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Vers l’Indépendance du Maroc : LA RÉSISTANCE ARMÉE ET LA SOLIDARITÉ MAGRHÉBINE (septembre - Octobre 1955)




Vers l’Indépendance du Maroc : LA RÉSISTANCE ARMÉE ET LA SOLIDARITÉ MAGRHÉBINE (septembre - Octobre 1955)
L’écrit de feu Abderrahim Bouabid que nous publions a été rédigé d’un seul trait, à Missour, au cours de l’hiver 1981-82. Le texte de ce manuscrit évoque une période charnière dans le processus qui a conduit à la fin du protectorat. De l’épisode d’Aix-les-Bains aux
entretiens d’Antsirabé, en passant par l’évocation des mouvements insurrectionnels, l’auteur s’emploie à restituer le climat de
tensions, d’incertitudes et de tâtonnements qui préfigure le dénouement de la crise franco-marocaine dont l’été 1955 reste un moment fort. L’occasion lui est ainsi fournie de donner sa lecture des événements. Surtout et s’agissant de ce qui deviendra a posteriori la « controverse d’Aix-les-Bains », l’auteur développe ses arguments et revient sur le sens, les motivations et la portée de cette rencontre. L’histoire de l’indépendance du Maroc,
est, de ce point de vue, sans doute aussi l’histoire d’un système complexe  d’équivoques et de tensions qui structurent dès son origine le mouvement national. Abderrahim Bouabid nous en fournit ici un aperçu saisissant.

DOCUMENT 10
Le général de Latour a un nouveau tête-à-tête avec le sultan Ben Arafa Rabat, 10 Septembre.

Un nouveau tête-à-tête – le second de la semaine a mis en présence vendredi après-midi le résident général et le sultan. Il n’eut pas de témoins, car le général de Latour grâce à sa connaissance de la langue arabe, se passe d’interprète. Il était arrivé au palais impérial accompagné de son seul officier d’ordonnance, le capitaine Oufkir.
A la veille d’importantes décisions, le président du conseil comme le ministre des affaires marocaines et tunisiennes ont voulu sans doute connaître les dispositions d’esprit du souverain. Ils ne sont pas les seuls, peut-on penser après les deux visites qu’a également faites vendredi au palais impérial
M. Guillain de Bénouville. Le député républicain social d’Ille-et-Vilaine s’est rendu au palais une première fois dans la matinée, une seconde dans la soirée. Il s’est entretenu avec le sultan et avec son entourage, puis il est reparti pour Casablanca. Il est probable qu’il ira également à Marrakech afin d’y rencontrer le Glaoui. Quant à l’entrevue du résident général et de sidi Mohammed Ben Arafa, elle a duré trois quarts d’heures. Puis un thé fut servi. De sa teneur, on ne sait rien. Lundi, le Palais impérial avait publié un communiqué, car il avait pris l’initiative de la rencontre. Hier, il n’en était pas de même : le général de Latour avait demandé à s’entretenir avec le sultan. La résidence se refuse à communiquer aucune précision sur la conversation. On fut aussi discret au Palais. Mais comme les journalistes demandaient à Si Hadj Abderrahman El Hajoui , directeur du protocole, si l’attitude du souverain avait changé ces jours derniers : «Absolument pas, répondit-il. Sa Majesté maintient sa position».
Plus explicite encore devait être un marocain familier du palais, qui s’adressant à un groupe de manifestants européens, hommes et femmes, déclare : « Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Moulay Arafa reste, qu’on le veuille ou non ! Une cinquantaine de personnes : ouvriers, employés, petits fonctionnaires s’étaient en effet rendues sur le méchouar à l’heure où le général Boyer de Latour prenait congé du sultan. Le bruit s’était répandu que le président du conseil arrivé en secret à
Rabat, se trouvait auprès du sultan.
«Nous étions venus pour voir Edgar Faure, proclama un porte parole des manifestants, et lui faire une conduite analogue à celle qu’a eue Grandval le jour des obsèques du pauvre général Duval.
Nous ne voulons pas que sidi Mohammed Ben Arafa parte et que Sidi Mohammed Ben Youssef revienne. Le maréchal Lyautey nous a confié le Maroc. Nous avons fait ce pays. Nous y avons élevé nos enfants et nous entendons y rester. Nos dirigeants en France semblent l’ignorer. Ils le sauraient mieux si l’ont nous laissait désigner nos représentants au Parlement.»
Tandis que ce discours était tenu, les portes du méchouar étaient fermées, des renforts de police arrivaient et les manifestants, comme les journalistes, ne purent sortir de l’enceinte du palais impérial qu’après une vérification d’identité. « Nous reviendrons s’il le faut, déclara encore le porte parole. Et plus nombreux.»
Effectivement dans certains milieux européens où la rumeur d’un ultimatum posé au sultan avait trouvé crédit, une manifestation qui aurait pu grouper mille cinq cent à deux mille personnes se préparait en faveur de Ben Arafa. Seul un déplacement d’une cinquantaine de personnes s’est produit. Ce léger accès de fièvre est significatif cependant d’un état d’esprit qui n’avait point coutume à Rabat de s’extérioriser.
D’autres mots d’ordre dans les milieux marocains – et pas seulement dans la capitale administrativeincitent à la fermeture des boutiques dans les médinas, à la grève générale, voir à une action plus violente, car la date de 12 septembre toute proche – même si l’on prétend aujourd’hui qu’elle n’a pas un caractère fatidique - est pour la masse inscrite au calendrier des échéances que l’on ne saurait plus repousser sans danger. Correspondant particulier,
Le Monde, 11 Septembre 1955

