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Une nouvelle gauche en Amérique du Sud ?




Une nouvelle gauche en Amérique du Sud ?
L’observateur objectif de la scène politique sud-américaine ne peut que se réjouir au constat de l’évolution des procédures d’alternance politique qui se déroule dans la majorité des pays, dans une atmosphère démocratique et d’acceptation mutuelle des diverses forces politiques qui aspirent et militent pour la gestion gouvernementale. Des gouvernements de droite cèdent le pouvoir en toute quiétude à des forces politiques de gauche et vice-versa. Ceci est d’autant plus surprenant, car il a lieu dans un sous-continent qui a vécu durant des décennies les horreurs de la dictature militaire, de la violence politique et de l’appauvrissement d’une grande partie de ses populations. Au Chili, après 20 ans de présence des socialistes à la tête du gouvernement, la droite est de retour après des élections législatives libres et transparentes. En 2009, au Salvador, c’est le Front Farabundo Marti pour la Libération Nationale qui gagne les élections avec moins de 0,50 % des voix et accède au pouvoir, après 20 ans de lutte politique légale et de pratique d’opposition parlementaire et, auparavant, 12 ans de lutte armée. En Uruguay, c’est un certain Jose Mujica, ancien guérillero et leader des Tupamaros, dont le corps truffé de cicatrices de balles et la tête pleine des souvenirs de 15 ans de prison, qui gagne les élections après deux tours et une lutte politique sans merci contre le représentant de la droite.

Changement d’époque !

En effet, un vent de démocratie et de choix de gouvernants de gauche souffle sur l’Amérique latine depuis une décennie. D’aucuns parlent d’avènement de gouvernements qui se prévalent d’une nouvelle gauche socialisante qui, dans sa diversité, conjugue pragmatisme et valeurs de gestion populaire, voire socialiste. Ce changement qui a touché quasiment la majorité des pays latino-américains ne semble pas être le fruit du hasard, mais, bel et bien, une tendance profonde qui s’est développée en réaction contre les politiques autoritaires des années 60 et 70, de la récupération démocratique des années 80 et du néolibéralisme que ces pays ont adopté durant les années 90. Comme l’a bien dit, le président de l’Equateur, Rafael Correa, lors de la cérémonie de son investiture, il ne s’agit pas d’une époque de changement, mais du changement d’une époque.
Hugo Chavez, ancien militaire qui effectue un second mandat à la tête du gouvernement vénézuélien, demeure le politicien le plus populaire de son pays. Il fit le choix de conquérir le pouvoir par la voie démocratique en 1998, après une première tentative de coup d’Etat militaire échouée. Lui-même fut l’objet d’un coup d’Etat militaire organisé par la droite en 2002, mais fut libéré et restitué au pouvoir quelques jours après, par la majorité des forces militaires et populaires qui lui était restée loyale. Il fut l’objet d’un referendum de révocation en 2004, mais il le remporta haut la main, à l’encontre de toute attente, avec un taux de 60% des voix exprimées.
Luis Inàcio Lula Da Silva, le président brésilien amené au pouvoir par son organisation politique Le Parti des travailleurs, est en train de terminer son second et dernier mandat avec un taux de popularité rarement égalé dans un pays démocratique, soit 78 %. Issu du mouvement populaire et syndicaliste, Lula a su amener son parti à adopter une ligne politique de gauche qui s’écartait du marxisme orthodoxe dans son action et sa lutte politique et adoptant un type de socialisme diffus qui lui a permis de développer un programme qui s’est reconverti avec le temps en une option moins attachée à une vision de classe sociale et chaque fois ratissant plus large et avec modération. Durant les huit dernières années, le PT est devenu de plus en plus populaire grâce à des politiques publiques qui avantagent les classes populaires, sans désagréger ni nuire à la propriété privée, ni menacer les grosses fortunes en place. Il prépare actuellement une dauphine pour briguer le prochain mandat.
Au Chili, après plus d’une décennie de dictature féroce et barbare, les forces vives du pays ont reconquis le pouvoir à travers les urnes et la participation au jeu démocratique. Michelle Bachelet, fille d’un militaire proche d’Allende, mort sous la torture que lui ont infligée les sbires de Pinochet, est arrivée au pouvoir en 2005, à la suite d’un autre leader socialiste de grand poids, Ricardo Lagos. L’alliance des forces vives du Chili, avec à leur tête un parti socialiste fort, a gouverné en large alliance et a pu développer et réaliser des politiques publiques populaires qui ont donné plus de stabilité sociale et économique au pays. Michelle Bachelet a quitté le pouvoir au début du mois de mars courant (La constitution de la république du Chili ne permet pas au président plus d’un seul mandat. Toutefois, après l’élection d’un autre président, le premier peut se représenter aux élections présidentielles) avec un taux de popularité dépassant les 65 %. Cependant, malgré cette popularité, le parti socialiste n’a pas été en mesure de reconduire son candidat Eduardo Frei au pouvoir. La majorité des votants chiliens ont préféré donner une chance à Pineda, un riche entrepreneur de droite, sanctionnant ainsi Frei dont l’expérience présidentielle durant les années 90 a souffert de plusieurs entorses.
Nous pourrons ainsi citer plusieurs autres expériences comme en Argentine, en Uruguay, au Nicaragua, au Salvador, etc. Les institutions et les procédures du jeu démocratique deviennent une réalité incontournable et l’alternance des forces politiques au sein de ces institutions prend l’allure d’une routine ou d’un habitus qui répond aux attentes et aux choix des peuples sud-américains.

