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Vers l’Indépendance du Maroc : LES PRÉMISSES D’UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ (Juin – Août 1955) : Les entretiens d’Antsirabé




Vers l’Indépendance du Maroc :  LES PRÉMISSES D’UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ  (Juin – Août 1955) : Les entretiens d’Antsirabé
L’écrit de feu Abderrahim Bouabid que nous publions a été rédigé d’un seul trait, à Missour, au cours de l’hiver 1981-82. Le texte de ce manuscrit évoque une période charnière dans le processus qui a conduit à la fin du protectorat. De l’épisode d’Aix-les-Bains aux entretiens d’Antsirabé, en passant par l’évocation des mouvements insurrectionnels, l’auteur s’emploie à restituer le climat de tensions, d’incertitudes et de tâtonnements qui préfigure le dénouement de la crise franco-marocaine dont l’été 1955 reste un moment fort. L’occasion lui est ainsi fournie de donner sa lecture des événements. Surtout et s’agissant de ce qui deviendra a posteriori la « controverse d’Aix-les-Bains », l’auteur développe ses arguments et revient sur le sens, les motivations et la portée de cette rencontre. L’histoire de l’indépendance du Maroc, est, de ce point de vue, sans doute aussi l’histoire d’un système complexe d’équivoques et de tensions qui structurent dès son origine le mouvement national. Abderrahim Bouabid nous en fournit ici un aperçu saisissant. La discussion tournait à l’aigre. Pierre July proposa de reprendre l’entretien à une autre date, à Paris. La conférence d’Aix-les-Bains s’est terminée ainsi22. Le 29 août, le conseil des ministres nomma le général Boyer de Latour, résident général. Cette nouvelle ne pouvait que nous conforter dans notre méfiance. Que pouvait-on attendre d’un homme dont l’hostilité à Mohammed V était notoire ? Lors de la tentative de déposition, en février 1951, il était Secrétaire général des Affaires politiques et militaires, auprès du général Juin. A son départ du Maroc, après la nomination du général Guillaume, il laissa une sorte de « testament23 » où il préconisait les mesures à prendre contre le parti de l’Istiqlal et bien entendu contre Mohammed V. Ce document, révélateur des intentions de la Résidence, a été communiqué aux chefs de régions et aux contrôleurs civils. Grâce au dévouement d’un chaouch, militant du parti, employé à la direction des Affaires politiques, nous avions pu en avoir une copie, ce qui, à l’époque, nous a permis d’adapter notre tactique, comme cela a été rappelé plus haut. Naturellement, MM. July et Duhamel, s’attendant à nos questions, nous donnèrent les assurances auxquelles nous nous attendions de notre côté : Le maréchal Juin n’avait-il pas cautionné le discours historique du président Mendès France à Carthage ? Le général Boyer De Latour n’avait-il pas été un résident général discipliné en Tunisie pour l’application concrète des accords sur l’autonomie interne ? Autant le contact était direct, très souvent cordial avec G. Grandval, autant il promettait d’être glacial, voire même impossible avec le nouveau résident. Ce dernier, qui avait fait une très grande partie de sa carrière au Maroc, avait trop d’attaches avec les colons, les militaires, le groupement « Présence-française ». Il avait pratiqué des années durant l’administration directe, la politique des grands caïds et des notables, combattu le syndicalisme marocain. Le parti de l’Istiqlal était pour lui l’ennemi à abattre. Dans le document cité plus haut, il déclarait que ce fut une erreur en février 1951, de n’avoir pas suivi El Glaoui, de n’avoir pas procédé à la déposition de Mohammed V. Il était ainsi d’avis de mettre son gouvernement devant le fait accompli ! Comment admettre et faire admettre à nos militants, aux résistants qu’il résisterait à cette tentation, qui a toujours été celle des hommes de sa formation ! Plus que jamais l’accentuation de la lutte populaire s’imposait. Seule la résistance pouvait faire échec aux visées du nouveau résident. Comme les pourparlers devaient reprendre à Paris, nous devions faire le point sur la situation et arrêter une nouvelle ligne de conduite. Si le départ de Ben Arafa paraissait acquis, tout au moins pour le gouvernement français, l’institution d’un conseil du trône, sous les auspices de la Résidence, ne serait que l’étape devant conduire à l’intronisation « d’un troisième homme », qui, nous ne cessions de le répéter, ne serait qu’un deuxième Ben Arafa. Il nous fallait, tout d’abord, tenir une réunion des principaux dirigeants du parti, membres du Comité exécutif. Il nous fallait surtout provoquer une explication franche entre Allal El Fassi et Ahmed Balafrej et essayer ainsi de détendre l’atmosphère entre les deux hommes, chargée depuis plus