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Chronique : Sous les pavés, la plage




Chronique : Sous les pavés, la plage
Avec cet essai sur la place de la peinture dans l’œuvre de l’écrivain français Philippe Sollers (Sollers en peinture, une contre-histoire de l’art, Tinbad, 2019), qui sera présenté ce jeudi 17 octobre à 18h à la Villa des arts de Rabat, Olivier Rachet emprunte une démarche analogue à celle de Nietzsche en philosophie : faire une contre-histoire de l’art, un putsch démolissant les vieux protocoles poussiéreux des logiques universitaires. Peut-être qu’en effet sous les pavés, il y a la plage.
La place de la peinture, notamment au niveau de la figuration, est centrale dans l’œuvre littéraire de Philippe Sollers. Toutefois, pour en parler, il faut rompre avec les «commémorations nostalgiques» et les «fausses images spectaculaires» afin de privilégier une histoire de l’art prise à rebrousse-poil, pour reprendre l’expression de Walter Benjamin.
L’intérêt de Sollers pour la peinture est venu très tôt. Il apparaît dans ses premiers romans, «Une curieuse solitude», «Drame », «Le parc», à travers l’évocation des peintres de la Renaissance et de l’âge baroque mais aussi des modernes : «Que le narrateur du «Parc», dont le titre semble tout droit sorti d’un tableau de Watteau, ce peintre cent mille watts que Sollers ira chercher dans les limbes de l’art, déambule dans les allées du Prado et de la reine Sofia à Madrid, découvrant médusé ses premiers Picasso, n’étonnera pas le lecteur». Une contre-histoire de l’art commence par se défaire de l’historicité et laisse éclater le désir, l’émotion pure. Elle est une «invitation au voyage, au dérèglement de tous les sens». Olivier Rachet rend compte de ce vertige provoqué par l’entrée de la peinture au sein des mots de l’écrivain. Les tableaux deviennent leur propre raison d’être dans le travail littéraire de l’écrivain, débarrassé de toutes les transcendances et de tous les symbolismes qu’on leur assigne.
La peinture rend compte à travers la couleur de la beauté de la chair aimée. Olivier Rachet s’appuie sur «L’essai sur la peinture» de Diderot pour mettre en valeur la volupté de l’écriture sollersienne : «C’est la chair qu’il est difficile de rendre ; c’est ce blanc onctueux, égal sans être pâle ni mat […] c’est le sang, la vie, qui font le désespoir du coloriste ». L’œuvre littéraire de Sollers s’inscrit dans ce registre. Quand bien même l’innocence, voire le satyre, peuvent être présents, elle souhaite néanmoins «favoriser le corps, l’érotisme, la jouissance, l’hystérie, et le devenir qui leur est consubstantiel, à savoir la mort». Elle s’affranchit des notions de classique, de moderne, de contemporain, pour privilégier la vie et la création de nouvelles valeurs dans la vie, à l’instar de Nietzsche. Pour ne prendre qu’un exemple, l’intérêt de Sollers pour «L’origine du monde» de Courbet est inséparable du motif virginal de l’Assomption. La littérature est par-delà les opposions binaires, par-delà le bien et le mal, le pur et l’impur. Elle est dans la vie, elle est en contact avec la vie, et flirte, comme un adolescent, avec l’intensité : «Titien annonce Watteau. Quelle est donc cette femme à la main suave, aux doigts parfumés de lys ? Ce cou perlé, cette toison moutonnant jusque sur l’enclosure ? Ces lèvres si douces, cet envol de colombe ? Je défie quiconque, les yeux bandés de désir, de faire la différence entre une jeune vierge et une prostituée». La vie est plus importante que tout chez Sollers. Dans un contexte où le triste retour des visions de Carl Schmitt autour de l’antagonisme ami/ennemi fait de l’existence humaine une entité ayant malheureusement perdu sa sacralité, ce regard artistique sur les personnes vivant dans un environnement donné est plus que salutaire.
Cet attrait pour la peinture est aussi un cri d’alarme contre sa marchandisation, comme on le voit dans le roman «La fête à Venise». L’expérience esthétique est avant tout une expérience intérieure, à l’instar du regard posé sur les demoiselles d’Avignon en couverture de l’ouvrage. Olivier Rachet montre à plusieurs reprises que Picasso a été une boussole pour Sollers. La dimension insurrectionnelle de sa peinture n’a rien à voir avec un quelconque sentimentalisme. Elle relève de l’instinct, de cette force immanente qui est en nous et peut surgir au moment d’un péril. Le roman «Passion fixe» est comme une palette de couleurs où figurent différentes sensibilités picturales de Sollers, depuis les toiles de Chine jusqu’au Metropolitan Museum de New York. Dans «L’éclaircie», c’est le sombre qui domine. Le narrateur rencontre Lucie, une de ces «fleurs du mal» voluptueuse et vénéneuse à la fois, qu’il veut éclairer y compris avec le «noir cher à Manet». Olivier Rachet cite un bel extrait du roman, rendant compte de l’importance de la peinture dans l’œuvre de Sollers : «Les tableaux où Lucie apparaîtrait, si j’étais peintre, devraient être envahis par l’intensité de ce noir sans lequel il n’y a pas d’éclaircie. Noir et halo bleuté. Tout le reste, robe, pantalons, bijoux, répondrait à ce noir, nudité comprise». Dans cet essai, Olivier Rachet montre bien que la peinture n’apparaît pas dans l’œuvre de Sollers sous forme d’une représentation mimétique du réel mais plutôt comme une façon inédite de penser les puissances de vie, notamment du désir et de l’amour. A découvrir.

 * Cercle de littérature contemporaine

Par Jean Zaganiaris *
Jeudi 17 Octobre 2019

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