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Vers l’Indépendance du Maroc : LES PRÉMISSES D’UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ (Juin – Août 1955) : Document 3 Quarante ans de relations franco-marocaines racontées par Charles-André Julien




Vers l’Indépendance du Maroc : LES PRÉMISSES D’UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ  (Juin – Août 1955) : Document 3 Quarante ans de relations franco-marocaines  racontées par Charles-André Julien
L’écrit de feu Abderrahim Bouabid que nous publions a été rédigé d’un seul trait, à Missour, au cours de l’hiver 1981-82. Le texte de ce manuscrit évoque une période charnière dans le processus qui a conduit à la fin du protectorat. De l’épisode d’Aix-les-Bains aux
entretiens d’Antsirabé, en passant par l’évocation des mouvements insurrectionnels, l’auteur s’emploie à restituer le climat de
tensions, d’incertitudes et de tâtonnements qui préfigure le dénouement de la crise franco-marocaine dont l’été 1955 reste un moment fort. L’occasion lui est ainsi fournie de donner sa lecture des événements. Surtout et s’agissant de ce qui deviendra a posteriori la « controverse d’Aix-les-Bains », l’auteur développe ses arguments et revient sur le sens, les motivations et la portée de cette rencontre. L’histoire de l’indépendance du Maroc,
est, de ce point de vue, sans doute aussi l’histoire d’un système complexe  d’équivoques et de tensions qui structurent dès son origine le mouvement national. Abderrahim Bouabid nous en fournit ici un aperçu saisissant.


MFI : Après le coup de force d’août 1953, vous avez joué un rôle important dans le comité
France-Maghreb...
C-A. J. : Je suis actuellement l’un des deux survivants de ce grand organisme. J’en étais viceprésident, Mauriac était président. Il y avait deux autres vice-présidents, le professeur Blachères, qui était une autorité en matière musulmane, et Massignon, ce catholique fervent qui était le plus actif, le plus passionné des défenseurs de l’unité des musulmans contre les diviseurs. L’origine de « France-Maghreb » a été - chose curieuse - catholique. C’est à l’Institut catholique que des intellectuels ont organisé une réunion exceptionnelle sur le Maroc. Votre collègue, Robert Barrat était allé faire une enquête au Maroc. Il en avait rapporté des éléments extrêmement importants.
Il révéla qu’en décembre 1952, par exemple, le prétexte d’une émeute marocaine avait permis des arrestations massives de Marocains et de nombreuses tortures. Mendès-France fit constituer, dès son arrivée au pouvoir, une commission d’enquête à ce sujet. C’est un aspect de l’histoire de Mendès que l’on ne connaît pas. Mendès fut le premier à vouloir savoir ce que la justice et l’autorité administrative françaises faisaient au Maroc.
La première réunion sur le Maroc dont je viens de vous parler, contrairement à ce que nous attendions, connut un grand succès. Tous les couloirs étaient remplis d’une foule de gens venus nous écouter. Quand les orateurs eurent parlé, Mauriac étendit sa longue main vers moi et me demanda si je voulais donner mon opinion, ce que je fis immédiatement. La deuxième personne qui fut appelée à parler, ce fut Mitterrand. Il était de notre groupe et, après moi, il a tenu des propos absolument analogues aux miens, aussi fermes, avec une netteté qui a véritablement attiré dans notre sens les gens qui étaient dans la salle. (...)
