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A quelques kilomètres du Maroc, l’Espagne socialiste choisit de remettre l’hôpital public au centre de sa politique sanitaire. Elle limite le recours au privé, encadre les partenariats, impose l’évaluation et rappelle que la santé ne peut pas être abandonnée à la seule logique du marché. Au même moment, le Maroc généralise la couverture médicale, mais sans démontrer clairement que cet effort collectif sert d’abord à reconstruire l’hôpital public.
C’est ici que commence la vraie comparaison. Il ne s’agit pas d’opposer deux pays aux institutions différentes, ni de présenter l’Espagne comme un modèle parfait. Le système espagnol connaît lui aussi des tensions, des délais, des inégalités territoriales et des débats sur la place du privé. Mais l’intérêt de l’exemple espagnol réside dans la clarté du choix politique : face aux dérives de la privatisation, l’Etat tente de reprendre la main.
Au Maroc, la question doit être posée avec la même franchise : la généralisation de la couverture médicale protège-t-elle réellement le citoyen, ou risque-t-elle de devenir un mécanisme de financement indirect des cliniques privées ? L’argent de la solidarité nationale sert-il à renforcer l’hôpital public, ou à solvabiliser le marché des soins ? Sert-il à construire l’Etat social, ou à compenser les faiblesses d’un service public laissé trop longtemps en difficulté ?
Le citoyen malade n’attend pas une réforme racontée dans les communiqués. Il attend un médecin, un lit, un médicament, un rendez-vous raisonnable, des urgences fonctionnelles et un hôpital public qui respecte sa dignité. C’est à ce niveau concret que se mesure la sincérité d’une politique sanitaire.
A Madrid, l’hôpital public redevient la règle; à Rabat, il risque de devenir l’oublié de la réforme sanitaire
L’initiative espagnole du 12 mai 2026 part d’un principe clair : la gestion publique directe des hôpitaux doit être la règle, et le recours au privé doit rester l’exception. Ce choix n’est pas seulement administratif. Il est profondément politique. Il signifie que l’État refuse de laisser l’hôpital public glisser progressivement vers une logique de délégation, de rentabilité et de dépendance à l’égard des opérateurs privés.
En Espagne, la question est posée frontalement : qui doit contrôler l’hôpital public ? La puissance publique ou les entreprises ? L’intérêt général ou la rentabilité ? Le malade ou le contrat ?
Au Maroc, le débat reste plus ambigu. Le discours officiel parle de généralisation de la protection sociale, de groupements sanitaires territoriaux, de numérisation, de gouvernance et de parcours de soins. Ces mots sont importants, mais ils ne suffisent pas. La question décisive demeure celle-ci : que vaut une couverture médicale élargie si l’offre publique reste insuffisante ?
Le risque marocain n’est pas forcément celui d’une privatisation brutale, visible et déclarée. Il peut être plus discret. Il consiste à créer une demande solvable grâce aux cotisations et aux remboursements, puis à laisser cette demande se diriger vers les cliniques privées faute d’un hôpital public suffisamment fort. Dans ce cas, la réforme porte un nom social, mais produit un effet marchand.
Couverture médicale : protéger le malade ou solvabiliser le client ?
La généralisation de la couverture médicale peut constituer une avancée sociale majeure. Mais elle peut aussi devenir une illusion si elle n’est pas accompagnée d’un renforcement massif de l’hôpital public.
Etre couvert ne signifie pas automatiquement être soigné. Un citoyen peut disposer d’une carte, mais ne pas trouver de rendez-vous. Il peut avoir droit au remboursement, mais devoir avancer une somme lourde. Il peut relever d’un régime de protection, mais se heurter à l’absence de médecin, au manque de médicaments, à la saturation des urgences ou à la facture d’une clinique.
C’est cette contradiction qu’il faut nommer. Une couverture médicale sans offre publique suffisante risque de transformer le patient en client partiellement remboursé. Le citoyen ne se trouve plus protégé par un service public fort ; il est orienté vers un marché des soins que la solidarité nationale contribue à financer.
L’Etat social ne peut pas se limiter à distribuer des cartes ou à élargir des fichiers de bénéficiaires. Il doit garantir un accès réel, rapide, digne et équitable au soin. La vraie question n’est donc pas seulement : combien de Marocains sont couverts ? La vraie question est : combien de Marocains peuvent réellement se soigner dans de bonnes conditions ?
La première question produit des statistiques. La seconde produit une politique publique.
Quand la solidarité cotise, qui encaisse ?
Une réforme sociale ne se juge pas seulement à ses intentions. Elle se juge à ses bénéficiaires réels. Qui profite concrètement de la transformation du système de santé? Le patient qui cherche des soins accessibles? L’hôpital public qui devrait être renforcé? Ou le marché des soins qui bénéficie du flux croissant des remboursements?