DOCUMENT 11
Un conseil du trône ne saurait être
institué sans l’accord du sultan dit-on
au Palais impérial.

Rabat, 12 septembre. – C’est sous fièvre apparente que Rabat a suivi dimanche l’évolution de la crise marocaine et accueilli les nouvelles en provenance de Paris. On eût décelé difficilement à la résidence générale comme au palais impérial une animation insolite en cette journée dominicale.
A 17 heures, cependant le général Boyer de Latour eut au Palais impérial une entrevue d’une heure avec le sultan. Cette audience n’avait pas été exclusivement consacrée à l’examen des problèmes politiques en instance. L’octroi d’un droit syndical aux marocains et l’organisation sur de nouvelles bases de la coopération des patrons et des salariés, dont le conseil des vizirs et des directeurs avait discuté la veille, auraient été également évoqués.
Aucun communiqué n’a été publié à l’issu de l’entretien. Mais, d’après les commandements d’un porte-parole du palais impérial, la situation était la suivante :
1. Sidi Mohammed Ben Arafa ne subit aucune pression de nature à le convaincre à abandonner le trône.
2. La position du souverain demeure inchangée. Elle est toujours celle qui a été définie par le président de la République, au président du conseil, au résident général et tout récemment à M. Guillain de Bénouvilles.
3. Un conseil du trône ou un conseil de régence ne saurait, du point de vue strictement religieux, être constitué sans l’accord du sultan. Au demeurant, Ben Arafa n’avait pas encore été informé du résultat des conversations d’Antsirabé.
Le Glaoui, après s’être entretenu avec le général Guillain de Bénouville, avait dimanche matin dépêché son homme de confiance, Hadj Idder, auprès du sultan.
Mesures de sécurité pour le 12 septembre
Dans l’ensemble du Maroc, on ne signalait aucun accident. Des renforts de troupe continuaient à arriver, et des consignes de grève, contre lesquelles l’Union marocaine a publié une mise en garde, étaient répandues pour aujourd’hui lundi. A Casablanca, à Mazagan et à Ouarzazate, sur l’initiative des autorités locales, des tracts ont été diffusés dans les médinas. Ils disent :
«Attention n’écoutez pas les agitateurs, les agitateurs vous poussent à la grève et à fomenter des troubles. Il faut que vous sachiez que les forces de l’ordre réprimeront toute tentative d’émeute au besoin par les armes.
Ces avertissements répondaient à certains bruits répandus en médinas et selon lesquels les Marocains pouvaient se livrer à des manifestations, la police et l’armée ayant l’ordre de ne pas tirer.
Dans différentes villes, et notamment dans les quartiers européens périphériques proches des douars ou des bidonvilles, les autorités ont désigné par immeuble deux ou trois responsables, qui ont été armés par les groupes spéciaux de police et qui, pour une durée de deux ou trois jours, sont chargés de surveiller les habitations et d’y faire notamment des rondes la nuit.
 Des agriculteurs européens ont reçu des armes des autorités de contrôle.
A Meknès, la délégation des affaires urbaines a fait évacuer quatre cents familles françaises qui résident dans la médina : elles ont été hébergées dans des écoles.
Dans la région de Marrakech, la piste qui relie Benguerir à El Kalaa-des-Sgharnas a été interdite à la circulation de 20 heures à 4 heures du matin, en raison des nombreux sabotages qui y ont été commis.
Correspondant particulier
Le Monde, 13 Septembre 1955