de deux ans, de malentendus accumulés, voire de rivalités personnelles. Rome a été choisie pour permettre à Allal El Fassi de s’y rendre en sécurité. Le Secrétaire général du parti, Omar Abdeljalil, Mohammed Lyazidi, Ben Barka et moi-même étions au rendez-vous. Mahjoub Ben Seddik y a participé, au titre de dirigeant de l’U.M.T. Il était convenu que la rencontre aurait lieu sans publicité. Mais au dernier moment, le professeur Mohammed El Fassi, membre également du Comité exécutif, crut devoir se joindre à nous, à Rome. Son apparition en djellaba blanche, avenue Via Vertito, ne pouvait passer inaperçue. Les journalistes, qui le prirent d’abord pour Allal El Fassi son cousin, le poursuivirent partout, dans ses nombreuses promenades. Les agences de presse de la capitale italienne purent percer le secret et annoncer la tenue d’une conférence extraordinaire du Comité exécutif de l’Istiqlal ! Mais l’incident le plus grave était la décision de Si Allal El Fassi de s’abstenir de participer à la réunion. Il nous envoya un télégramme dont les termes exprimaient plutôt du ressentiment : « il refusait » disait-il, « de s’associer à une entreprise visant à entériner les « accords d’Aix-les-Bains ! ». A l’exception d’Ahmed Balafrej qui demeurait presque indifférent, nous étions tous atterrés. Est-ce la rupture entre le leader du parti et la direction exécutive de l’intérieur ? Avait-il agi ainsi sous l’influence des Algériens membres du Comité Maghrébin de Libération du Caire ? Toujours est-il que son refus brutal de participer à l’explication, à l’analyse de la situation, était un acte d’une gravité sans précédent dans la vie du parti. J’eus à rompre un silence devenu pesant : « Je suis de ceux qui n’ont pu connaître personnellement Si Allal El Fassi qu’à son retour d’exil. Il appartient à ses compagnons de lutte de la première heure de tirer les conclusions qui découlent de cette attitude, eux qui connaissent son caractère... ». J’ai ajouté, qu’abstraction faite de facteurs personnels, le télégramme du Caire faisait état de données inexactes : ainsi en récusant ce qu’il appela « les accords d’Aix-les-Bains », il parlait comme si de tels accords existaient déjà ! Il y avait là un manque d’informations évident, source de malentendus qui ne pourraient que s’amplifier. Le fait pour le parti de l’Istiqlal d’avoir répondu à l’invitation du gouvernement français pour exposer sa position, qui était celle de tous les résistants, pouvaitil être considéré par Si Allal comme une déviation de la ligne politique de notre mouvement ? « Si telle est sa conception, » dis-je, « elle doit être examinée par le parti et officiellement adoptée ». L’adoption de cette position signifierait la poursuite de la lutte sur tous les plans, le refus de tout dialogue avec les gouvernements français avant l’évacuation du Maroc par les troupes d’occupation. Ainsi nous aurions fait nôtre le fameux slogan de Mustapha Kamil qui proclamait, en Egypte, dans les années 1920-25 : « Pas de négociations avant l’évacuation ! ». Faisant à nouveau allusion à l’interview donnée par si Allal El Fassi au correspondant au Caire de France-Soir après la nomination de Gilbert Grandval à la Résidence, j’ajoutai, « Comment d’ailleurs concilier cette conception avec celle qui consiste à dire que le parti pouvait éventuellement approuver l’application concrète du protectorat, si le gouvernement français mettait fin à l’administration directe ? » Ahmed Balafrej restait silencieux. Haj Omar Abdeljalil et Mohammed Lyazidi proposèrent que l’un d’entre eux se rende au Caire. Ce fut ce dernier, qui fût chargé de la mission. C’est alors que je me suis souvenu de la réflexion qu’avait émise Haj Omar Abdeljalil, quelque temps au paravant : « Le parti a, à sa tête, deux hommes dont les caractères sont très différents : Allal El Fassi, qui est notre leader, et Ahmed Balafrej notre Secrétaire général. Il n’est pas toujours commode de les réunir, de les faire collaborer. Il appartient au parti de maintenir l’équilibre entre les deux, de prévenir les incidents possibles. C’est une situation dont nous devons nous accommoder ». L’absence de Si Allal El Fassi a fait perdre à notre réunion à Rome sa principale raison d’être. Mais il nous fallait, avant de nous séparer, faire le point de la situation. L’installation d’un conseil du trône, sous les auspices du nouveau résident général, ne pouvait recevoir notre caution, à moins qu’il ne soit explicitement affirmé qu’il s’agissait d’une étape transitoire, de durée limitée, précédant la restauration de Mohammed Ben Youssef. Quant au problème politique de fond, notre position reste invariable : toute négociation avec le gouvernement français ne se ferait que sur la base de l’indépendance et