Lorsque plus de 90% des remboursements des mutuelles, selon les données largement évoquées dans le débat public, se dirigent vers les cliniques privées, nous ne sommes pas devant un simple indicateur comptable. Nous sommes devant un signal politique préoccupant. Cela signifie que l’argent collectif, au lieu de reconstruire prioritairement l’hôpital public, accompagne massivement l’expansion de l’offre privée.
Le citoyen cotise. Les organismes remboursent. Les cliniques encaissent. Pendant ce temps, l’hôpital public continue de souffrir du manque de médecins, de personnels infirmiers, d’équipements, de médicaments, de lits disponibles et de délais acceptables.
Il ne s’agit pas de nier l’existence du secteur privé. Dans tout système de santé moderne, le privé peut jouer un rôle complémentaire. Mais ce rôle doit être encadré, contrôlé, évalué et limité. Le problème commence lorsque le privé cesse d’être un complément et devient la réponse principale aux faiblesses du public.
A ce moment-là, la couverture médicale ne corrige plus l’inégalité d’accès aux soins. Elle risque de la déplacer. Elle donne au citoyen une carte, mais ne lui garantit pas un service public. Elle promet la protection, mais laisse subsister la facture.
Le patient, l’hôpital ou la clinique privée : qui gagne vraiment dans cette réforme ?
La réforme sanitaire marocaine sera jugée sur une question simple : qui en sort réellement renforcé ?
Si le patient gagne un droit effectif au soin, la réforme aura un sens social. Si l’hôpital public gagne des médecins, des équipements, des médicaments, des lits et des délais raisonnables, la réforme aura une portée structurelle. Mais si les cliniques privées deviennent les premières bénéficiaires du flux financier généré par la couverture médicale, alors il faudra avoir le courage de dire que la réforme aura changé de destination.
Le danger est là : construire une protection sociale qui élargit la demande sans reconstruire l’offre publique. Dans ce cas, l’Etat ne répare pas son service public; il donne au citoyen une capacité partielle d’achat sur le marché des soins. Ce n’est pas la même chose.
La santé publique ne peut pas être pensée uniquement à partir du remboursement. Elle doit être pensée à partir de l’accès. Un système juste n’est pas celui qui rembourse après coup une partie des frais, mais celui qui permet au citoyen de se soigner sans humiliation, sans attente interminable, sans renoncement et sans peur de la facture.
Le privé en Espagne : un appoint contrôlé; au Maroc : une béquille pour un public affaibli ?
La comparaison entre l’Espagne et le Maroc devient ici plus nette. L’Espagne semble dire : le privé peut exister, mais il doit rester à sa place. Il doit être justifié, contrôlé, évalué et soumis à l’intérêt général. Le Maroc, lui, semble parfois avancer dans une autre logique : puisque le public est faible, le privé absorbera la demande. La différence est fondamentale.
Dans le premier cas, le privé reste un appoint sous contrôle public. Dans le second, il devient progressivement une béquille permanente pour un hôpital public affaibli. Et lorsqu’une béquille devient indispensable, elle finit par modifier tout l’équilibre du système.
C’est là que le Maroc doit clarifier son choix. Veut-il reconstruire un hôpital public fort, capable d’accueillir dignement les citoyens ? Ou veut-il seulement élargir la couverture pour permettre aux citoyens de se tourner vers le privé lorsque le public ne répond plus ?
Une réforme sanitaire ne peut pas se contenter de compenser la faiblesse du public par la solvabilisation du privé. Elle doit corriger la faiblesse du public elle-même. Sinon, la protection sociale devient une assurance partielle contre l’échec du service public, au lieu d’être un instrument de reconstruction de ce service.
Partenariat sanitaire : coopération utile ou privatisation par petites touches ?
Le débat espagnol est instructif sur la question des partenariats public-privé. Le gouvernement espagnol ne nie pas toute coopération avec le secteur privé. Il affirme seulement que cette coopération doit être exceptionnelle, justifiée, contrôlée et évaluée. Surtout, il refuse que le privé devienne le gestionnaire ordinaire d’un service financé par l’argent public.
C’est pourquoi l’Espagne veut tourner la page de certaines formes de gestion ouvertes depuis la loi 15/1997. L’objectif est notamment d’empêcher qu’une même entreprise privée puisse construire une infrastructure hospitalière puis gérer les services de soins qui y sont fournis.
Derrière cette mesure, il y a une idée simple : celui qui construit, facture, gère et contrôle le service ne doit pas devenir à la fois opérateur, bénéficiaire et arbitre du système. Lorsqu’un acteur privé maîtrise toute la chaîne, le malade risque de devenir une source permanente de revenus, et le service public risque de conserver son apparence tout en perdant progressivement son esprit.