DOCUMENT 12
Général Catroux :

Mohammed V a accepté de soutenir la politique qui tend à faire du Maroc, un pays libre, souverain et lié à la France par un pacte ...
Le général Catroux a donné vendredi soir à Antsirabé, au terme des entretiens qu’il a eus avec Sidi Mohammed Ben Youssef, les indications suivantes :
« Nous sommes arrivés à un accord. Il ne s’agit pas d’un document unique. Nous avons échangé des lettres dont la signature marque une étape importante dans l’histoire des rapports francomarocains.
« Je tiens à souligner d’abord que les conversations ont été franches et loyales. Ni d’un côté ni de l’autre, il n’y avait d’arrière-pensées. Nous ne sommes pas venus ici pour faire le moindre marchandage.
« Moi, de mon côté, je n’ai jamais marchandé son retour en France...
« ... Dès l’abord j’ai annoncé à Sidi Mohammed qu’il rentrerait en France. J’ai posé cela comme
base de départ des conversations. C’était dès mon arrivé, un point d’acquis.
« Le premier objet de notre mission était de lui exposer les buts de la politique française au
Maroc pour sortir de l’impasse actuelle. Il s’agit d’une politique d’ensemble et non pas de mesures partielles, considérées trop souvent par les Marocains comme des mesures dilatoires.
« Ben Youssef a accepté de soutenir la politique qui tend à créer un Etat libre, souverain, lié à la France par un pacte d’interdépendance. La permanence française est assurée. Notre pays conserve et voit garantis ses intérêts stratégiques, diplomatiques, politiques et culturels.
« La situation des Français restera supérieure à celle des autres nationalités en raison de la part prise par eux dans le développement du Maroc.
« Sidi Mohamed ne compte pas profiter des circonstances actuelles pour faire valoir ses droits à la couronne.
« Pas une fois la « querelle de la légitimité » n’a été soulevée. Sidi Mohammed Ben Youssef a d’ailleurs renouvelé son engagement de ne se livrer à aucune action politique...
« Il n’a pas d’amertume contre la France, mais seulement contre certaines personnalités marocaines et contre certaines personnalités françaises. Autant que les Français, il a déploré les victimes des événements du 20 août. Il en a été déchiré. Il pense enfin que ce qui vient d’être acquis à Antsirabé pourra amener l’apaisement; mais qu’il faudra du temps.»
On peut considérer comme acquis, estime-t-on dans les milieux informés, que Sidi Mohamed Ben Youssef et sa suite quitteront Madagascar par bateau entre le 25 et le 30 septembre, et que le bateau contournera l’Afrique par la Cap.
Le Monde, 11 septembre 1955
DOCUMENT 13
«M. René Coty écrit au Sultan Ben Arafa que la politique d’apaisement rend impossible toute
restauration de Ben Youssef, l’actuel
souverain accepterait
en réponse de se retirer
à Tanger»

