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Une partie de ping-pong à la marocaine




Ce qui se passe dans le Maroc profond est digne d’être raconté. De vraies historiettes dont les protagonistes sont à la fois des hommes et des femmes de conditions modestes mais aussi des hommes de notoriété publique qui tirent les ficelles, souvent en coulisses, pour arriver à leurs fins aux dépends de cette masse laborieuse souvent ignorante et ignorée mais difficilement contrôlable quand les choses échappent au contrôle.
En voici une, vraie et dont les tenants et les aboutissants sont connus de tous, les autorités provinciales en premier lieu. Les fils de l’histoire semblent difficiles à saisir mais ce qui apparaît aux yeux du lecteur comme un imbroglio inextricable, pour les villageois, au contraire, c’est une affaire de vie ou de mort, et souvent aux conséquences imprévues.
Une partie de ping-pong au fin fond de la campagne de Dar Dhmana serait le titre adéquat à cette saga. Les protagonistes n’en sont que deux pontes locales de la politique. L’un vient d’évincer l’autre. Les deux appartiennent au même douar. Je ne vais pas donner des noms et je brouillerai un peu les pistes. Mais je laisserai assez de jalons pour que tout ce beau monde puisse se reconnaître. C’est que derrière ces deux bonshommes il y a toute une smala.
L’histoire a commencé entre 2010 et 2011 quand le MEN a construit une école dans la région qui faisait encore partie du territoire de la province de Chefchaouen. Cette région est certes difficile d’accès mais nos enfants, tous sans exception, doivent aller à l’école. Donc le pourquoi du choix d’un autre douar que celui de nos protagonistes, ça c’est une autre question qui reste caduque. Mais il se trouve par un hasard inexpliqué que la tribu qui habite ce deuxième douar est en mauvais termes avec la première. Pourquoi ? Comment ? Il serait fastidieux de tout déballer. Mais revenons à notre premier patelin. En 2012, les deux douars ont été annexés à la province d’Ouazzane. De ce fait, la région s’est retrouvée proche du chef-lieu. Pour vous dire qu’il n’y a rien pour occuper les gens de cette localité, la première s’entend, sinon l’école. Et c’est là où nos deux larrons vont entrer en jeu pour la fameuse partie de ping-pong. Un terrain adéquat avec un public dans les gradins intéressé -les parents d’élèves- et un autre dans la tribune d’honneur, qui est là pour la forme, j’ai nommé les autorités provinciales. J’ai oublié de parler de la balle. Eh bien, ce sont les élèves pardi! Dix-huit en tout.
Pour mieux comprendre cet imbroglio, je vais revenir un peu en arrière, en 2011 plus exactement, le premier lascar, qui vient de perdre tout au scrutin de 2015, avait bâti toute sa campagne de 2009 sur un seul cheval de bataille : nos enfants ne vont pas étudier à l’école de Oulad B…  Nos ennemis héréditaires! C’est une question d’honneur. Et puis c’est loin, trop loin ... Il avait réussi. Il était député à la deuxième Chambre. Pour apaiser l’ardeur contestataire de ses électeurs, il a pesé de tout son poids et de celui de son parti pour imposer une solution de dernière minute : contraindre la délégation du MEN à réserver en les transformant deux salles de classe en dortoir pour accueillir les élèves dans un autre établissement qui se trouve à huit kilomètres de leur village. Pour information, l’école d’Oulad B…, leurs «ennemis héréditaires», se trouve à onze kilomètres. Imaginez un peu toute l’ingénierie et la logistique qu’il avait fallu mettre sur le terrain. Pour l’éclairer, ce problème litigieux réapparaît à chaque rentrée scolaire. Et le ministère du MEN se doit, par le truchement de sa délégation à Dar Dhmana, de le régler dans les plus brefs délais en ménageant  le chou et la chèvre pour éviter tout débordement, sachant qu’à cette période de l’année on ne peut imaginer le nombre et le genre de problèmes qui tombent sur le bureau du délégué.
Revenons à 2015, autres échéances et … autres candidats. Entre en lice le deuxième larron, qui l’a emporté haut la main grâce aux mêmes électeurs qui ont changé leurs fusils d’épaule pour devenir des ouailles. Dans le jargon politique, on appelle cela un vote sanction. L’ex-député n’a pas avalé la couleuvre. Le fair-play n’est pas son domaine de prédilection. Au lieu de faire bonne figure et accepter sa défaite, il fait des mains et des pieds pour se venger de ses anciens électeurs. Il veut tuer dans l’œuf le projet qui est sur le point de voir le jour concernant l’octroi de deux bus pour le transport scolaire, une manière de faire comprendre que si cela n’avait pas abouti, c’est parce qu’ils n’avaient pas voté pour lui. Laissons cet ex-député à sa guéguerre et voyons voir ce qu’il en est du nouveau.
Même mentalité, même  attitude et… même tranchée. N’ont-ils pas bu de la même source ? Nos enfants n’iraient pas étudier chez les Oulad B… et rebelote ! Ils vont tout simplement boycotter l’école en gardant leurs enfants à la maison. La solution ? Une école au douar et rien d’autre. Nous sommes au vingt et unième siècle et le temps des miracles est bel et bien révolu. La logique stipule qu’un travail en amont doit être fait, et c’est tout à son honneur s’il arrive grâce à ses connaissances, n’oubliant pas que son parti tient les rênes du gouvernement, d’inclure dans la loi de Finances de l’année suivante une école dans son patelin ; ainsi il aurait tenu parole et il se garantirait une réélection et pourquoi pas le siège tant convoité de parlementaire. En attendant, les dix-huit élèves du douar iraient à l’école d’Oulad B… faisant fi des disputes tribales et triviales. Les choses paraissent comme de simples vues sous cet angle, le hic c’est qu’il avait gagné ces élections à coups de prêches et de serments en mettant Allah et son Prophète à contribution. Faute de revenir en arrière, il continue sur sa lancée vers… l’inconnu. Et il jure de … ne pas revenir sur sa promesse quant à empêcher les dix-huit d’aller étudier chez «l’ennemi». Aux dernières nouvelles, les parents des élèves ont réitéré leur demande quant à re-transférer encore une fois leurs enfants vers l’autre école.   L’honneur est sauf, nos enfants n’iront pas étudier chez les Oulad B…
C’est triste mais c’est la réalité de nos campagnes, les mentalités ont à peine bougé et le pire c’est qu’il se trouve toujours des individus de peu de foi pour tirer profit de conflits d’un autre temps pour arriver à leurs fins. L’intérêt de la masse est renvoyé aux calendes grecques.  

Par Nejm-Eddine Mahla
Mardi 15 Mars 2016

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