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Une récession sans chômage, paradoxe de la crise en Russie


L'Etat a réduit le nombre de fonctionnaires dans la santé, la police et l'administration



C'est un paradoxe: un an après l'éclatement de la crise monétaire, devenue économique, la Russie a échappé à une hausse du chômage. Mais derrière les statistiques flatteuses se cachent une réalité douloureuse pour les employés russes et un manque de main-d'œuvre inquiétant à long terme.
A 5,5% de la population active en octobre (soit 4,3 millions de Russes), le taux de chômage se situe au même niveau qu'au début de l'année et correspond quasiment à une situation de plein emploi.
Pourtant l'activité économique a décroché après l'effondrement du rouble fin 2014 sur fond de sanctions occidentales en lien avec la crise ukrainienne et de dégringolade des cours du pétrole. La contraction du produit intérieur brut devrait approcher 4% sur l'année.
En comparaison, lors de la précédente récession traversée par la Russie en 2009, le chômage avait dépassé 9%.
Ces derniers mois, des coupes d'effectifs se sont multipliées dans les secteurs les plus touchés comme l'automobile ou la banque, tandis que l'Etat a réduit drastiquement le nombre de fonctionnaires dans la santé, la police ou l'administration.
Le constructeur automobile américain General Motors a fermé en juillet son usine de Saint-Pétersbourg et licencié ses 600 employés. Depuis Roman Kossenkov, 30 ans, n'a toujours pas retrouvé d'emploi.
A près de 50.000 roubles par mois (675 euros), "notre salaire était plutôt élevé pour Saint-Pétersbourg et j'ai du mal à trouver quelque chose d'aussi bien", regrette ce père de famille. "Je me suis adressé à Toyota mais ils n'aiment pas les anciens de GM. Cela coûte plus cher de nous prendre que d'engager des nouveaux", poursuit-il.
Selon une étude récente de l'institut russe Romir, 39% des entreprises déclarent avoir réduit leurs effectifs, du jamais vu.
Pour les experts, le faible niveau du chômage s'explique traditionnellement par le grand nombre d'emplois peu qualifiés disponibles et surtout par la chute de la natalité qui a suivi l'éclatement de l'URSS. La Russie a perdu près de cinq millions d'habitants depuis 1991.
Si le déclin démographique général semble enrayé, l'économiste Oleg Kouzmine, du cabinet Renaissance Capital, estime que la population active recule néanmoins d'un million de personnes par an depuis 2009 et ne devrait pas remonter avant huit ans.
"La faiblesse du chômage ne s'explique pas par la force de l'économie russe mais par ses problèmes à long terme", explique l'expert à l'AFP. "Si le manque de main-d'œuvre va limiter la croissance à moyen terme, il constitue un bon moyen d'amortir les effets des crises: le chômage reste faible, les gens peuvent retrouver un emploi s'ils sont licenciés et maintenir une consommation de base", reconnaît-il. Cela ne veut pas dire que le marché du travail ne subit pas les effets de la crise. Mais l'ajustement passe "surtout par une baisse des salaires", selon M. Kouzmine.
Les revenus réels des Russes ont baissé en un an de plus de 10% selon les statistiques officielles, qui montrent que les employeurs ont très peu augmenté les salaires en dépit d'une inflation galopante. Certains ont aussi multiplié les périodes de chômage techniques voire accumulé les arriérés de salaires, en forte hausse.
Le nombre de Russes vivant sous le seuil de pauvreté a dépassé 15% de la population et représente désormais 21 millions de personnes.
Au-delà du facteur démographique, le cabinet londonien Capital Economics expliquait récemment la faiblesse du chômage par des "pressions politiques" sur les grandes entreprises pour garder leurs employés.
"D'une part, il y a une pression d'en haut sur les gouverneurs pour qu'ils ne permettent pas l'apparition d'un chômage de masse dans leur région, et par ailleurs les employeurs restent assez paternalistes" et préfèrent garder les salariés quitte à moins les payer en attendant des jours meilleurs, confirme Evguéni Gontmakher, professeur à l'Académie russe des sciences et ancien ministre de la Protection sociale.
"Cela arrange tout le monde: le pouvoir, les employés et les employeurs", juge l'expert, qui craint cependant une "dégradation" du marché du travail à terme car cette situation n'encourage ni la mobilité du travail ni les reconversions.
Le patron de la puissante holding publique Rostec, Sergueï Tchemezov, a récemment vertement critiqué le directeur général du constructeur des voitures Lada, Bo Andersson, un Suédois venu de General Motors qui a procédé à des suppressions massives de postes. "Il s'agit probablement d'une pratique courante en Europe mais nous pensons qu'il ne faut pas agir de la sorte", a-t-il déclaré, Rostec étant actionnaire du constructeur.
Depuis, le constructeur a annoncé qu'il donnerait la priorité, pour réduire ses coûts, aux départs volontaires à la retraite et au recours à des semaines de quatre jours.

Libé
Jeudi 10 Décembre 2015

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