Au Maroc, le partenariat public-privé est souvent présenté comme une solution moderne, presque évidente. Mais il faut sortir de cette fascination automatique. Un partenariat peut être utile lorsqu’il répond à un besoin précis, limité dans le temps, évalué publiquement et placé sous contrôle strict. Mais lorsqu’il devient une réponse permanente à la faiblesse du public, il change de nature. Il ne complète plus le service public. Il le remplace progressivement.
La vraie question n’est donc pas de savoir si le Maroc doit travailler ou non avec le secteur privé. La vraie question est : qui fixe les règles ? Qui contrôle les coûts ? Qui évalue la qualité ? Qui protège le patient ? Qui empêche que l’argent de la solidarité nationale devienne une rente sanitaire ?
Sans réponses claires, le partenariat sanitaire peut devenir une privatisation par petites touches : une convention ici, une délégation là, une exception ailleurs, jusqu’au jour où l’exception devient système.
Territorialiser la santé ou régionaliser la pénurie ?
L’Espagne dispose d’un système de santé largement décentralisé. Les communautés autonomes jouent un rôle important dans la gestion des services sanitaires. Mais cette décentralisation ne signifie pas abandon de l’Etat. La puissance publique conserve une fonction de coordination, de garantie et d’équilibre national.
C’est là un enseignement précieux pour le Maroc. La territorialisation de la santé peut être une chance. Elle peut rapprocher la décision du terrain, mieux organiser les ressources et adapter l’action sanitaire aux besoins réels des populations. Mais elle peut aussi devenir un risque si elle n’est pas encadrée par une logique d’équité.
Les groupements sanitaires territoriaux ne doivent pas devenir une nouvelle architecture administrative pour gérer les mêmes pénuries anciennes. Ils doivent être des instruments de correction des inégalités. Une région mieux équipée ne doit pas avancer seule, pendant qu’une autre région continue d’attendre les médecins, les équipements et les services spécialisés.
Le danger n’est pas la régionalisation en elle-même. Le danger est de régionaliser la pénurie. Une province éloignée restera dépendante des grands centres hospitaliers. Une région pauvre en ressources humaines continuera de reporter les rendez-vous. Le citoyen découvrira alors que son droit au soin dépend encore de son lieu de résidence.
Le Maroc ne doit pas passer d’une centralisation lourde à une territorialisation injuste. La proximité ne vaut que si elle apporte des moyens. La gouvernance territoriale ne vaut que si elle réduit les écarts. Et la régionalisation sanitaire ne mérite son nom que si elle garantit à Tanger, Tétouan, Errachidia, Zagora, Guercif, Laâyoune ou Dakhla un socle commun de services de santé.
Gouvernance sans chiffres : peut-on réformer sans dire où va l’argent ?
La gouvernance ne peut pas rester un mot commode que l’on répète dans tous les discours. Elle doit se traduire par des chiffres, des rapports, des évaluations, des responsabilités et une transparence régulière.
L’Espagne exige la justification du recours à la gestion indirecte, la publication d’indicateurs et l’évaluation des expériences antérieures. Elle cherche à savoir ce qui a fonctionné, ce qui a échoué, ce qui a coûté trop cher, ce qui a amélioré la qualité des soins et ce qui a affaibli le service public.
Au Maroc, les mots ne manquent pas : gouvernance, convergence, efficacité, digitalisation, territorialisation, partenariat. Mais ces mots ne suffisent plus. Le citoyen a besoin de savoir où va l’argent de la couverture médicale.
Combien va aux hôpitaux publics ? Combien va aux cliniques privées ? Combien reste à la charge des familles ? Quels sont les délais d’attente par région ? Combien de médecins et d’infirmiers par province ? Quels établissements profitent réellement des remboursements ? Quels territoires restent à l’écart ? Les groupements sanitaires territoriaux améliorent-ils l’accès aux soins ou réorganisent-ils seulement la pénurie ?
Réformer sans publier ces données, c’est demander au citoyen de croire sans vérifier. Or la santé publique ne peut pas être gouvernée par la confiance aveugle. Elle doit être gouvernée par la preuve.
Le Maroc n’a pas seulement besoin d’une réforme institutionnelle. Il a besoin d’une comptabilité politique de la santé : qui paie, qui reçoit, qui soigne, qui attend et qui profite ?
Une carte de patient ne soigne pas : sans médecin, sans lit et sans médicament, la couverture reste incomplète
L’Espagne ne limite pas son action à la gestion hospitalière. Elle agit aussi sur le coût du médicament et sur l’impact des dépenses de santé sur le pouvoir d’achat. En réformant le système de contribution pharmaceutique, elle cherche à éviter qu’un patient renonce à son traitement pour des raisons financières. Les plafonds mensuels, la progressivité selon les revenus et l’attention portée aux retraités traduisent une logique sociale claire : le soin ne doit pas appauvrir le malade.