de l’abrogation du traité de Fès. Je retournai à Paris, très affecté par cet incident. Les pourparlers reprirent avec Jacques Duhamel et Pierre July : il s’agissait de parvenir à un accord sur les personnalités devant faire partie du conseil du trône et notre participation à un gouvernement marocain représentatif. Les entretiens d’Antsirabé C’est alors que nous apprîmes que le gouvernement français avait l’intention d’envoyer une mission auprès de Mohammed V à Madagascar, dans le but d’obtenir la caution de notre souverain sur le plan gouvernemental. La contrepartie de l’aval royal serait la fin de l’exil à Antsirabé et l’installation du monarque et de sa famille en France. Mais n’allait-on pas exiger qu’il renonçât définitivement à sa qualité de souverain légitime du Maroc ? Divers milieux politiques en France, dont le groupe des modérés et des indépendants laissaient entendre que cette « exigence » était fondamentale, la condition sine qua non de la fin de l’exil. Puisque l’évolution des événements prenait cette tournure, notre position ne pouvait que remettre tout en cause : il n’était plus question pour nous d’accepter même le principe d’un conseil du trône et, à plus forte raison, d’envisager la participation à un gouvernement quelconque. J’ai demandé une audience au président Edgar Faure qui me reçut, accompagné de Haj Omar Abdeljalil dans sa résidence de la banlieue parisienne. Nous lui fîmes part de notre profonde inquiétude, au sujet des pressions dont on pourrait faire usage pour arracher l’abdication de Mohammed V. Le président s’employa à nous rassurer, affirmant qu’aucune pression ne serait exercée sur le souverain. Mais comment faire admettre à l’opinion marocaine, après la nomination du général Boyer De Latour à Rabat, que Mohammed V agirait en toute « liberté » ? Puisque l’on semblait admettre que l’accord du souverain en exil, et celui du parti de l’Istiqlal était si nécessaire au succès des efforts entrepris, pourquoi ne pas permettre à une délégation de notre parti de se rendre à Madagascar ? Il s’agissait là d’un test qui soulignerait les bonnes dispositions de nos interlocuteurs français. Le président E. Faure parut d’abord surpris par cette proposition, mais ne la rejeta pas. Il nous dit d’attendre quelques jours avant de nous donner une réponse définitive. Pendant cette entrevue, nous avions ainsi formulé une nouvelle exigence : celle de prendre contact directement, à Antsirabé, avec notre souverain. C’était le seul moyen de nous rendre compte qu’il était au fait de la situation, tant au Maroc qu’en France, et qu’il appréciait le plan français en tenant compte de toutes les données. Le 4 septembre, le général Catroux, grand chancelier de la légion d’honneur, et M. Yrissou, directeur de cabinet de M. Pinay, ministre des Affaires étrangères se rendirent en mission à Madagascar. Leur séjour devait se prolonger jusqu’au 9 septembre. M. Yrissou fut favorablement impressionné par le monarque et le prince héritier Moulay Hassan. Il n’a décelé chez ses interlocuteurs, malgré deux années d’exil, aucune trace d’amertume. Il trouvait en face de lui des hommes ouverts au dialogue, mais fermes sur les droits souverains du peuple marocain. Un échange de lettres, datés des 8 et 9 septembre, entre Mohammed V et le général Catroux, reproduisait l’essentiel des entretiens : le souverain donnait son approbation à l’institution d’un conseil du trône et à la constitution d’un gouvernement marocain de négociation et de gestion, représentatif des différentes tendances de l’opinion. Les noms des personnalités appelés à siéger au conseil n’étaient pas révélés. Nous sûmes, par la suite, que cette question avait fait l’objet d’un long débat. Le général Catroux et M. Yrissou ne pouvaient pas ne pas tenir compte de la position du général Boyer De Latour qui exigeait la désignation d’un partisan activiste du Glaoui24 . Il entendait ainsi se réserver la possibilité d’infléchir les décisions du conseil dans le sens de sa politique, c’est-à-dire barrer la voie au retour de Mohammed V et proclamer l’intangibilité du traité de Fès. Sur ce point, le souverain s’en était remis au compromis à intervenir entre les nationalistes et les gouvernants français. Sur le plan politique, les documents stipulaient que le but de la politique française était de « conduire le Maroc au statut d’Etat moderne, libre et souverain, uni à la France par des liens permanents d’une interdépendance librement consentie ». Les intérêts des Français installés au Maroc étaient garantis, et il serait fait à ces derniers des conditions particulières et privilégiées par rapport aux autres ressortissants étrangers.

L
Samedi 12 Septembre 2009

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