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Au coin de l'avenue 20 Août, Hassania enlace ses clientes après une absence forcée de dix-huit jours. Elle embrasse sa propre main, puis lève les yeux vers un ciel redevenu bleu, une prière muette pour ce retour au bercail, là où elle occupe, depuis vingt ans, ce petit morceau de trottoir, au cœur du poumon commerçant de Ksar El Kébir.
"La Rziza de chez nous n’a pas d’égale", murmure-t-elle en manipulant ses tresses de pâte dorée, alors que le pouls du marché s’accélère à l’approche de midi.
Les habitants de la ville semblent s’éveiller d’un long sommeil, porteurs d’une soif de vivre renouvelée, d’une gratitude plus profonde et d’un attachement charnel à cette terre habituée à la compagnie de l’eau, une compagne fidèle, bien que parfois cruelle.
A Souk Sebta comme à Souk Al-Henna, les marchands inspectent leurs étals, essuient l’humidité qui s’est incrustée dans les angles des murs et reprennent le rituel des longues négociations. Entre deux ventes, on échange des confidences sur les jours sombres, louant la bienveillance de la Providence qui a épargné l'essentiel : leur gagne-pain.
Chaque instant a ses urgences. Si l’affluence reste timide sur les rayons de prêt-à-porter, les épiceries ne désemplissent pas : on prépare les provisions de Ramadan. Les fours tournent à plein régime pour rattraper le temps perdu, tandis que devant les guichets automatiques, les habitants patientent pour puiser dans des économies devenues vitales.
Partout où il y a foule, une joie collective éclate et irradie : celle d’avoir arraché la ville aux griffes des flots rugissants, malgré la pointe de douleur pour les dégâts, jamais irréversibles, que l’eau a affligés aux murs, aux poches et aux cœurs.
Le long de l’avenue Attahrir, Mohamed Touijer, retraité de l'enseignement, sirote son thé à la menthe dans un coin ensoleillé d'un café qui venait d’ouvrir ses portes. En ce moment où la lumière semble pourchasser l’ombre, le septuagénaire, le cœur résigné, le regard perdu dans l'horizon, balbutie des louanges au Créateur.
"J’ai quitté ma maison avec ma femme à deux heures du matin, devançant l’appel des autorités. Quand l’eau monte, jouer avec l’électricité devient un jeu dangereux", confie-t-il avec la sagesse de ceux qui ont tout vu.
De retour de Tanger, il a trouvé la serrure de sa porte en bois grippée par l’humidité, mais son cœur a bondi de joie en revoyant ses livres, mis à l’abri sur les étagères les plus hautes, parfaitement secs.
Un peu plus loin, entre deux commandes, le serveur s’affairait à démolir un muret de fortune érigé à la hâte devant l'entrée du café. Beaucoup ont tenté ces remparts dérisoires ou empilé des sacs de sable. Mais la ruse n’a pas suffi dans les zones basses proches de Oued Loukkos, particulièrement à l’embouchure nord, là où la ville s'incline devant le fleuve.
Après un long silence, l’appel du muezzin réverbère de nouveau dans le ciel de cette cité imprégnée de spiritualité, terre de saints et de savants. Personne n’imaginait que l’appel à la prière puisse un jour s'interrompre.
Pour Mohamed El Barrak, jeune muezzin de la mosquée Abi Al-Mahasin Al-Fassi, la reprise de l’adhan a un écho particulier. Une larme brille dans ses yeux alors qu’il nettoie, manches retroussées, la maison d’Allah et range les fournitures, en compagnie d’autres agents du ministère des Habous.
S’il a mal vécu cet exil forcé loin de son rituel quotidien, il se languit déjà des nuits de Ramadan, quand les lustres de la Grande Mosquée, joyau aux mémoires romaines, portugaises et andalouses, illumineront les veillées religieuses du mois béni et les prières de Tarawih.
La vie reprend, doucement, avec assurance. Elle se niche dans le sourire de cet enfant portant le maillot de Hakimi, célébrant un but imaginaire; dans le brouillard parfumé d'une grillade populaire; dans les cris des chauffeurs de taxi offrant des courses "toutes directions !"; ou dans les taquineries des joueurs de Parchis, tout comme dans les larmes étouffées de cette famille qui décharge ses valises, accueillie par des voisins déjà installés.
Dans le quartier antique de Bab El Oued, les ruelles s'animent au gré du labeur habituel des mères de famille. Les vêtements sèchent au soleil, les tapis sont déployés sur les toits. Les mains sont rougies par les produits de nettoyage, mais, même bandées, elles ne lâchent rien.
"You’ll never walk alone". Ce slogan des stades anglais semble prendre vie ici, à l'entrée du quartier, où une interminable caravane de camions-citernes s'active sans relâche. Venus de Souss-Massa, de Casablanca ou de l’Oriental, ces renforts sont le visage noble de la solidarité marocaine.