La même orientation se retrouve dans l’effort budgétaire consacré à la santé mentale et à la prévention du suicide. Là encore, l’Espagne inscrit la santé dans une conception large de la protection sociale. Elle ne limite pas l’action publique à la maladie déjà déclarée. Elle intervient aussi sur la prévention, la vulnérabilité et les risques sociaux.
Au Maroc, le citoyen se trouve encore trop souvent entre deux réalités contradictoires : il est administrativement couvert, mais financièrement exposé. Il peut avoir une carte, mais devoir payer. Il peut avoir droit à un remboursement, mais rester incapable de supporter l’avance ou le reste à charge. Il peut relever d’un régime de protection, mais finir par retarder ses soins.
C’est pourquoi le débat sur la santé ne doit pas se limiter au nombre de bénéficiaires de la couverture. Il doit porter sur la dépense réelle des ménages, sur le coût du médicament, sur l’accès aux examens, sur les délais, sur la qualité des urgences et sur la capacité de l’hôpital public à accueillir dignement les citoyens.
Une carte de couverture médicale ne soigne pas à elle seule. Elle n’opère pas un malade. Elle ne prescrit pas un traitement. Elle ne crée pas un lit. Elle ne remplace pas un médecin absent. Elle ne réduit pas automatiquement les délais. Sans service public fort, la carte devient une promesse incomplète.
Reconstruire l’hôpital public avant de nourrir le marché des soins
Si le Maroc veut tirer une leçon utile de l’expérience espagnole, il doit d’abord clarifier son choix politique. La santé publique doit être placée au centre de la réforme, non à sa marge. La généralisation de la couverture médicale ne doit pas devenir une autoroute financière vers les cliniques privées.
Il faut faire de la gestion publique de l’hôpital une règle claire. Il faut encadrer strictement les partenariats avec le privé. Il faut imposer une justification préalable de chaque recours au secteur privé, en précisant le besoin, la durée, le coût et l’impact attendu.
Il faut aussi créer une instance indépendante d’évaluation des partenariats sanitaires. Il faut publier chaque année les indicateurs de qualité, les délais d’attente, les ressources humaines disponibles, les écarts territoriaux et la destination réelle des financements issus de la couverture médicale.
Il faut surtout suivre le parcours de l’argent social : les cotisations financent-elles l’hôpital public ou renforcent-elles les cliniques privées ? Cette question doit être placée au cœur du débat national.
Enfin, le Maroc doit garantir un panier national de soins dans chaque région. Le droit à la santé ne doit pas dépendre du lieu de naissance, du revenu familial ou de la proximité d’une clinique. Il doit être garanti par la puissance publique, financé par la solidarité et contrôlé démocratiquement.
Le véritable Etat social ne se mesure pas au nombre de cartes distribuées. Il se mesure à la capacité d’un citoyen modeste à se soigner sans humiliation, sans attente interminable et sans peur de la facture.
La santé n’est pas à vendre, et l’Etat social ne se sous-traite pas
La comparaison entre l’Espagne et le Maroc révèle deux trajectoires différentes. L’Espagne, malgré les contradictions de son propre système, tente de reprendre l’initiative publique, de limiter les excès du privé et de replacer l’hôpital au cœur de l’Etat social. Le Maroc, lui, risque de généraliser la couverture médicale sans reconstruire assez vite l’offre publique, laissant ainsi le secteur privé profiter du flux des remboursements et de la faiblesse de l’hôpital.
Notre pays n’a pas besoin d’une réforme qui rassure les opérateurs plus que les malades. Il n’a pas besoin d’une couverture médicale qui donne une carte au citoyen mais le laisse face à la facture. Il n’a pas besoin d’une territorialisation qui rapproche les structures sans rapprocher les moyens.
Il a besoin d’un choix politique clair : l’argent de la solidarité doit servir prioritairement à reconstruire l’hôpital public. Le partenariat avec le privé doit rester encadré, contrôlé et complémentaire. La régionalisation sanitaire doit réduire les inégalités et non les déplacer. La gouvernance doit publier les chiffres et non répéter les slogans.
La santé n’est pas une marchandise. L’hôpital n’est pas une entreprise. Le patient n’est pas un client. Ce n’est pas une formule militante. C’est la condition minimale d’une réforme sanitaire sérieuse.
Car une couverture médicale qui ne permet pas de se soigner dignement n’est pas encore une justice sanitaire. Et une réforme qui finance le marché sans reconstruire le service public n’est pas une réforme sociale achevée. C’est une réforme qui change les mots, mais laisse le citoyen au même endroit : entre un hôpital public épuisé, une clinique privée coûteuse et un Etat social encore inachevé.
Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique de l’Union socialiste des forces populaires
Secrétaire provincial du parti à Tétouan
C’est ici que commence la vraie comparaison. Il ne s’agit pas d’opposer deux pays aux institutions différentes, ni de présenter l’Espagne comme un modèle parfait. Le système espagnol connaît lui aussi des tensions, des délais, des inégalités territoriales et des débats sur la place du privé. Mais l’intérêt de l’exemple espagnol réside dans la clarté du choix politique : face aux dérives de la privatisation, l’Etat tente de reprendre la main.
Au Maroc, la question doit être posée avec la même franchise : la généralisation de la couverture médicale protège-t-elle réellement le citoyen, ou risque-t-elle de devenir un mécanisme de financement indirect des cliniques privées ? L’argent de la solidarité nationale sert-il à renforcer l’hôpital public, ou à solvabiliser le marché des soins ? Sert-il à construire l’Etat social, ou à compenser les faiblesses d’un service public laissé trop longtemps en difficulté ?
Le citoyen malade n’attend pas une réforme racontée dans les communiqués. Il attend un médecin, un lit, un médicament, un rendez-vous raisonnable, des urgences fonctionnelles et un hôpital public qui respecte sa dignité. C’est à ce niveau concret que se mesure la sincérité d’une politique sanitaire.
A Madrid, l’hôpital public redevient la règle; à Rabat, il risque de devenir l’oublié de la réforme sanitaire
L’initiative espagnole du 12 mai 2026 part d’un principe clair : la gestion publique directe des hôpitaux doit être la règle, et le recours au privé doit rester l’exception. Ce choix n’est pas seulement administratif. Il est profondément politique. Il signifie que l’État refuse de laisser l’hôpital public glisser progressivement vers une logique de délégation, de rentabilité et de dépendance à l’égard des opérateurs privés.
En Espagne, la question est posée frontalement : qui doit contrôler l’hôpital public ? La puissance publique ou les entreprises ? L’intérêt général ou la rentabilité ? Le malade ou le contrat ?
Au Maroc, le débat reste plus ambigu. Le discours officiel parle de généralisation de la protection sociale, de groupements sanitaires territoriaux, de numérisation, de gouvernance et de parcours de soins. Ces mots sont importants, mais ils ne suffisent pas. La question décisive demeure celle-ci : que vaut une couverture médicale élargie si l’offre publique reste insuffisante ?
Le risque marocain n’est pas forcément celui d’une privatisation brutale, visible et déclarée. Il peut être plus discret. Il consiste à créer une demande solvable grâce aux cotisations et aux remboursements, puis à laisser cette demande se diriger vers les cliniques privées faute d’un hôpital public suffisamment fort. Dans ce cas, la réforme porte un nom social, mais produit un effet marchand.
Couverture médicale : protéger le malade ou solvabiliser le client ?
La généralisation de la couverture médicale peut constituer une avancée sociale majeure. Mais elle peut aussi devenir une illusion si elle n’est pas accompagnée d’un renforcement massif de l’hôpital public.
Etre couvert ne signifie pas automatiquement être soigné. Un citoyen peut disposer d’une carte, mais ne pas trouver de rendez-vous. Il peut avoir droit au remboursement, mais devoir avancer une somme lourde. Il peut relever d’un régime de protection, mais se heurter à l’absence de médecin, au manque de médicaments, à la saturation des urgences ou à la facture d’une clinique.
C’est cette contradiction qu’il faut nommer. Une couverture médicale sans offre publique suffisante risque de transformer le patient en client partiellement remboursé. Le citoyen ne se trouve plus protégé par un service public fort ; il est orienté vers un marché des soins que la solidarité nationale contribue à financer.
L’Etat social ne peut pas se limiter à distribuer des cartes ou à élargir des fichiers de bénéficiaires. Il doit garantir un accès réel, rapide, digne et équitable au soin. La vraie question n’est donc pas seulement : combien de Marocains sont couverts ? La vraie question est : combien de Marocains peuvent réellement se soigner dans de bonnes conditions ?
La première question produit des statistiques. La seconde produit une politique publique.
Quand la solidarité cotise, qui encaisse ?
Une réforme sociale ne se juge pas seulement à ses intentions. Elle se juge à ses bénéficiaires réels. Qui profite concrètement de la transformation du système de santé? Le patient qui cherche des soins accessibles? L’hôpital public qui devrait être renforcé? Ou le marché des soins qui bénéficie du flux croissant des remboursements?