Les choix socioéconomiques
de la nouvelle gauche

Une des particularités de l’arrivée de la nouvelle gauche au pouvoir dans les pays sud-américains est que toutes les forces qui y ont été amenées, l’ont été grâce à un mouvement de protestation sociale contre les politiques économiques néolibérales, discriminatoires et appauvrissantes. Alors, que dans toutes ces expériences, on note que les forces de droite ont mené leurs campagnes électorales en adoptant, vis-à-vis de l’électorat, une stratégie de peur et de doute, faisant ainsi miroiter les spectres des nationalisations, de la gestion collectiviste et des atteintes aux droits humains, la nouvelle gauche a répondu aux attentes populaires autrement.
A son arrivée au pouvoir, Lula avait promis qu’à la fin de son mandat tous les Brésiliens auraient trois repas par jour. Ce qui n’était pas le cas jusqu’alors. Il est vrai qu’il n’a pas atteint pleinement son objectif, mais il a fait beaucoup de chemin vers ce but. Sa stratégie fut de fusionner plusieurs programmes créés avant lui par le président Cardoso en un seul programme social, la bourse de famille, puis l’élargir jusqu’au point où il est devenu un instrument fondamental de son gouvernement. En 2003, avant la victoire du PT, 3,6 millions de familles recevaient une bourse d’études. Aujourd’hui, ce sont plus de 11 millions de familles qui reçoivent un transfert direct en argent, ce qui profite à 46 millions de personnes. Le programme coûte environ 4 300 millions de dollars américains par an, soit 0,5% du PIB et permet de remettre à chaque famille un montant moyen de 34 $ par mois. Cela paraît peu. Mais au Brésil, une famille en extrême pauvreté ne gagne pas plus de 68 dollars par mois et ne dépasse pas 136 $ si elle est en situation de pauvreté modérée. En fait, le montant de cette bourse fait en sorte que les enfants mangent à leur faim.
En Argentine, la crise de 2001 poussa le président Eduardo Duhalde, à produire une réponse rapide pour aider les familles pauvres à maintenir un certain pouvoir d’achat. Le programme social « chefs de famille » permettait à toute famille monoparentale, avec un enfant au moins, de recevoir un subside de 50 $ par mois. Les procédures simplifiées de gestion de ce plan lui vaudront un élargissement à près de 3 millions de familles. À son accession à la tête du gouvernement en 2002, Krichner annonça le maintien de ce programme, bien qu’avec le temps, et sous l’impulsion de la présidente Cristina Krishner, on ait amélioré sa structure et scindé en trois autres programmes pour permettre d’orienter ses bénéfices sur les familles les plus pauvres (plan des familles, plan de main-d’œuvre et plan alimentaire). Actuellement, ces programmes bénéficient à plus d’un million de familles.
L’expérience chilienne a pris une autre allure. Quand Ricardo Lagos, parti socialiste, assuma le pouvoir, il ne se trouvait pas devant le défi auquel faisaient face les autres pays voisins : aider une forte population qui se débattait entre manger ou ne pas manger à sa faim. Il lui appartenait de continuer sur la voie de la stratégie implantée par ces prédécesseurs. Le programme « Pont » ciblait 225 mille familles en situation d’indigence qui permettait un transfert d’argent en contrepartie d’adoption de comportements sociaux positifs (envoyer les enfants à l’école, réhabiliter les maisons d’habitation, régler les documents administratifs familiaux, consulter un médecin, suivre des formations). En échange d’une série d’actes d’aides allant de la réception de subsides financiers jusqu’à l’accession à des programmes de formation et d’emploi préférentiels, les bénéficiaires doivent accepter la visite d’un agent social chargé d’évaluer, assurer le suivi de leurs situations et agir activement pour se trouver un emploi.