MFI : C’était en août 1953. Comment vous et vos amis avez-vous réagi, à Paris ? (à la déposition du sultan)
C-A.J : A Paris, Blachères, Paret, moi-même avons fait ce que nous pouvions, mais les dernières démarches effectuées auprès du président du conseil, Joseph Laniel, n’eurent aucun résultat. Jusqu’au bout, on laissa croire, en haut lieu, que l’on soutenait le sultan, alors qu’en réalité, non seulement on laissait faire, mais on encourageait les mesures de force. Je vous ai dit tout à l’heure que le gouvernement prétendait n’avoir appris les mesures prises contre le sultan qu’à la fin de l’après-midi. Or, voici ce que je sais, ce que m’a raconté le secrétaire général de la Résidence Hutin qui était présent, le 20 août, à deux heures du matin, lorsqu’est arrivé, par avion, à Rabat, le chef de cabinet du président général, Latour du Pin, qui revenait de Paris, après avoir vu Bidault. A peine débarqué, Latour du Pin répondit à la question « qu’est-ce qu’on fait ? » par cette phrase : « Le président du conseil et le ministre des Affaires étrangères demandent ce que font les cavaliers, ce que fait l’armée ». Immédiatement, le groupe présent a compris que cette information avait une portée très grande et, puisqu’on pouvait l’interpréter comme on l’entendait, Boniface, immédiatement s’écarta du groupe, prit le téléphone et donna un ordre : « Faites monter les cavaliers ». - Les cavaliers - ce furent les prétoriens du coup de force. Le gouvernement avait donné, de manière oblique, son aval à l’expulsion du sultan.
C’est avec cette « couverture politique » que l’exil forcé de Si Mohammed et de sa famille a été organisé avec une brutalité incroyable. C’est au moment de la sieste, alors que le sultan et son fils dormaient en pyjama, qu’on les a réveillés. On leur a tout juste permis de passer une djellaba et on les a « accompagnés » jusqu’à un avion militaire. Le prince Moulay Hassan a d’abord été jeté dans une auto, comme on jetterait un paquet, pour s’en débarrasser. Ce sont là des procédés qui, pour la réputation française, demeurent impardonnables.
Si Mohammed et le prince héritier furent d’abord amenés en Corse dans des conditions particulièrement mauvaises. Le haut fonctionnaire qui était alors préfet de la Corse a publié un livre dans lequel il raconte comment, monté à bord de l’avion après son atterrissage, il a vu deux personnes qu’il a prises pour des malheureux. Elles étaient serrées l’une contre l’autre, dans un coin, et elles grelottaient parce qu’il n’y avait aucun élément de chauffage dans cet avion militaire.
On lui a dit alors : c’est le sultan du Maroc et son fils. Quelle situation ignominieuse !
Le préfet raconte comment une ancienne institutrice des filles du sultan est venue de France pour voir, en Corse, Si Mohammed et Moulay Hassan. Le ministre de l’Intérieur de l’époque a dit au préfet : « Une fois qu’elle sera entrée, elle ne sortira plus ». Mais le préfet a dit : « Moi, je ne veux pas encourir une peine de vingt ans de travaux forcés pour séquestration ».
En 1953, au Maroc, il n’y avait plus de droit. Il y avait une sorte de mécanisme de la terreur, peut-on dire. C’était horrible et, de plus, mesquin. Toutes les dépenses de son séjour à Zonza, en Corse, étaient payées par le sultan. Paradoxe sans précédent : l’interné devait assumer tous les frais, y compris les dépenses des membres du service d’ordre qui invitaient généreusement leurs amis. Il fallut un certain temps pour que soit mis fin à cette situation inouïe.
Au Maroc, les colons avaient peur d’un retour du sultan. Ils voulaient que le souverain prestigieux soit envoyé le plus loin possible. On pensa à Tahiti. Tout compte fait, on envoya le sultan à Madagascar, où il fut rejoint par sa famille. Le séjour à Madagascar a été très émouvant.
Si Mohammed menait une vie simple et digne. Il allait à la mosquée, il parlait avec une grande sérénité. On peut dire qu’il s’était mis dans la main de Dieu.
En France, ce qui a été fait, en 1954, pour animer l’opinion, a été assez considérable. La minorité favorable à nos idées s’est élargie de plus en plus. Mais personne ne croyait que le sultan pourrait revenir.
En septembre ou octobre 1955, j’ai reçu, alors qu’il séjournait en France, le directeur de la grande revue américaine « Foreign Affairs », Hamilton T. Armstrong, un homme de grande classe, qui s’occupait, à ce moment-là, de la question marocaine, et qui revenait de Rabat. « Le sultan ne reviendra jamais, me dit-il. A part Gilbert Grandval, l’ancien résident général, tous les hommes politiques, hauts fonctionnaires et militaires que j’ai vus sont formels : cette hypothèse est à exclure ».