Lorsque plus de 90% des remboursements des mutuelles, selon les données largement évoquées dans le débat public, se dirigent vers les cliniques privées, nous ne sommes pas devant un simple indicateur comptable. Nous sommes devant un signal politique préoccupant. Cela signifie que l’argent collectif, au lieu de reconstruire prioritairement l’hôpital public, accompagne massivement l’expansion de l’offre privée.
Le citoyen cotise. Les organismes remboursent. Les cliniques encaissent. Pendant ce temps, l’hôpital public continue de souffrir du manque de médecins, de personnels infirmiers, d’équipements, de médicaments, de lits disponibles et de délais acceptables.
Il ne s’agit pas de nier l’existence du secteur privé. Dans tout système de santé moderne, le privé peut jouer un rôle complémentaire. Mais ce rôle doit être encadré, contrôlé, évalué et limité. Le problème commence lorsque le privé cesse d’être un complément et devient la réponse principale aux faiblesses du public.
A ce moment-là, la couverture médicale ne corrige plus l’inégalité d’accès aux soins. Elle risque de la déplacer. Elle donne au citoyen une carte, mais ne lui garantit pas un service public. Elle promet la protection, mais laisse subsister la facture.
Le patient, l’hôpital ou la clinique privée : qui gagne vraiment dans cette réforme ?
La réforme sanitaire marocaine sera jugée sur une question simple : qui en sort réellement renforcé ?
Si le patient gagne un droit effectif au soin, la réforme aura un sens social. Si l’hôpital public gagne des médecins, des équipements, des médicaments, des lits et des délais raisonnables, la réforme aura une portée structurelle. Mais si les cliniques privées deviennent les premières bénéficiaires du flux financier généré par la couverture médicale, alors il faudra avoir le courage de dire que la réforme aura changé de destination.
Le danger est là : construire une protection sociale qui élargit la demande sans reconstruire l’offre publique. Dans ce cas, l’Etat ne répare pas son service public; il donne au citoyen une capacité partielle d’achat sur le marché des soins. Ce n’est pas la même chose.
La santé publique ne peut pas être pensée uniquement à partir du remboursement. Elle doit être pensée à partir de l’accès. Un système juste n’est pas celui qui rembourse après coup une partie des frais, mais celui qui permet au citoyen de se soigner sans humiliation, sans attente interminable, sans renoncement et sans peur de la facture.
Le privé en Espagne : un appoint contrôlé; au Maroc : une béquille pour un public affaibli ?
La comparaison entre l’Espagne et le Maroc devient ici plus nette. L’Espagne semble dire : le privé peut exister, mais il doit rester à sa place. Il doit être justifié, contrôlé, évalué et soumis à l’intérêt général. Le Maroc, lui, semble parfois avancer dans une autre logique : puisque le public est faible, le privé absorbera la demande. La différence est fondamentale.
Dans le premier cas, le privé reste un appoint sous contrôle public. Dans le second, il devient progressivement une béquille permanente pour un hôpital public affaibli. Et lorsqu’une béquille devient indispensable, elle finit par modifier tout l’équilibre du système.
C’est là que le Maroc doit clarifier son choix. Veut-il reconstruire un hôpital public fort, capable d’accueillir dignement les citoyens ? Ou veut-il seulement élargir la couverture pour permettre aux citoyens de se tourner vers le privé lorsque le public ne répond plus ?
Une réforme sanitaire ne peut pas se contenter de compenser la faiblesse du public par la solvabilisation du privé. Elle doit corriger la faiblesse du public elle-même. Sinon, la protection sociale devient une assurance partielle contre l’échec du service public, au lieu d’être un instrument de reconstruction de ce service.
Partenariat sanitaire : coopération utile ou privatisation par petites touches ?
Le débat espagnol est instructif sur la question des partenariats public-privé. Le gouvernement espagnol ne nie pas toute coopération avec le secteur privé. Il affirme seulement que cette coopération doit être exceptionnelle, justifiée, contrôlée et évaluée. Surtout, il refuse que le privé devienne le gestionnaire ordinaire d’un service financé par l’argent public.
C’est pourquoi l’Espagne veut tourner la page de certaines formes de gestion ouvertes depuis la loi 15/1997. L’objectif est notamment d’empêcher qu’une même entreprise privée puisse construire une infrastructure hospitalière puis gérer les services de soins qui y sont fournis.
Derrière cette mesure, il y a une idée simple : celui qui construit, facture, gère et contrôle le service ne doit pas devenir à la fois opérateur, bénéficiaire et arbitre du système. Lorsqu’un acteur privé maîtrise toute la chaîne, le malade risque de devenir une source permanente de revenus, et le service public risque de conserver son apparence tout en perdant progressivement son esprit.