Le gouvernement a entrepris dès cette nuit la réalisation des décisions prises lundi soir par le conseil des ministres en vue de dénouer la crise marocaine.
Aussitôt après la délibération M. René Coty a rédigé, en accord avec MM. Edgar Faure et July, la réponse à la lettre que lui avait adressée le sultan Ben Arafa; il lui indiquerait que la politique d’apaisement et de conciliation suppose dans l’intérêt du peuple marocain l’effacement du souverain comme celui de son prédécesseur. Le général Boyer de Latour est chargé d’assurer le retrait volontaire et le départ pour Tanger de celui qui reste sultan du Maroc, puis de mettre en place le conseil du trône.
C’est à cet organisme dont il reste à désigner le troisième membre, qu’il appartiendra de nommer le nouveau gouvernement.
L’ancien Sultan Ben Youssef quittera Madagascar par bateau au début du mois prochain et arrivera en France fin octobre, c’est-à-dire trois semaines après la rentrée du parlement. (....)
1-Retrait du sultan ben Arafa :
Dans la lettre qu’il a adressée au président de la République, le sultan Ben Arafa tout en protestant de la mission divine dont il est investi, envisageait le cas ou il serait moralement conduit à s’effacer, il demandait que dans cette hypothèse lui soient garantis sa sécurité personnelle, ses intérêts et ses droits au trône. Il désirait en outre recevoir l’assurance que son prédécesseur ne reviendrait pas à Rabat.
Le conseil des ministres ne pouvait que laisser à M. René Coty le soin de répondre. Le chef de l’Etat a rédigé les termes de sa lettre en accord M. Faure et July. Les « cinq » en ont pris connaissance en fin de matinée. Il y serait donné acte au souverain du fait que dans l’intérêt de son peuple, il se retire tout en conservant ses droits et prérogatives de sultan du maroc. Dans le même esprit, la politique d’apaisement et de conciliation serait-il dit, rend impossible toute restauration de l’ancien sultan.
A propos de Ben Arafa, le général Koenig a demandé s’il s’agissait bien d’un départ volontaire.
Il lui a été répondu qu’il n’était évidement pas question d’user de la contrainte. Selon le mot
du ministre tous les « ménagements » seront pris. Puis on a disserté un instant de la distinction entre le « consentement » et la « spontanéité ». A ce même propos, il a été un peu question de M. De Bénouvilles pas du tout de M. Bidault. (...)
2 -le retour de Mohammed Ben Youssef en France:
Le « cas » de l’ancien sultan a été l’objet de nouvelles discussions mais en aucune manière de nouvelles décisions. La mission du général Catroux ? Le général Koenig craint que les « émissaires » ne se soient transformés en « négociateurs ». M. Palewski s’est demandé si l’échange de lettres – qui seront bientôt publiées – constitue bien un « accord » à quoi M. Pinay a répondu qu’il s’agissait simplement d’un « élément du dossier ». Les querelles de procédure et de vocabulaire ont toujours chez nous une grande place dans les controverses politiques.
En tout cas, a dit M. Edgar Faure, la France se devait de garder l’initiative et de ne pas laisser jouer seuls les interlocuteurs marocains : il fallait pour la représenter une personnalité de qualité.
Il ne s’agissait pas en outre de conclure un accord mais de « procéder à une consultation avec un homme qui jouit d’un prestige indéniable auprès d’une partie de l’opinion marocaine ». Son retour en France ? M. Roger Duchet et Jean Crouzier ont rappelé la position de leurs amis indépendants. L’assurance que l’ancien sultan ne sera pas restauré sur le trône, résulte de la lettre-réponse de M. René Coty à Ben Arafa. Les termes en ont été soigneusement étudiés .Au surplus les modérés ont reconnu que Ben Youssef se trouvait tenu par les deux engagements qu’il a pris.
Fallait-il lui demander d’abdiquer ? Nul ne le soutient plus. Et M. Coty d’observer que Napoléon avait bien abdiqué et que cela ne l’avait pas empêché de revenir de l’île d’Elbe. Ce fait compte en la circonstance beaucoup plus que le droit : l’ancien sultan est d’ailleurs aussi soucieux que l’actuel de sa sécurité.(...)
Jacques Fauvet, Le Monde, 14 Septembre 1955,

par Abderrahim Bouabid
Mercredi 30 Septembre 2009

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