Toutes les expériences déployées dans les pays gouvernés par la nouvelle gauche font part de développement de programmes sociaux dont les coûts ne sont pas négligeables. Ces programmes dont la finalité est de combattre la pauvreté trouvent place aux côtés d'autres actions sociales visant l’Education, la santé, le logement salubre, les retraites. Les investissements dans les programmes sociaux en Amérique latine atteignent en moyenne 16 % du PIB. Le pays qui investit le plus dans les programmes sociaux est le Brésil avec 22%, suivi par un pays encore plus pauvre, mais qui ne lésine pas à ce niveau, la Bolivie avec 18,6 % (CEPAL, 2007) . En contrepartie, les résultats de la lutte contre la pauvreté et l’indigence sont fort probants. Au Chili, alors que la pauvreté atteignait à la fin de la dictature le taux de 42 %, elle ne dépasse plus en 2008 les 13,2% et l’indigence se stabilise au taux de 3,2 %. Ce sont les meilleurs taux enregistrés en Amérique Latine. En Uruguay, le taux de pauvreté est actuellement de 18,5 % et celui de l’indigence est à 3,3 %. Reste la Bolivie, le pays le plus pauvre d’Amérique latine, qui enregistre un taux de 43%, mais les efforts consentis depuis trois ans, grâce à la récupération de la rente pétrolière par l’Etat, s’annoncent de bon augure.
Pour pouvoir investir dans ces programmes sociaux, les gouvernements de la nouvelle gauche ont agi pour améliorer les structures des impôts et taxes (Brésil et El Salvador), à créer quelques nouveaux impôts et taxes (Argentine et Equateur) ou à réformer en profondeur l’assiette des impôts (Uruguay). Toutefois, à l’exception du Venezuela et de la Bolivie où on a eu recours à la nationalisation du secteur pétrolier, aucun autre pays n’a fait appel à cette pratique (On notera, en passant, que les deux pays ont dédommagé les multinationales dépossédées de leurs entreprises). Au contraire, la tendance a été au respect et à l’œuvre pour préserver et renforcer le tissu productif. Au Venezuela, on compte actuellement plus de 100 mille coopératives créées dans tous les secteurs d’activité économique. Les associations patronales sont encouragées à participer à des débats avec les pouvoirs politiques et à faire part de leurs visions et programmes de développement. Des rencontres de concertation sont organisées régulièrement entre les différents secteurs des pouvoirs de gauche et les associations patronales pour discuter et coordonner des actions économiques et des procédures d’application des programmes sociaux ainsi que des orientations stratégiques de développement.
Sans exception (y compris Chavez qui prône un discours plus radical), tous les chefs d’État de la nouvelle gauche en Amérique latine ont commencé par rassurer les secteurs financiers et industriels, en leur promettant stabilité et aide pour dynamiser la vie économique. Ce fut le cas de Lula en 2005, de Mauricio Funès au Salvador en 2009 et c’est de même pour un vieux Tupamaros en 2010. Une fois élu, et sans attendre d’être investi dans sa nouvelle fonction et contre toute attente, Jose Mujica a offert à quelque 1 500 entrepreneurs locaux ainsi qu’à d’autres invités de différents pays, réunis dans un hôtel de Punta del Este, « sécurité juridique », « génération de richesse », « attirer des investissements en Uruguay », « venez jouer ici et nous vous garantissons que vos entreprises ne seront jamais nationalisées ». Qui aurait pu croire cela! Il déclara simplement, mais avec force : «Quand les gens votent, ils le font avec l’illusion de pouvoir vivre un peu mieux et c’est ce qu’on nous demande dans la rue : pour cela, il nous faut plus d’investissements pour pouvoir générer de l’emploi. ». Puis, il ajoute : «Pour ce faire, il faut des lois claires et tangibles. ».