Au Maroc, le partenariat public-privé est souvent présenté comme une solution moderne, presque évidente. Mais il faut sortir de cette fascination automatique. Un partenariat peut être utile lorsqu’il répond à un besoin précis, limité dans le temps, évalué publiquement et placé sous contrôle strict. Mais lorsqu’il devient une réponse permanente à la faiblesse du public, il change de nature. Il ne complète plus le service public. Il le remplace progressivement.
La vraie question n’est donc pas de savoir si le Maroc doit travailler ou non avec le secteur privé. La vraie question est : qui fixe les règles ? Qui contrôle les coûts ? Qui évalue la qualité ? Qui protège le patient ? Qui empêche que l’argent de la solidarité nationale devienne une rente sanitaire ?
Sans réponses claires, le partenariat sanitaire peut devenir une privatisation par petites touches : une convention ici, une délégation là, une exception ailleurs, jusqu’au jour où l’exception devient système.
Territorialiser la santé ou régionaliser la pénurie ?
L’Espagne dispose d’un système de santé largement décentralisé. Les communautés autonomes jouent un rôle important dans la gestion des services sanitaires. Mais cette décentralisation ne signifie pas abandon de l’Etat. La puissance publique conserve une fonction de coordination, de garantie et d’équilibre national.
C’est là un enseignement précieux pour le Maroc. La territorialisation de la santé peut être une chance. Elle peut rapprocher la décision du terrain, mieux organiser les ressources et adapter l’action sanitaire aux besoins réels des populations. Mais elle peut aussi devenir un risque si elle n’est pas encadrée par une logique d’équité.
Les groupements sanitaires territoriaux ne doivent pas devenir une nouvelle architecture administrative pour gérer les mêmes pénuries anciennes. Ils doivent être des instruments de correction des inégalités. Une région mieux équipée ne doit pas avancer seule, pendant qu’une autre région continue d’attendre les médecins, les équipements et les services spécialisés.
Le danger n’est pas la régionalisation en elle-même. Le danger est de régionaliser la pénurie. Une province éloignée restera dépendante des grands centres hospitaliers. Une région pauvre en ressources humaines continuera de reporter les rendez-vous. Le citoyen découvrira alors que son droit au soin dépend encore de son lieu de résidence.
Le Maroc ne doit pas passer d’une centralisation lourde à une territorialisation injuste. La proximité ne vaut que si elle apporte des moyens. La gouvernance territoriale ne vaut que si elle réduit les écarts. Et la régionalisation sanitaire ne mérite son nom que si elle garantit à Tanger, Tétouan, Errachidia, Zagora, Guercif, Laâyoune ou Dakhla un socle commun de services de santé.
Gouvernance sans chiffres : peut-on réformer sans dire où va l’argent ?
La gouvernance ne peut pas rester un mot commode que l’on répète dans tous les discours. Elle doit se traduire par des chiffres, des rapports, des évaluations, des responsabilités et une transparence régulière.
L’Espagne exige la justification du recours à la gestion indirecte, la publication d’indicateurs et l’évaluation des expériences antérieures. Elle cherche à savoir ce qui a fonctionné, ce qui a échoué, ce qui a coûté trop cher, ce qui a amélioré la qualité des soins et ce qui a affaibli le service public.
Au Maroc, les mots ne manquent pas : gouvernance, convergence, efficacité, digitalisation, territorialisation, partenariat. Mais ces mots ne suffisent plus. Le citoyen a besoin de savoir où va l’argent de la couverture médicale.
Combien va aux hôpitaux publics ? Combien va aux cliniques privées ? Combien reste à la charge des familles ? Quels sont les délais d’attente par région ? Combien de médecins et d’infirmiers par province ? Quels établissements profitent réellement des remboursements ? Quels territoires restent à l’écart ? Les groupements sanitaires territoriaux améliorent-ils l’accès aux soins ou réorganisent-ils seulement la pénurie ?
Réformer sans publier ces données, c’est demander au citoyen de croire sans vérifier. Or la santé publique ne peut pas être gouvernée par la confiance aveugle. Elle doit être gouvernée par la preuve.
Le Maroc n’a pas seulement besoin d’une réforme institutionnelle. Il a besoin d’une comptabilité politique de la santé : qui paie, qui reçoit, qui soigne, qui attend et qui profite ?
Une carte de patient ne soigne pas : sans médecin, sans lit et sans médicament, la couverture reste incomplète
L’Espagne ne limite pas son action à la gestion hospitalière. Elle agit aussi sur le coût du médicament et sur l’impact des dépenses de santé sur le pouvoir d’achat. En réformant le système de contribution pharmaceutique, elle cherche à éviter qu’un patient renonce à son traitement pour des raisons financières. Les plafonds mensuels, la progressivité selon les revenus et l’attention portée aux retraités traduisent une logique sociale claire : le soin ne doit pas appauvrir le malade.
