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​L'avenir bouché des chrétiens d'Irak

Entre espoir de retour et désir d’ailleurs




​L'avenir bouché des chrétiens d'Irak
Entre le fol espoir de retourner dans leurs villages dont ils ont été chassés par l'Etat islamique (EI), et le rêve d'émigrer, les déplacés chrétiens à Erbil, au Kurdistan irakien, se font peu d'illusions sur leur avenir.  A Aïnkawa, faubourg chrétien d'Erbil, des centaines de familles - près de 1.700 personnes selon des estimations - s'entassent dans un centre commercial désaffecté.  Comme plusieurs dizaines de milliers d'autres déplacés, ils ont trouvé refuge dans cette banlieue chrétienne entre ville et campagne, grignotée par l'urbanisation débridée de la "capitale" du Kurdistan irakien, région autonome du nord de l'Irak.
Les plus fortunés louent une maison ou un appartement à prix d'or. Les autres, l'immense majorité, se retrouvent dans des camps de préfabriqués, sous les tentes ou dans des bâtiments désaffectés, comme l'"Aïnkawa Mall".
Dehors, le soleil de décembre est encore chaud. Mais un froid humide règne derrière la façade encore imposante de l'ancien centre commercial. 
Dans une petite pièce où les matelas mangent le peu d'espace disponible, Milad Gagi, un keffieh bleu sur la tête, peste contre tout et tous, ou presque. 
Contre le froid qui, la nuit, lui donne l'impression de vivre "dans un frigo". Contre la promiscuité imposée. Contre les prêtres, accusés de favoriser l'émigration de leurs seuls proches. 
Contre l'électricité aussi, rétablie "pour faire plaisir" aux visiteurs étrangers - la délégation de l'archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, venu à Erbil à l'occasion de la fête de l'Immaculée conception - quand d'ordinaire les travées et les pièces sont plongées dans la pénombre. 
"Les enfants comme les adultes vivent comme des animaux", fulmine son cousin, Imad Mama, 55 ans.
Imad tenait un petit commerce florissant à Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne d'Irak, avant d'en être chassé par l'avancée des jihadistes de l'EI, qui ont lancé le 9 juin une offensive fulgurante dans le nord de l'Irak. 
Les jihadistes ont pris dès le 10 juin Mossoul, deuxième ville du pays où vivaient de nombreux chrétiens, puis se sont emparés début août de Qaraqosh et des villages chrétiens environnants.
Ceux qui ont réussi à fuir ont certes eu la vie sauve. Mais ils ont tout perdu, et la dégringolade est à l'évidence de plus en plus dure à avaler. "Tout ça c'est à cause de la politique des Etats-Unis, de l'Europe", accuse Imad, qui regrette le régime du dictateur déchu Saddam Hussein. "A l'époque de Saddam, le chrétien était roi."
Il n'envisage pourtant pas de quitter l'Irak. "C'est comme si on faisait sortir un poisson de l'eau", s'offusque-t-il, assurant vouloir simplement rentrer chez lui.
Mais ce point de vue est loin d'être partagé par tous. "Il est impossible de retourner à Qaraqosh. Les musulmans nous ont trahis", déclare Ivan, un jeune homme qui semble ne plus avoir d'illusions sur rien ni personne. 
A ses côtés, Michael Abada, 57 ans, voudrait partir en Europe. Mais "comment aller là-bas sans argent?". 
Son épouse Bouchra le coupe: "Moi, il faut que j'y aille". "Ce n'est pas pour nous, c'est pour les enfants", précise-t-elle. "Nous, nous n'avons plus d'avenir".
Avant l'invasion américaine de 2003, l'Irak comptait plus d'un million de chrétiens. Ils n'étaient plus qu'environ 400.000 fin juillet.
"Environ 70% des chrétiens d'Irak ont quitté leur pays ces vingt dernières années en raison des guerres. Ceux qui sont restés (...) ont reçu le coup de grâce après la prise par les extrémistes de leurs régions", selon le responsable de l'Association Caritas pour la Jordanie.
Et leur désir d'émigration inquiète la hiérarchie de l'Eglise chaldéenne.
"Si tout le monde part, tout est fini", déclare à l'AFP le patriarche Louis Sako. "Nous n'encourageons pas l'émigration mais nous respectons les décisions personnelles". 
"Beaucoup de personnes commencent à douter", grince de son côté un frère dominicain, déplorant la question que se posent, selon lui, certains fidèles: "si Dieu est là, pourquoi sommes-nous dans cette situation?"
Assis sur un matelas, Saja Qarn, 24 ans mais qui en paraît dix de plus, regarde sa fille manger une pomme. Cette jeune femme rêve de rentrer chez elle, à Qaraqosh, "en sécurité". 
Pense-t-elle que cela soit un jour possible?
Elle sourit tristement: "Non". 

Mardi 9 Décembre 2014

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