La nouvelle gauche en Amérique du Sud : quoi de neuf, au juste ?

Sans ambage, nous pouvons dire que nous nous trouvons face à une nouvelle réalité. Des forces de gauche qui ne ressemblent pas du tout aux mouvements guérilleros à la cubaine. Ce sont des mouvements populaires qui ont conquis le pouvoir à travers les urnes et acceptent d’assumer les règles du jeu démocratique, amplement et avec conviction. Loin de nous l’idée de présenter ces forces comme étant unies et similaires. Au contraire, chacune selon les spécificités de son pays, est en train de développer sa propre expérience. Certes, solidaires et privilégiant la concertation, elles préfèrent agir dans le cadre de groupements économiques régionaux ou sous-régionaux (Mercosur, Communauté andine…). Toutefois, certaines forces parmi elles (Cuba, Venezuela, Bolivie, Équateur pour ne citer que ces pays latino-américains) prônent l’idée d’unité plus forte dans le cadre de l’Alliance bolivarienne pour des peuples d’Amérique (ALBA) afin de faire face à l’hégémonie nord-américaine.
Au niveau idéologique, les leaders de la nouvelle gauche ne s’enlisent pas dans les débats portant sur le long terme, de type : dictature du prolétariat ou démocratie parlementaire, gouvernement des soviets ou du peuple, changement au niveau national ou révolution permanente. Au contraire, les slogans portent plus sur le concret et le quotidien et les leaders politiques abrègent leurs plans d’intervention en quelques concepts : égalité de chances, équité, inclusion sociale, croissance. Il est certain que tous se prévalent directement ou indirectement des idéaux socialistes, cependant, ce qui prime dans leur action politique, c’est la lutte contre la pauvreté, l’édification de contextes sociaux égalitaires, l’amélioration du bien-être social, l’emploi, l’éducation, la santé et le logement social.
Enfin, il nous paraît clairement qu’une nouvelle gauche existe, bel et bien, en Amérique latine. Toutefois, elle se démarque des anciens schémas révolutionnaires qui ont prévalu durant les dix-neuvième et vingtième siècles. Pragmatique, flexible, démocrate, ouverte sur les problèmes des minorités, non idéologique, la nouvelle gauche s’affirme comme alternative aux anciennes forces de droite dans la gestion des affaires publiques. Sur la scène politique latino-américaine, elle devient de plus en plus un acteur incontournable pour vaincre la pauvreté, l’exclusion sociale et l’ignorance.

Ph. D. (R.I) Coordonnateur CIDE-El Salvador*

Par Abdelouahab Essafi*
Mardi 30 Mars 2010

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