La même orientation se retrouve dans l’effort budgétaire consacré à la santé mentale et à la prévention du suicide. Là encore, l’Espagne inscrit la santé dans une conception large de la protection sociale. Elle ne limite pas l’action publique à la maladie déjà déclarée. Elle intervient aussi sur la prévention, la vulnérabilité et les risques sociaux.
Au Maroc, le citoyen se trouve encore trop souvent entre deux réalités contradictoires : il est administrativement couvert, mais financièrement exposé. Il peut avoir une carte, mais devoir payer. Il peut avoir droit à un remboursement, mais rester incapable de supporter l’avance ou le reste à charge. Il peut relever d’un régime de protection, mais finir par retarder ses soins.
C’est pourquoi le débat sur la santé ne doit pas se limiter au nombre de bénéficiaires de la couverture. Il doit porter sur la dépense réelle des ménages, sur le coût du médicament, sur l’accès aux examens, sur les délais, sur la qualité des urgences et sur la capacité de l’hôpital public à accueillir dignement les citoyens.
Une carte de couverture médicale ne soigne pas à elle seule. Elle n’opère pas un malade. Elle ne prescrit pas un traitement. Elle ne crée pas un lit. Elle ne remplace pas un médecin absent. Elle ne réduit pas automatiquement les délais. Sans service public fort, la carte devient une promesse incomplète.
Reconstruire l’hôpital public avant de nourrir le marché des soins
Si le Maroc veut tirer une leçon utile de l’expérience espagnole, il doit d’abord clarifier son choix politique. La santé publique doit être placée au centre de la réforme, non à sa marge. La généralisation de la couverture médicale ne doit pas devenir une autoroute financière vers les cliniques privées.
Il faut faire de la gestion publique de l’hôpital une règle claire. Il faut encadrer strictement les partenariats avec le privé. Il faut imposer une justification préalable de chaque recours au secteur privé, en précisant le besoin, la durée, le coût et l’impact attendu.
Il faut aussi créer une instance indépendante d’évaluation des partenariats sanitaires. Il faut publier chaque année les indicateurs de qualité, les délais d’attente, les ressources humaines disponibles, les écarts territoriaux et la destination réelle des financements issus de la couverture médicale.
Il faut surtout suivre le parcours de l’argent social : les cotisations financent-elles l’hôpital public ou renforcent-elles les cliniques privées ? Cette question doit être placée au cœur du débat national.
Enfin, le Maroc doit garantir un panier national de soins dans chaque région. Le droit à la santé ne doit pas dépendre du lieu de naissance, du revenu familial ou de la proximité d’une clinique. Il doit être garanti par la puissance publique, financé par la solidarité et contrôlé démocratiquement.
Le véritable Etat social ne se mesure pas au nombre de cartes distribuées. Il se mesure à la capacité d’un citoyen modeste à se soigner sans humiliation, sans attente interminable et sans peur de la facture.
La santé n’est pas à vendre, et l’Etat social ne se sous-traite pas
La comparaison entre l’Espagne et le Maroc révèle deux trajectoires différentes. L’Espagne, malgré les contradictions de son propre système, tente de reprendre l’initiative publique, de limiter les excès du privé et de replacer l’hôpital au cœur de l’Etat social. Le Maroc, lui, risque de généraliser la couverture médicale sans reconstruire assez vite l’offre publique, laissant ainsi le secteur privé profiter du flux des remboursements et de la faiblesse de l’hôpital.
Notre pays n’a pas besoin d’une réforme qui rassure les opérateurs plus que les malades. Il n’a pas besoin d’une couverture médicale qui donne une carte au citoyen mais le laisse face à la facture. Il n’a pas besoin d’une territorialisation qui rapproche les structures sans rapprocher les moyens.
Il a besoin d’un choix politique clair : l’argent de la solidarité doit servir prioritairement à reconstruire l’hôpital public. Le partenariat avec le privé doit rester encadré, contrôlé et complémentaire. La régionalisation sanitaire doit réduire les inégalités et non les déplacer. La gouvernance doit publier les chiffres et non répéter les slogans.
La santé n’est pas une marchandise. L’hôpital n’est pas une entreprise. Le patient n’est pas un client. Ce n’est pas une formule militante. C’est la condition minimale d’une réforme sanitaire sérieuse.
Car une couverture médicale qui ne permet pas de se soigner dignement n’est pas encore une justice sanitaire. Et une réforme qui finance le marché sans reconstruire le service public n’est pas une réforme sociale achevée. C’est une réforme qui change les mots, mais laisse le citoyen au même endroit : entre un hôpital public épuisé, une clinique privée coûteuse et un Etat social encore inachevé.
Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique de l’Union socialiste des forces populaires
Secrétaire provincial du parti à Tétouan