on doit à la Maroco-nippone Maha Sano que sert une dramaturgie et une mise en scène signée de Naima Zitane. Le rire est grinçant. Plus que jamais, l’ironie se fait la forme polie du désespoir. On passe du rire aux larmes. Les questions surgissent, et plus encore les remises en question.
L’adaptation de ces «Monologues du vagin» se fonde sur une réalité très marocaine et a été rendue possible grâce aux  7 mois de résidence au Théâtre Aquarium –effectués avec le soutien de l’Institut français de Rabat- et au cours desquels  des témoignages de plus de 150 femmes ont été recueillis. Au final, cela a donné  «Dialy», cette création où la femme marocaine se réapproprie enfin son intimité.
En mettant en scène l’organe sexuel féminin, la compagnie «Aquarium» ne fait pas que briser un tabou. Auteur, metteur en scène et comédiennes brisent d’abord un silence assourdissant en faisant le récit de la somme des humiliations subies par l’autre sexe : petite fille différente de son frère dont le sexe est célébré, menstruations qui signent la fin de l’innocence, viol, nuit des noces, hymen rompu, sang et puis la douleur qui continue encore et encore quand cette même petite fille devenue  femme donne la vie depuis ce trou noir…
Il faut aller voir et revoir «Dialy» comme un acte de résistance. En ces temps d’incertitude pour les femmes de ce pays , «Dialy» respire la liberté,  l’égalité, la tolérance. «Il est à moi. Il m’accompagne partout, y compris à la mosquée». C’est la dernière phrase de la pièce de théâtre.  Un message à peine codé…


Narjis Rerhaye
Samedi 19 Janvier 2013
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