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Une variation onirique de l’intime


“L’amour”, une nouvelle d’Ahmed Bouzfour présentée et traduite par Rédouane Taouil



Une variation onirique de l’intime
Ahmed Bouzfour est l’un des écrivains majeurs de la littérature arabe contemporaine. Auteur de nombreux recueils de nouvelles qui témoignent d’une grande maîtrise de divers genres d’écriture, il excelle dans l’art du resserrement du récit. Parmi ses œuvres, «Diwan Assindibad» qu’il vient de publier en plus d’autres nouvelles et «Nafida ala Dakhil», ainsi  que des essais en poésie.
«L’amour», extraite de «Nafida ala Dakhil» (Editions Tarik, Casablanca, 2013), est emblématique de l’insigne aptitude de l’auteur à déployer une variation onirique de l’intime et à mettre en œuvre une écriture mélodieuse rythmée par une musicalité ondoyante faite d’allitérations et d’assonances, d’échos et de répétitions de mots. A en sonder le sens allégorique, on songe, à coup sûr, à la troublante chanson de Léo Ferré qui clame que la mort est, par le miracle phonique des voyelles, la sœur de l’amour.

L’amour
Je te tends mes mains. Je suis toutes mains à toi, mon aimé.  Je te ceinds et veille sur toi. Je suis ton nid qui t’abrite où que tu sois, mon aimé. Ton nid d’où tu voles, où tu t’envoles, vers lequel tu voles, mon aimé. Je suis belle telle que tu m’as connue. Fine et gracile. A l’aurore, je suis une fleur qui t’embaume, aux vêpres, un arbre qui t’ombrage et la nuit, un instrument de musique,sur lequel j’accorde tes mélodies et t’interprète.
Mais je demeure deux mains en fleur, arbre et musique. Deux mains qui se tendent à toi, tâtent ton visage, ta chevelure touffue comme une herbe vagabonde. J’y déambule, m’y dérobe comme une espiègle voleuse. J’essuie ton front, brillant de sueur, l’asperge à l’eau de rose et le câline jusqu’à ce que tes yeux esquissent un sourire. Je ferme tes yeux pour te voir. Lorsque je les vois ouverts, je m’y noie et m’aveugle. Tes yeux sont des lacs d’Afrique parsemés de mythes. Je les ferme et te cajole. Par les caresses je te vois, mon aimé. Ne sens-tu pas mes mains ? Je vais et je viens…J’effleure ta peau comme une brise douce et légère qui souffle et ne souffle pas. Mais tu vieillis vite, mon aimé. Pourquoi es-tu irréfléchi, insolent, pressé, rebelle comme si tu as une rencontre avec le destin que tu crains de manquer. Tu vis dans le présent. Tu noies tes jours dans le vin, le hachich, les voyages, les déambulations et… au cœur des femmes. Cherches-tu à m’oublier ? Loin s’en faut, mon aimé. Même si tu épouses maintes femmes et tu fréquentes une foule de maîtresses. Je resterai à jamais dans ton cœur. Mon aimé, je suis une sphère verte dans ton sang qui ne meurt et ne s’effrite qu’après ta mort pour féconder ta terre afin que poussent les épis de blé que tu chéris :
«J’aime les roses
Et encore plus le blé».
Fredonnes-tu toujours ce fragment ? Pourquoi vieillis-tu si vite et m’abandonnes-tu ? Je suis encore belle telle que tu m’as connue. Je ne vieillis ni flétris. Je suis hors du temps. Je m’épanouis chaque jour pour toi et m’épands dans tes pensées. Je suis encore une jeune fille qui s’émerveille à la vue de la neige. Dis-moi mon bien-aimé, aimes-tu toujours les enfants ? Ne vieillis donc pas, ni te maries pour te perpétuer. Qui aime les enfants ne procrée pas, qui aime les fleurs ne les cueille pas, qui aime la musique ne l’acquiert pas ; il l’écoute et la savoure et puis s’en va vivant avec ses échos. L’amour est souvenir, mon aimé. De la mémoire nous vivons et lorsque nous mourrons nous y restons à jamais. Tu vieillis vite mon aimé. Tes cheveux tombent, tes dents se déchaussent et tes membres paressent. Où est le jeune bel homme que j’ai connu et aimé? Il ne reste plus qu’un visage, qui chaque jour, pâlit, se couvre de rides et maigrit. C’est toi que j’ai aimé, et non cette image vieillissante. J’aimais un homme en chair et en os, et non un personnage flegmatique d’un roman anglais.Veux-tu me rejoindre ici si promptement ? Ô fou. Moi, je te veux là, jeune homme tel que tu l’as été toujours : tu regardes à l’aurore, le ciel bleu, le nuage laiteux, les épis de blé, les biches, les forêts, le clin d’œil séduisant de l’horizon et tu plonges dans le sommeil au sein de la beauté vive, de la nuit éclairée et de la musique, le mouvement de la vie autour de toi à chaque instant.
Qu’espères-tu ici? Il n’y a que les froides ténèbres, la solitude et les soupirs. Pardonne-moi, mon aimé, je t’ai menti. Je ne suis plus belle, ni jeune. Je ne suis plus une fleur odorante et pas même une image qui vieillit chaque jour. Je ne suis que brin de terre dans une tombe et n’ai pas de miroir pour y voir mon anéantissement. Reste là, mon aimé. Reste là. Tu peux consentir à vieillir mais ne meurs pas.
*est ancien des Ecoles primaire et secondaire publiques du Maroc.

Une variation onirique de l’intime

Rédouane Taouil
Samedi 6 Avril 2013

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