« Cette affaire n’est pas une question d’administration française, lui ai-je répondu, c’est d’abord une question de nationalisme. Quand on a un pays entier contre soi, quoi que l’on fasse, on ne peut pas empêcher l’indépendance. Je ne sais quand cela se fera, mais le sultan reviendra. Un mois après, le sultan débarquait en France. Hamilton T. Armstrong me téléphona de New York en me demandant : « Alors, vous étiez renseigné ? » Oui, j’étais renseigné sur l’état d’esprit des
Marocains, mais je n’étais pas renseigné sur l’engrenage des événements qui ont fait que le sultan est revenu si vite.
Le soir du 5 novembre, après avoir signé avec Antoine Pinay l’accord de la Celle-Saint-Cloud, le sultan a donné un dîner auquel n’était convié aucun officiel français. Nous étions cinq Français. Catroux, le général ; Julliard, l’éditeur ; Clostermann, l’ancien aviateur ; Mauriac, l’écrivain, et moi-même. Avant le repas, le prince Moulay Hassan me dit : « Monsieur Julien, venez voir quelque chose de curieux ». Il m’amena devant un guéridon qui était couvert de télégrammes ; il me dit : « Piquez là-dedans ».
J’ai eu peu d’occasions, dans ma vie, d’avoir une telle honte. Au fur et à mesure que j’ouvrais les télégrammes, je découvrais qu’ils étaient signés par les pires ennemis du sultan ; ceux qui l’avaient accusé d’être un assassin, un voleur. Ils étaient les premiers à le féliciter et à l’assurer de leur fidélité à la cause du Maroc.
Tout cela montre quelles avaient été, en France, du côté du pouvoir, d’une part la volonté de tromper l’opinion et, d’autre part, une sorte d’auto-intoxication.
Le président du conseil de l’époque ne disait-il pas : « Oh ! il n’y a que très peu de gens qui sont pour le sultan. La vérité est qu’alors les ministres français ne s’adressaient jamais à ceux qui connaissaient vraiment les pays du Maghreb et qu’ils laissaient les financiers ou les industriels comme Boussac, par exemple, avoir une emprise directe sur la politique coloniale. Au Maroc, comme en Tunisie, on n’a pas voulu comprendre.
Un ministre qui vit encore a reconnu lui-même, bien après 1956, qu’il avait fait une erreur énorme en rédigeant une note hostile à l’indépendance tunisienne, une note qui a provoqué des conflits où il y a eu des dizaines de morts.
Ce ministre a ajouté : « Je ne savais pas ». Mais pourquoi ce ministre n’avait-il pas demandé à Blachères, à moi, à ceux qui connaissaient les mouvements nationalistes, de lui dire ce qu’ils pensaient, eux ? S’il n’a pas su, c’est qu’il n’a pas voulu savoir.
MFI : Parlons un peu, pour terminer ce long entretien des temps de l’indépendance, de Mohammed V, de Hassan II ...
C-A. J. : Si Mohammed a pu voir, à son retour, le délire d’enthousiasme de son peuple. C’était un homme d’une perspicacité extraordinaire. Son prestige était tel que, dans une conversation avec lui, on se sentait comme entouré d’un voile dans lequel il vous tenait.
Sa vieille éducation ne lui avait pas fait connaître toutes les réalités économiques du Maroc. C’est pour cela qu’il a tenu à ce que son fils, le roi actuel, Hassan II, ait une instruction poussée sur le plan juridique et économique. Sur ces problèmes-là, il a été, très vite, assisté par Hassan.
J’ai eu une sorte d’amitié pour Sidi Mohammed, qui m’a traité lui-même en ami. Son fils n’oublie rien du passé. Un jour, il m’a dit que l’article que j’avais publié, en décembre 1952, après ce que l’on appelait alors « l’affaire de Casablanca » - une émeute marocaine réprimée d’une façon féroce par le pouvoir - avait été le début de l’indépendance du Maroc.(...)
INFO – MFI, extraits.
Médias France Intercontinents – Radio France Internationale-1983.

par Abderrahim Bouabid
Jeudi 24 Septembre 2009

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