Sur le marchepied d’un véhicule immatriculé à Oujda, un jeune volontaire avale un repas rapide avec des collègues rencontrés la veille. Entre des accents qui se mélangent, une fraternité se tisse dans la boue des égouts que l'on cure, les plantes qui s’agrippent aux murs.
Cette épopée de générosité a mobilisé nuits et jours des soldats de l'ombre. Sur Hautes instructions Royales, les autorités, aux plans central, provincial et local, se sont portées au chevet de la population. Mais l'élan solidaire a été aussi porté par des initiatives citoyennes.
Mustapha Beryich, acteur associatif et "père spirituel" de plus de 120 enfants aux besoins spécifiques, a redoublé d’ingéniosité pour s'adapter à l’urgence du moment. Avec ses collègues, ils ont mis sur pied, en un temps record, un réseau de médecins et de bénévoles pour assurer le suivi psychologique et médical des enfants déplacés par la crue.
Pour Mustapha, pur enfant de Ksar El Kébir, l'inondation est un chapitre d'un livre très ancien. "Le fleuve n'oublie jamais son lit", rappelle-t-il. Ici, on grandit bercé par les récits des grands-mères sur l'Oued qui, en débordant, blesse la terre mais la rend fertile.
"Même celui qui, à un moment de sa vie, s’est senti écrasé par l’ennui et rêvait d’un autre horizon, loin d’une petite ville comme Ksar El Kébir, finit par revenir, emporté par une nostalgie profonde et un amour renouvelé pour sa ville natale", dira-t-il, sur un ton serein.
C’est précisément cette sérénité que partage sans réserve l'historien Mohamed Akhrif, pour qui l’inondation est un "invité habituel" dans cette ville. L’homme, qui garde toujours en mémoire les images de la grande crue de 1963, évoque le surnom de "Venise de l'Afrique", métaphore de ce corps-à-corps séculaire entre l'homme et l'eau.
En évacuant à contre-cœur sa maison, il n’avait peur que pour son inestimable trésor : ses manuscrits et ses archives. Aujourd'hui, M. Akhrif sourit en voyant sa ville retrouver sa superbe, la place qui est la sienne dans l’histoire et la géographie du pays.
Ksar El Kébir est unique, jusque dans son cimetière qui porte le nom de Moulay Ali Boughaleb, un célèbre mystique andalou. Là, les stèles font face aux grandes avenues, faisant du royaume des morts un voisin naturel de celui des vivants.
La ville regarde désormais vers l'avenir, réconciliée avec son passé et avec ce qui coule dans ses veines : la mémoire de l'eau.
Par Nizar Lafraoui (MAP)
"La Rziza de chez nous n’a pas d’égale", murmure-t-elle en manipulant ses tresses de pâte dorée, alors que le pouls du marché s’accélère à l’approche de midi.
Les habitants de la ville semblent s’éveiller d’un long sommeil, porteurs d’une soif de vivre renouvelée, d’une gratitude plus profonde et d’un attachement charnel à cette terre habituée à la compagnie de l’eau, une compagne fidèle, bien que parfois cruelle.
A Souk Sebta comme à Souk Al-Henna, les marchands inspectent leurs étals, essuient l’humidité qui s’est incrustée dans les angles des murs et reprennent le rituel des longues négociations. Entre deux ventes, on échange des confidences sur les jours sombres, louant la bienveillance de la Providence qui a épargné l'essentiel : leur gagne-pain.
Chaque instant a ses urgences. Si l’affluence reste timide sur les rayons de prêt-à-porter, les épiceries ne désemplissent pas : on prépare les provisions de Ramadan. Les fours tournent à plein régime pour rattraper le temps perdu, tandis que devant les guichets automatiques, les habitants patientent pour puiser dans des économies devenues vitales.
Partout où il y a foule, une joie collective éclate et irradie : celle d’avoir arraché la ville aux griffes des flots rugissants, malgré la pointe de douleur pour les dégâts, jamais irréversibles, que l’eau a affligés aux murs, aux poches et aux cœurs.
Le long de l’avenue Attahrir, Mohamed Touijer, retraité de l'enseignement, sirote son thé à la menthe dans un coin ensoleillé d'un café qui venait d’ouvrir ses portes. En ce moment où la lumière semble pourchasser l’ombre, le septuagénaire, le cœur résigné, le regard perdu dans l'horizon, balbutie des louanges au Créateur.
"J’ai quitté ma maison avec ma femme à deux heures du matin, devançant l’appel des autorités. Quand l’eau monte, jouer avec l’électricité devient un jeu dangereux", confie-t-il avec la sagesse de ceux qui ont tout vu.
De retour de Tanger, il a trouvé la serrure de sa porte en bois grippée par l’humidité, mais son cœur a bondi de joie en revoyant ses livres, mis à l’abri sur les étagères les plus hautes, parfaitement secs.
Un peu plus loin, entre deux commandes, le serveur s’affairait à démolir un muret de fortune érigé à la hâte devant l'entrée du café. Beaucoup ont tenté ces remparts dérisoires ou empilé des sacs de sable. Mais la ruse n’a pas suffi dans les zones basses proches de Oued Loukkos, particulièrement à l’embouchure nord, là où la ville s'incline devant le fleuve.
Après un long silence, l’appel du muezzin réverbère de nouveau dans le ciel de cette cité imprégnée de spiritualité, terre de saints et de savants. Personne n’imaginait que l’appel à la prière puisse un jour s'interrompre.
Pour Mohamed El Barrak, jeune muezzin de la mosquée Abi Al-Mahasin Al-Fassi, la reprise de l’adhan a un écho particulier. Une larme brille dans ses yeux alors qu’il nettoie, manches retroussées, la maison d’Allah et range les fournitures, en compagnie d’autres agents du ministère des Habous.
S’il a mal vécu cet exil forcé loin de son rituel quotidien, il se languit déjà des nuits de Ramadan, quand les lustres de la Grande Mosquée, joyau aux mémoires romaines, portugaises et andalouses, illumineront les veillées religieuses du mois béni et les prières de Tarawih.
La vie reprend, doucement, avec assurance. Elle se niche dans le sourire de cet enfant portant le maillot de Hakimi, célébrant un but imaginaire; dans le brouillard parfumé d'une grillade populaire; dans les cris des chauffeurs de taxi offrant des courses "toutes directions !"; ou dans les taquineries des joueurs de Parchis, tout comme dans les larmes étouffées de cette famille qui décharge ses valises, accueillie par des voisins déjà installés.
Dans le quartier antique de Bab El Oued, les ruelles s'animent au gré du labeur habituel des mères de famille. Les vêtements sèchent au soleil, les tapis sont déployés sur les toits. Les mains sont rougies par les produits de nettoyage, mais, même bandées, elles ne lâchent rien.
"You’ll never walk alone". Ce slogan des stades anglais semble prendre vie ici, à l'entrée du quartier, où une interminable caravane de camions-citernes s'active sans relâche. Venus de Souss-Massa, de Casablanca ou de l’Oriental, ces renforts sont le visage noble de la solidarité marocaine.
Sur le marchepied d’un véhicule immatriculé à Oujda, un jeune volontaire avale un repas rapide avec des collègues rencontrés la veille. Entre des accents qui se mélangent, une fraternité se tisse dans la boue des égouts que l'on cure, les plantes qui s’agrippent aux murs.
Cette épopée de générosité a mobilisé nuits et jours des soldats de l'ombre. Sur Hautes instructions Royales, les autorités, aux plans central, provincial et local, se sont portées au chevet de la population. Mais l'élan solidaire a été aussi porté par des initiatives citoyennes.
Mustapha Beryich, acteur associatif et "père spirituel" de plus de 120 enfants aux besoins spécifiques, a redoublé d’ingéniosité pour s'adapter à l’urgence du moment. Avec ses collègues, ils ont mis sur pied, en un temps record, un réseau de médecins et de bénévoles pour assurer le suivi psychologique et médical des enfants déplacés par la crue.
Pour Mustapha, pur enfant de Ksar El Kébir, l'inondation est un chapitre d'un livre très ancien. "Le fleuve n'oublie jamais son lit", rappelle-t-il. Ici, on grandit bercé par les récits des grands-mères sur l'Oued qui, en débordant, blesse la terre mais la rend fertile.
"Même celui qui, à un moment de sa vie, s’est senti écrasé par l’ennui et rêvait d’un autre horizon, loin d’une petite ville comme Ksar El Kébir, finit par revenir, emporté par une nostalgie profonde et un amour renouvelé pour sa ville natale", dira-t-il, sur un ton serein.
C’est précisément cette sérénité que partage sans réserve l'historien Mohamed Akhrif, pour qui l’inondation est un "invité habituel" dans cette ville. L’homme, qui garde toujours en mémoire les images de la grande crue de 1963, évoque le surnom de "Venise de l'Afrique", métaphore de ce corps-à-corps séculaire entre l'homme et l'eau.
En évacuant à contre-cœur sa maison, il n’avait peur que pour son inestimable trésor : ses manuscrits et ses archives. Aujourd'hui, M. Akhrif sourit en voyant sa ville retrouver sa superbe, la place qui est la sienne dans l’histoire et la géographie du pays.
Ksar El Kébir est unique, jusque dans son cimetière qui porte le nom de Moulay Ali Boughaleb, un célèbre mystique andalou. Là, les stèles font face aux grandes avenues, faisant du royaume des morts un voisin naturel de celui des vivants.
La ville regarde désormais vers l'avenir, réconciliée avec son passé et avec ce qui coule dans ses veines : la mémoire de l'eau.
Par Nizar Lafraoui (MAP)